🧠 Introduction à la Psychologie Médicale — Cours PASS/LAS
Relation médecin-malade, personnalité et ses troubles, norme et pathologie, plaintes fonctionnelles et enjeux de la prise en charge psychologique en médecine
1. Psychiatrie et psychologie : deux disciplines distinctes
2. La psychologie humaine : définition et champs d’étude
3. La psychologie médicale : le lien psyché-soma
4. La personnalité : construction et définitions
5. Interaction entre biologie, environnement et psychologie
6. Tempérament et personnalité : deux notions à distinguer
7. Les troubles de la personnalité selon le DSM
8. Le normal, la pathologie et la norme
9. Les trois définitions de la norme
10. Santé, bien-être et société
11. Les plaintes fonctionnelles : un diagnostic à part entière
12. Vécu de la maladie et adhésion aux soins
13. Différencier psychologie médicale et psychiatrie
14. Exercices
15. FAQ
🔍 Psychiatrie et psychologie : deux disciplines distinctes
Avant d’aborder la psychologie médicale, il est fondamental de bien distinguer deux disciplines souvent confondues. La psychiatrie est une spécialité médicale centrée sur l’étude et le traitement des troubles mentaux : dépression, troubles anxieux, troubles du comportement alimentaire, schizophrénie, etc. Elle se divise en deux filières principales : la psychiatrie générale (qui s’adresse aux adultes) et la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent.
La psychologie, quant à elle, étudie le fonctionnement psychique propre à tout être humain. Il ne s’agit pas ici de pathologies, mais d’un état physiologique normal : la façon dont chacun pense, ressent, se construit et interagit avec le monde qui l’entoure. Si la psychiatrie s’intéresse au dysfonctionnement, la psychologie s’intéresse au fonctionnement lui-même.
En matière de pathologies mentales, la recherche progresse mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Ce qui est certain, c’est que tout soignant est concerné par la psychologie médicale, pas uniquement les psychiatres ou les psychologues. La relation soignant-soigné est au fondement même de toutes les professions médicales et paramédicales, même si cette dimension relationnelle ne revêt pas la même intensité dans toutes les spécialités.
Les enjeux du cours de psychologie médicale
Ce cours vise plusieurs objectifs concrets et complémentaires. Il s’agit d’abord de définir la psychologie médicale et la personnalité, afin d’être capable de poser un diagnostic de plaintes fonctionnelles — ces douleurs ou gênes qui n’ont pas de cause organique identifiable mais qui sont bien réelles. Il s’agit ensuite de comprendre l’importance de la verbalisation et du poids des mots, car c’est par la parole que se construit l’alliance thérapeutique entre le médecin et le patient.
Le cours invite aussi à connaître les phases du développement, car les besoins psychologiques varient considérablement en fonction de l’âge et de l’état du patient. Il faut également maîtriser les différentes dimensions de l’anxiété, de l’angoisse et de la douleur : ces phénomènes existent normalement chez tout individu, mais ils dépassent un certain seuil lorsque la maladie s’installe. Enfin, il faut prendre conscience de la complexité de la relation médecin-malade, de l’empathie, et des conditions qui permettent une véritable alliance thérapeutique.
📘 La psychologie humaine : définition et champs d’étude
Le terme « psychologie » apparaît dès le XIXe siècle, mais ses racines sont bien plus anciennes et s’ancrent dans la philosophie, la médecine et la littérature. Dès le XVIIe siècle, le naturaliste Charles Bonnet tentait déjà d’établir un lien entre la « science de l’âme » et l’anatomie.
| Concept | Définition |
|---|---|
| Psychologie humaine | Étude de l’être humain sous la double perspective de ses comportements et de ses conduites d’une part, de ses états de conscience d’autre part. Elle cherche à formuler les lois de ces phénomènes, à en expliquer la genèse, afin de pouvoir éventuellement les modifier. |
Deux précisions importantes s’imposent ici. D’abord, « expliquer la genèse » signifie comprendre comment se construit la personnalité, comment émerge l’architecture psychique d’un individu, et comment il est possible de la modifier dans un cadre thérapeutique. Ensuite, « éventuellement les modifier » concerne exclusivement le traitement des troubles : il ne s’agit en aucun cas de rendre les individus plus performants au service de la société.
