Physiologie de la Douleur — Cours PASS/LAS

De la nociception périphérique aux mécanismes centraux de contrôle : fibres Aδ et C, réflexe d’axone, douleur projetée, wind-up, gate control, voies endomorphiniques et applications thérapeutiques.

📚 Matière
Physiologie
🎯 Filière
PASS / LAS
📖 Thème
Physiologie de la douleur
⏱️ Temps de lecture
20 minutes
À retenir : La douleur n’est pas une simple sensation : c’est une expérience à trois dimensions (sensorielle, cognitive et émotionnelle). La nociception désigne le processus sensoriel pur qui génère le message nerveux douloureux. Ce message naît dans les nocicepteurs périphériques, transite par les fibres Aδ (douleur rapide et aiguë) et C (douleur lente et sourde), fait synapse dans la corne postérieure de la moelle (zone V de Rexed), puis remonte vers le thalamus et le cortex via le faisceau spino-thalamique. À chaque étage, des mécanismes de modulation existent : amplification (réflexe d’axone, wind-up) ou inhibition (gate control, voies endomorphiniques, CIDN).

📋 Douleur et nociception : définitions et dimensions

Selon la définition de l’OMS, la douleur est une « expérience sensorielle et émotionnelle désagréable liée à une lésion tissulaire réelle ou possible, ou décrite en référence à une telle lésion ». Cette définition met en lumière la double nature de la douleur : elle est à la fois une sensation (identifiable, localisable, quantifiable) et une expérience subjective qui intègre le vécu antérieur, l’état émotionnel et les conditions de vie du patient.

La dimension expérientielle de la douleur est essentielle à comprendre. La première fois qu’un individu ressent un certain type de douleur, il peut paniquer, ce qui amplifie le message nociceptif. En revanche, au bout de la dixième occurrence, la connaissance des symptômes permet d’atténuer la perception douloureuse. Les conditions de vie jouent également un rôle majeur : des études ont montré que pour une même blessure de guerre, la sensation douloureuse est significativement plus forte chez les soldats appelés (contraints) que chez les engagés (volontaires). La douleur dépend donc du moment présent (aspect sensoriel), du passé (aspect expérience) et influence le futur (aspect émotionnel).

La nociception désigne strictement le processus sensoriel à l’origine du message nerveux qui provoque la douleur. Elle ne prend en compte que l’aspect sensoriel du signal, sans intégrer le traitement que le cerveau exerce sur cette sensation. Nociception et douleur ne sont donc pas synonymes : on peut avoir de la nociception sans douleur (sous anesthésie, par exemple) et de la douleur sans nociception (douleurs neuropathiques).

Les trois dimensions de la douleur

DimensionNatureContenu
Sensori-discriminativeSensation / nociceptionAnalyse pure de la perception douloureuse : localisation, intensité, durée, type de douleur
Cognitivo-évaluativePassé / expérienceInterprétation de la douleur au regard du vécu antérieur, de la mémoire et de l’image que l’on s’en fait
Affectivo-motivationnelleÉmotionModulation de la douleur par l’état d’esprit, l’humeur, la motivation et le contexte psychologique
💡 Astuce : Pour retenir les trois dimensions de la douleur, pense au triptyque temporel : Présent (sensori-discriminative = ce que tu ressens maintenant), Passé (cognitivo-évaluative = ce que tu as déjà vécu) et Futur (affectivo-motivationnelle = comment ça va affecter ton humeur et tes comportements).

⚡ Mécanismes périphériques : nocicepteurs et transduction

La terminaison des fibres sensitives joue le rôle de récepteur de la douleur : ce sont les nocicepteurs. Structurellement, il s’agit de terminaisons nerveuses démyélinisées (libres). Leur distribution est ubiquitaire : on les retrouve dans la peau, les viscères, les muqueuses, les vaisseaux et la plupart des tissus de l’organisme. Leur fonction est d’apporter une réponse aux stimuli nociceptifs par un processus de transduction.

Les trois types de stimuli nociceptifs

Type de stimulusNatureRécepteur associé
ChimiqueMolécules ou neuromédiateurs chimiques (bradykinine, prostaglandines, ions H+, K+)Chémorécepteurs (les plus fréquents)
ThermiqueTempérature inférieure à 10 °C ou supérieure à 40 °CThermorécepteurs nociceptifs
MécaniqueDistorsion tissulaire, compression, écrasementMécanorécepteurs nociceptifs

De la transduction au potentiel d’action

Quel que soit sa nature (chimique, thermique ou mécanique), le stimulus nociceptif modifie la perméabilité des canaux ioniques de la membrane du nocicepteur, générant un potentiel de récepteur (dépolarisation localisée). Si ce potentiel de récepteur est suffisamment intense et répété, il dépasse le seuil de dépolarisation et génère un potentiel d’action qui se propage le long de la fibre nerveuse jusqu’à la prochaine synapse dans la moelle épinière. L’intensité du stimulus est codée par la fréquence des potentiels d’action : plus le stimulus est soutenu et répété, plus la fréquence de décharge est élevée, et donc plus la douleur est intense dès sa genèse.