Les trois blessures narcissiques selon Freud
Freud identifie trois grandes blessures narcissiques de l’humanité, trois moments historiques où le sentiment d’omnipotence de l’être humain a été profondément ébranlé :
| Blessure | Époque | Découverte |
|---|---|---|
| Copernic | XVIe siècle | La Terre n’est pas au centre de l’univers — l’humanité perd sa place centrale dans le cosmos |
| Darwin | XIXe siècle | L’évolution établit une continuité entre l’animal et l’homme — l’humanité n’est plus une création à part |
| Freud | XXe siècle | L’introduction de la notion d’inconscient — l’individu n’est plus maître de ses propres pensées |
Les grands champs de la psychologie humaine
La psychologie humaine couvre plusieurs domaines fondamentaux. Elle explore les notions complexes de mémoire (ses différents types comme la mémoire autobiographique, et son fonctionnement), car c’est la mémoire qui construit notre identité à travers les souvenirs. Elle étudie les différents états de conscience, du pleinement conscient à l’inconscient (rêve, lapsus). Elle s’intéresse au fonctionnement et à la construction du langage, car aucun être humain ne peut se construire sans interactions verbales ni affection de l’entourage. Enfin, elle analyse le développement et la mise en place de la personnalité : à l’âge adulte, chaque individu possède une personnalité propre qui le différencie de tous les autres.
⚕️ La psychologie médicale : le lien psyché-soma
| Concept | Définition |
|---|---|
| Psychologie médicale | Psychologie appliquée aux problèmes posés par la médecine. Elle nécessite d’aborder l’organisme dans sa totalité, dans ses liens psyché-soma (esprit-corps en grec ancien). Son but est de reconnaître et de traiter les dimensions psychologiques des situations où le soignant peut être impliqué. |
Le fonctionnement du corps a des conséquences directes sur le fonctionnement du cerveau, et inversement. Cette interaction bidirectionnelle est au fondement même de la psychologie médicale. Cette discipline s’inscrit dans la tradition hippocratique qui affirme un principe essentiel : on ne soigne pas des maladies, on ne soigne que des malades. Le médecin doit être celui du corps et de l’âme : soma et psyché sont indissociables.
Le soignant doit prendre en compte la personne dans sa totalité — à un moment donné de sa vie, dans une culture donnée — au-delà des apparences. Il doit mettre au premier plan la relation médecin-malade sans se laisser « déshumaniser » par deux écueils contemporains de la médecine :
| Écueil | Explication |
|---|---|
| L’hyperspécialisation | Les spécialisations multiples au sein d’une même discipline risquent de réduire le patient à un organe. Par exemple, un cardiologue qui ne verrait le patient qu’à travers son cœur, sans considérer la personne dans sa globalité. |
| L’hyper-technicité | La multiplication des examens techniques au détriment de l’examen clinique peut morceler le patient dans différentes prises en charge techniques. La pratique médicale reste fondamentalement une relation humaine. |
Certains patients peuvent se révéler plus difficiles à prendre en charge que d’autres (personnes en situation de précarité, patients dépendants, récidivistes). C’est précisément dans ces situations que l’importance de ne pas se laisser déshumaniser prend tout son sens. Si un patient se présente avec un problème d’alcoolisme, même si le soignant désapprouve cette conduite, et même si c’est la troisième hospitalisation, il doit l’accompagner avec la même bienveillance que n’importe quel autre patient. L’enjeu central est donc d’associer les progrès de la médecine avec la dimension psychologique du soin.
🧩 La personnalité : construction et définitions
| Terme | Définition |
|---|---|
| Personnalité (étymologie) | Du latin persona, le masque porté par les acteurs de théâtre antique. Ce masque permettait au public de reconnaître le type de personnage : les comportements et les attitudes étaient ainsi déterminés et prévisibles. |
| Développement de la personnalité | La personnalité se construit depuis la vie intra-utérine jusqu’à l’âge adulte. Ce développement dépend à la fois des capacités génétiques et biologiques, qui se réalisent en fonction de l’environnement. L’individu interagit en permanence avec des stimulations externes dès la vie intra-utérine (langage, substances comme le cannabis). |
🔬 Interaction entre biologie, environnement et psychologie
Du débat inné-acquis au débat maturation-apprentissage
Historiquement, la question était de savoir si la personnalité est prédéterminée par le bagage génétique ou si elle se façonne uniquement en fonction de l’environnement. La réponse moderne est claire : ni tout inné, ni tout acquis. Le développement résulte d’interactions permanentes entre un patrimoine génétique propre et un environnement donné (culture, famille, localisation géographique, expériences vécues).
Aujourd’hui, ce débat s’est transformé en un débat maturation-apprentissage, nuancé par les découvertes récentes en épigénétique. L’épigénétique montre que l’expression génique peut être modifiée par l’environnement sans mutation de l’ADN lui-même. Autrement dit, le génotype ne détermine pas directement le phénotype, mais crée un « champ des possibles » qui seront actualisés — ou non — par l’histoire de la personne et ses interactions avec l’environnement.
| Terme | Définition |
|---|---|
| Génotype | L’ensemble ou une partie donnée de la composition génétique d’un individu |
| Phénotype | L’ensemble des caractéristiques observables d’un individu, résultant de l’interaction entre son génome et le milieu dans lequel il vit |
Il existe donc une interaction bidirectionnelle permanente entre les gènes et l’environnement. Un exemple frappant issu de la recherche animale illustre ce principe : dans la nature, les rats attaquent habituellement les souris (expression d’un gène « d’agression »). Mais si des rats sont élevés in vitro aux côtés de souris dès la naissance, ce gène d’agression est inhibé par cette expérience précoce — sans être supprimé. La preuve : si la descendance de ces mêmes rats n’est pas élevée avec des souris, l’expression du gène d’agression envers les souris réapparaît.
🎭 Tempérament et personnalité : deux notions à distinguer
| Notion | Caractéristiques |
|---|---|
| Tempérament | Biologiquement déterminé, identifiable dès l’enfance. Ses différents aspects (anxiété, recherche de stimulation) sont partagés avec l’animal. Il est sous dépendance de mécanismes physiologiques (activité, réactivité). Il est relativement fixe. |
| Personnalité | Plus malléable et modifiable que le tempérament. Elle régule elle-même le tempérament et se construit progressivement à travers les interactions avec l’environnement. |
On peut déjà observer le tempérament chez un nouveau-né : certains bébés sont plus ou moins réactifs aux stimuli, plus ou moins actifs. Ce n’est pas uniquement l’environnement qui fait de nous la personne que nous sommes : chacun naît avec un bagage de possibles — c’est le tempérament, la composante innée. La personnalité, elle, dépend en partie de l’environnement et constitue la composante acquise.
Définitions complémentaires essentielles
| Terme | Définition |
|---|---|
| Personne actuelle | Résultante de l’histoire du sujet (événements passés), de la conjoncture des événements actuels, et de la réaction de sa personnalité en interaction avec son entourage affectif et social. |
| Personnalité | Organisation dynamique des aspects intellectuels, affectifs, comportementaux, physiologiques et morphologiques de l’individu en interaction avec son milieu. Elle n’est pas totalement figée à l’âge adulte mais reste inscrite dans ses grandes lignes. |
| Trouble de la personnalité | Mode durable de fonctionnement particulier, de type relationnel, qui entrave le fonctionnement psychique et entraîne une souffrance (de la personne et/ou de l’entourage), ainsi qu’une altération du fonctionnement. Il provoque un décalage par rapport à la culture et à la société car il est envahissant et rigide. Il apparaît à la fin de l’adolescence ou au début de l’âge adulte. |
📋 Les troubles de la personnalité selon le DSM
Le DSM-IV (classification comportementale américaine ; le DSM-5 existe mais les définitions n’ont pas été actualisées dans ce cours) définit plusieurs troubles de la personnalité. Voici les principaux :
| Trouble | Caractéristiques principales |
|---|---|
| Paranoïaque | Méfiance et soupçons envahissants envers les autres. Le comportement de méfiance pousse l’entourage à s’écarter, ce qui renforce les soupçons du patient (cercle vicieux). La souffrance touche davantage l’entourage que le patient lui-même. |
| Schizoïde | Détachement volontaire des relations sociales et restriction des expressions émotionnelles. Le retrait social est un choix délibéré. |
| Schizotypique | Gêne dans les relations proches, distorsions cognitives et perceptuelles (croyance en un sixième sens, en la télépathie), conduites excentriques. L’anxiété sociale est présente mais le retrait n’est pas volontaire (contrairement au trouble schizoïde). |
| Antisociale | Mépris et transgression des droits d’autrui. Se manifeste par le mensonge, la manipulation, l’impulsivité et le refus de la loi. Correspond au terme courant de « psychopathe ». |