🔌 Les fibres nociceptives Aδ et C

Parmi les quatre types de fibres nerveuses sensitives, seules les fibres et C transmettent l’information nociceptive. Les fibres Aα (proprioception) et Aβ (mécanique fine) ne participent pas au message douloureux, mais jouent un rôle capital dans sa modulation (gate control).

Type de fibreFonctionMyélineDiamètreVitesse
ProprioceptionPrésente13-20 µm80-120 m/s
Mécanique fine6-12 µm35-75 m/s
Thermo-algique1-5 µm5-30 m/s
CThermo-algiqueAbsente0,2-1,5 µm0,5-2 m/s

Comparaison détaillée des fibres Aδ et C

PropriétéFibres AδFibres C
DiamètrePlus gros (1-5 µm)Plus petit (0,2-1,5 µm)
MyélinePrésente (fine)Absente
Vitesse de conductionRapide (5-30 m/s)Lente (0,5-2 m/s)
Arrivée médullaireCorne médullaire postérieure, zones de Rexed
Relais dans la moelleUn seul relais synaptiquePlusieurs relais synaptiques
Dispersion du signalAbsente (signal focalisé)Présente (signal diffus)
Type de douleurAiguë, spontanée, bien localiséeSourde, diffuse, peu prononcée
Stimuli détectésMécanique et thermiqueMécanique, thermique et chimique (polymodales)

Exemple concret : la brûlure

Lorsqu’un individu se brûle, il ressent d’abord une douleur très localisée, très intense et très aiguë : ce sont les fibres Aδ qui, grâce à leur vitesse de conduction supérieure et leur relais unique, informent le cerveau en premier. Quelques instants plus tard, la douleur change de caractère : elle devient plus diffuse, moins intense mais plus sourde et persistante. Ce sont alors les fibres C, polymodales et à conduction lente, qui prennent le relais. Ce double ressenti temporel est caractéristique de toute douleur aiguë.

🔄 Le réflexe d’axone et l’amplification inflammatoire

Le réflexe d’axone est un mécanisme d’amplification du signal nociceptif qui intervient dans un contexte inflammatoire (brûlure, lésion, fracture). L’inflammation provoque une mort cellulaire et la constitution d’un foyer inflammatoire (accumulation de cellules immunitaires).

Le mécanisme se déroule en cascade. Les cellules lésées libèrent leurs ions intracellulaires, principalement H+ et K+, qui agissent comme stimuli chimiques pour les chémorécepteurs nociceptifs. Parallèlement, les cellules mourantes libèrent de la bradykinine, considérée comme l’agent inflammatoire par excellence, qui déclenche une forte stimulation des nocicepteurs de la zone lésée.

En réponse à cette stimulation, le neurone nociceptif libère non seulement des potentiels d’action vers le SNC, mais aussi un neuromédiateur en sens rétrograde : la substance P. Cette substance P stimule à son tour les cellules du foyer inflammatoire, qui libèrent de nouvelles molécules pro-nociceptives :

Cellule inflammatoireMolécules libéréesCibles
MacrophagesCytokinesFibroblastes
PolynucléairesProstaglandinesNocicepteurs
PlaquettesSérotonine (5-HT)
MastocytesHistamine

Le bilan est une boucle d’amplification : lésion → apoptose → libération d’ions et de bradykinine → substance P → stimulation des cellules inflammatoires → amplification du signal en intensité et en surface (dispersion de la douleur au-delà de la zone lésée initiale).

💡 Astuce : La compréhension du réflexe d’axone explique directement le mécanisme d’action de l’aspirine et des AINS (anti-inflammatoires non stéroïdiens) : en bloquant la sécrétion de prostaglandines, ces médicaments inhibent partiellement la boucle d’amplification. L’idéal thérapeutique serait un anti-bradykinine capable de bloquer l’ensemble de la cascade inflammatoire, mais il n’existe pas encore en pratique clinique.

🧬 Transmission médullaire et notion de métamère

Les fibres nociceptives Aδ et C arrivent dans la moelle épinière par la racine médullaire postérieure et se logent dans la corne médullaire postérieure. Elles y forment toutes une synapse au niveau de la zone V de Rexed. Le neurone postsynaptique croise ensuite la ligne médiane (décussation) et les fibres quittent la moelle en remontant par les voies médullaires antérolatérales (faisceau spino-thalamique ou voie extra-lemniscale).

La notion de métamère

Le métamère est une notion embryologique fondamentale en neurologie. Il désigne l’ensemble des structures (cutanées, musculaires, viscérales) dont les neurones sensitifs arrivent dans la moelle par la même racine médullaire postérieure. Par exemple, le territoire C8 (avant-bras) : tous les neurones sensitifs en provenance de cette zone rejoignent la moelle par la racine postérieure en C8, formant un même métamère. Cette notion est essentielle pour comprendre les douleurs projetées et le gate control.

🔀 Neurones à convergence et douleur projetée

Les neurones à convergence

Les neurones postsynaptiques de la zone V de Rexed sont appelés neurones à convergence : ils reçoivent simultanément des informations nociceptives et non nociceptives en provenance de différentes structures du même métamère (peau, muscles, viscères). Ce phénomène de convergence est à l’origine de deux situations cliniques majeures : la douleur projetée et le wind-up.