| Borderline (état limite) | Impulsivité, instabilité des relations interpersonnelles, fragilité de l’image de soi et des affects. Sentiment de vide important. Ce trouble est plus fréquent de nos jours, ce qui illustre le fait que les personnalités sont aussi fonction de l’environnement sociétal. |
| Histrionique | Réponses émotionnelles excessives et quête permanente d’attention. Le comportement est théâtral et dramatisé. |
| Narcissique | Fantaisies ou comportements grandioses, besoin constant d’être admiré, manque d’empathie. L’image de soi est au centre de tout. |
| Évitante | Inhibition sociale, sentiment persistant de ne pas être à la hauteur, hypersensibilité au jugement négatif d’autrui. |
| Dépendante | Comportement soumis et « collant », incapacité à prendre des décisions sans l’approbation d’autrui. |
| Obsessionnelle-compulsive | Préoccupation envahissante par l’ordre, la perfection et le contrôle. |
| Non spécifié | Présence de plusieurs traits non spécifiques n’entrant dans aucune catégorie précise, mais entraînant une souffrance significative. |
Il est tout à fait normal de retrouver différents traits de ces troubles chez une personne saine. La diversité des traits est un signe de bonne santé psychique. C’est lorsqu’un individu se retrouve enfermé dans une seule catégorie de façon rigide et envahissante que l’on parle véritablement de trouble de la personnalité.
⚖️ Le normal, la pathologie et la norme
Avant tout, un fait important à retenir : les patients porteurs de pathologies mentales sont moins violents que la population générale et sont davantage à risque d’être victimes de violence. L’image inverse, véhiculée par les médias, est erronée. De même, la radicalisation ne relève pas de la pathologie psychiatrique.
Le normal ne peut se définir qu’en référence à un système donné. Selon le philosophe et médecin Canguilhem, « l’homme normal est celui qui reste adapté à son milieu ». La normalité dépend donc d’une culture et d’une époque, ce qui soulève des questions fondamentales :
L’homosexualité était considérée comme une dégénérescence au XIXe siècle, alors qu’elle tend vers une relative normalité aujourd’hui (selon les pays). Les troubles du comportement alimentaire (TCA), autrefois condamnés au bûcher, sont désormais reconnus comme des pathologies psychiatriques. Certains régimes dictatoriaux ont instrumentalisé la psychiatrie comme moyen d’enfermement et de contrôle social.
| Concept | Définition |
|---|---|
| Le « normal » | Est « normal » celui qui arrive à vivre avec ses difficultés sans trop souffrir, sans trop limiter ses possibilités, sans trop faire souffrir son entourage, et sans se faire rejeter par les autres — malgré les inévitables divergences dans les relations. |
Deux continuums essentiels à retenir : il existe un continuum entre normal et pathologique (la frontière n’est pas nette), et un continuum entre psychologie médicale et psychiatrie (ces deux disciplines se prolongent l’une dans l’autre).
📐 Les trois définitions de la norme
| Type de norme | Principe | Limites |
|---|---|---|
| Statistique | En médecine, est « normal » ce qui se situe dans un intervalle de 2 déviations standards autour de la moyenne (ex : courbes de poids et de taille du carnet de santé). | Définit la norme par la fréquence, sans considérer le bien-être individuel. |
| Normative | Norme définie de l’extérieur, selon les valeurs d’un groupe ou d’une société. | Particulièrement réductrice, elle repose sur un point de vue moral et peut devenir un outil d’exclusion. |
| Axiologique | Renvoie à un idéal personnel faisant référence aux valeurs intrinsèques de l’individu (ses buts propres, ses caractéristiques). | L’individu se prend lui-même comme référence, ce qui peut être risqué (ex : dans l’anorexie, la personne se perçoit selon ses propres critères déformés). |
La norme en psychologie médicale
D’un point de vue thérapeutique, la définition axiologique est la plus pertinente. Le soignant doit prendre en compte les potentialités propres de l’individu et évaluer sa capacité de retour à son état antérieur. Lorsque la maladie est lourde ou chronique et que ce retour est impossible (par exemple après une amputation), il y a nécessité de créer de nouvelles normes, construites par le patient avec l’aide du soignant — ce qui implique un véritable travail de deuil.
Soigné comme soignant sont pris dans leurs propres représentations de la norme, du normal et du pathologique. Le soignant doit donc s’affranchir de ses propres valeurs et stéréotypes pour se mettre à l’écoute des besoins du patient, respecter ses valeurs, et l’accueillir avec ses préoccupations et ses aspirations.
🏥 Santé, bien-être et société
La notion de santé se situe au croisement de trois dimensions : les valeurs et le ressenti de l’individu, les valeurs de la société, et les normalités médicales et biologiques. Il y a donc une confrontation permanente entre individu, société et médecine.
Les particularités de notre société contemporaine
Notre société est confrontée à une perte de repères, de liens et de valeurs partagées. Le droit tend à prendre le pas sur le devoir. On observe une exigence de « bien-être » qui dépasse largement la simple demande de bonne santé, ainsi qu’une inflation de demandes de soins potentiellement sans fin. L’individu moderne, de plus en plus isolé face à lui-même, se tourne vers la médecine pour trouver du réconfort.
Cette dynamique entraîne plusieurs risques : une revendication sans fin du patient, et surtout une médicalisation voire une « psychiatrisation du social ». Cela signifie que la société attribue au psychiatre des problèmes qui relèvent en réalité du champ social et non de la psychiatrie. Par exemple, la violence est souvent considérée comme une conséquence de troubles psychiatriques, alors qu’une personne violente peut très bien n’avoir aucun trouble mental mais plutôt une histoire sociale complexe.
Il existe aussi de nos jours un phénomène de rejet de la psychologie médicale, certains acteurs du soin minimisant l’importance de la dimension psychologique au profit de la seule approche technique.
Quelques chiffres clés
50 % des consultations des médecins généralistes sont le fait de patients présentant une plainte fonctionnelle, c’est-à-dire une plainte qui ne nécessite pas de traitement médicamenteux. D’après une enquête de l’OMS réalisée entre 2001 et 2003, la France se distingue comme un gros consommateur de médicaments, en particulier de psychotropes (notamment les benzodiazépines). Ce constat a été confirmé par une enquête nationale en 2006. Depuis, on observe un ralentissement de la consommation, mais la France reste un important consommateur d’antibiotiques et d’anxiolytiques.
La conclusion est sans appel : il existe en France une mauvaise prise en charge psychologique des patients. Cela se traduit par une surmédicalisation du mal-être (escalade de traitements faute de réponse thérapeutique adaptée), un coût inutile pour la société, et une réponse individuelle souvent inadaptée voire nocive (pas de soulagement de la plainte réelle, effets secondaires des médicaments prescrits à tort).
🩺 Les plaintes fonctionnelles : un diagnostic à part entière
| Concept | Définition |
|---|---|
| Plainte fonctionnelle | Patients ne présentant pas de pathologie caractérisée mais des plaintes relevant d’un malaise dont l’expression se fait par le corps. En médecine générale, 50 % des patients présentent ces plaintes dites « fonctionnelles ». |
L’interaction avec l’entourage joue un rôle majeur : en fonction de l’âge et du contexte, l’anxiété se partage et peut s’entretenir entre les protagonistes. L’inquiétude (dimension psychique) vient accentuer les douleurs (dimension corporelle).
Exemples cliniques illustratifs
Exemple 1 — Plainte déplacée : Une jeune fille de 17 ans consulte pour des maux de ventre persistants, résistant aux antalgiques. Tous les examens sont négatifs. En réalité, après ses premières relations sexuelles, elle éprouve une angoisse liée aux infections sexuellement transmissibles et à la grossesse, mais elle a du mal à en parler. Le traitement médicamenteux est inutile : seul l’entretien médical permet de débloquer la situation (aide à la verbalisation, réassurance, information, prescription d’une contraception).
Exemple 2 — Intrication psycho-organique et relationnelle : Une jeune fille de 16 ans, atteinte d’une maladie de Crohn (maladie inflammatoire chronique intestinale très douloureuse), présente des douleurs résistant à la prise en charge classique avec des hospitalisations à répétition. Derrière la plainte somatique se cachent un conflit parental, la révélation d’une homosexualité, et un besoin d’éloignement du domicile — l’hospitalisation lui servant précisément de prétexte pour s’éloigner. L’entretien médical (aide à la verbalisation, réassurance, médiation avec les parents) est indispensable, bien plus que l’escalade des examens et des traitements.
Exemple 3 — Intrication psycho-organique et sociale : Un enfant est hospitalisé à répétition pour des maux de ventre avec une escalade d’examens médicaux. En contexte, les parents sont en instance de divorce conflictuel. La plainte et l’hospitalisation de l’enfant ont pour effet de rassembler les parents autour de lui : ils cessent tout conflit pour s’occuper de leur enfant. Le corps soignant devient ainsi, malgré lui, médiateur du conflit conjugal.
Le diagnostic de plainte fonctionnelle est un diagnostic à part entière : il ne doit en aucun cas être perçu comme péjoratif. Il interroge le sujet dans sa totalité et dans ses interactions. La prise en charge repose avant tout sur la verbalisation, complétée éventuellement par d’autres techniques (relaxation, hypnose), en évitant les médicaments et en limitant les examens complémentaires. Cependant, il faut rester vigilant car un patient peut présenter simultanément une plainte fonctionnelle et une pathologie organique.
💊 Vécu de la maladie et adhésion aux soins
L’implication du médecin et son intérêt authentique pour le patient dans sa globalité jouent un rôle déterminant. Le soignant est garant de la façon dont le patient va vivre sa pathologie, accepter les soins et adhérer au traitement. Le médecin doit savoir accompagner chaque patient selon sa personnalité propre, en gagnant sa confiance par une relation authentique.
L’information donnée au patient doit trouver un juste milieu entre la surinformation (source d’angoisse) et la sous-information (qui conduit à une moins bonne adhésion aux soins et aux traitements), le tout dans le cadre légal défini par la loi de 2002 sur les droits des patients.
🔎 Différencier psychologie médicale et psychiatrie
| Dimension | Psychologie médicale | Psychiatrie |
|---|---|---|
| Centre d’intérêt | Relation médecin-malade, anxiété et angoisse inhérentes au fonctionnement humain, souvent associées à la douleur en médecine | Troubles mentaux répondant à une sémiologie précise et à des maladies définies, avec une prise en charge spécifique |
| Champ d’application | S’applique à tout patient, à toutes les spécialités médicales, à tout soignant | Concerne une partie seulement des patients |
| Continuité | Certaines pathologies psychiatriques auraient pu ne pas advenir si une réponse psychologique précoce avait été apportée | |
Exemples cliniques de la frontière psychologie-psychiatrie
Cas relevant de la psychiatrie (exemple 1) : Une jeune fille de 15 ans consulte pour des céphalées résistant aux antalgiques. Après de nombreux bilans et traitements sans résultat, le diagnostic posé est une dépression. La levée de la plainte survient après l’entretien psychiatrique. La plainte fonctionnelle s’intégrait ici dans une pathologie psychiatrique nécessitant une prise en charge spécialisée.
Cas relevant de la psychiatrie (exemple 2) : Une jeune fille de 14 ans présente un amaigrissement important de 10 kg en 3 mois. Le bilan somatique ne révèle rien en dehors des conséquences de l’amaigrissement. Le bilan psychiatrique met en évidence d’autres signes cliniques en faveur d’une anorexie mentale : aménorrhée, hyperactivité intellectuelle et physique, déni des troubles, trouble de l’image corporelle.
Cas relevant de la psychologie médicale (exemple 3) : Une jeune fille de 15 ans souffre de céphalées récurrentes et d’un amaigrissement de 3 kg. Les bilans somatique et psychiatrique sont normaux. L’examen psychologique révèle une angoisse et une anxiété liées à l’annonce d’une tumeur cérébrale chez sa mère (découverte précisément sur un bilan de céphalées et d’amaigrissement), sans trouble psychiatrique constitué. La prise en charge est ici psychologique et non psychiatrique.
📌 Conclusion : la psychologie médicale au cœur du soin
La psychologie médicale met l’Homme au centre de sa réflexion. Elle s’articule autour de trois aspects fondamentaux : les aspects du sujet (sa personnalité, son histoire de vie), les aspects de l’environnement (individuel et collectif), et l’interaction avec le corps soignant.
Elle ouvre à une position soignante non pas morale mais éthique. Elle demande une ouverture d’esprit et non une fermeture défensive. Elle positionne et interroge le soignant dans son rapport à l’autre et au monde.