La douleur projetée

La douleur projetée est une douleur ressentie à distance de la zone réellement lésée. L’exemple classique est celui de l’infarctus du myocarde : le cœur est lésé et nécrosé, stimulant les nocicepteurs myocardiques, mais environ 60 % des patients ressentent également des douleurs dans le bras gauche et la mâchoire gauche.

L’explication repose sur la convergence métamérique. Les fibres nociceptives du myocarde, du bras gauche et de la mâchoire gauche empruntent la même racine médullaire postérieure et convergent vers le même neurone de la zone V de Rexed. Ce neurone à convergence transmet ensuite l’information au cerveau, qui commet une erreur d’appréciation : il ne peut pas distinguer si la douleur provient du cœur, du bras ou de la mâchoire, car le signal emprunte la même voie finale. Les douleurs projetées sont principalement d’origine viscérale, car la sensibilité cutanée, mieux représentée au niveau cortical, ne passe généralement pas par les neurones à convergence.

⚠️ Attention : En clinique, une douleur dans le bras gauche et la mâchoire gauche peut être le signe d’un infarctus du myocarde en cours. C’est un piège diagnostique classique : la douleur est projetée, et le patient peut ne ressentir aucune douleur thoracique directe. Toute douleur projetée doit faire rechercher une cause viscérale sous-jacente.

📈 Le phénomène de wind-up et l’hyperalgésie

Le wind-up est un phénomène d’amplification de la nociception au niveau médullaire. Lorsque la fibre C arrive dans la corne postérieure et fait synapse avec un neurone à convergence (zone V de Rexed), elle libère des neuromédiateurs : substance P, glutamate, CGRP (peptide relié au gène de la calcitonine) et monoxyde d’azote (NO).

Lorsque l’information nociceptive est soutenue (stimulus prolongé ou répété), le nombre de potentiels d’action le long de la fibre C augmente, entraînant une libération massive de neuromédiateurs dans la fente synaptique. Cette accumulation provoque l’ouverture de canaux jusqu’alors silencieux : les récepteurs NMDA (N-méthyl-D-aspartate). L’activation de ces récepteurs amplifie considérablement le signal nociceptif transmis au cerveau, générant un état d’hyperalgésie (hypersensibilité à la douleur).

L’exemple typique est le coup de soleil : les fibres C, massivement stimulées par l’inflammation cutanée prolongée, libèrent de grandes quantités de neuromédiateurs, activant les récepteurs NMDA. Un simple contact sur la zone brûlée (stimulus normalement non douloureux) est alors perçu comme intensément douloureux, car le seuil de sensibilité du neurone à convergence a été abaissé.

⬆️ Faisceaux ascendants et projections corticales

Les neurones de la zone V de Rexed, après avoir croisé la ligne médiane, remontent par les cordons médullaires antérolatéraux. À partir de là, deux voies ascendantes se distinguent :

PropriétéVoie spino-thalamiqueVoie spino-réticulée
Relai principalCertains noyaux du thalamusFormation réticulée (noyaux sur toute la longueur du tronc cérébral)
TrajetZone V de Rexed → ligne médiane → cordons antérolatéraux → tronc cérébral → thalamus et hypothalamus → projections corticalesZone V de Rexed → ligne médiane → cordons antérolatéraux → tronc cérébral (formation réticulée) → thalamus et hypothalamus
RôlesVariables selon les projections thalamiques vers les différents cortexÉveil et vigilance, stimulation du SNA (sympathique et parasympathique), contrôle et inhibition de la nociception
OrganisationSomatotopique (chaque zone cérébrale correspond à un territoire corporel)La stimulation brusque du SNA (passage du parasympathique vers le sympathique) peut provoquer des malaises vagaux

Les projections thalamiques vers le cortex

La voie spino-thalamique projette vers quatre cortex distincts, chacun prenant en charge une dimension particulière de la douleur :

Cortex cibleRôle dans la douleurDimension associée
Cortex pariétal somesthésiqueDimension sensori-discriminative : localisation, intensité et qualité de la douleur. Organisation en aires S1 et S2, avec des zones de taille proportionnelle à la sensibilité (la zone de la main est plus étendue que celle du dos).Sensation
Cortex frontalManifestations motrices de la douleur : préparation à un mouvement de protection (fuite, retrait)Action
Cortex temporalMémorisation de la douleur : constitue l’aspect « expérience » qui modifie la perception lors des épisodes ultérieursMémoire
Cortex limbiqueRégulation de l’humeur, du comportement, des émotions et de la motivation en réponse à la douleurÉmotion
💡 Astuce : L’hypnose agit précisément sur le cortex limbique. Des expériences ont montré que chez des sujets hypnotisés recevant un stimulus douloureux, le cortex limbique ne s’active pas, alors qu’il s’active fortement chez les sujets non hypnotisés. Le patient ressent toujours la nociception (composante sensorielle), mais la composante émotionnelle est supprimée : il ne « s’en soucie plus ». L’affect n’amplifie plus la sensation nociceptive.

🛡️ Mécanismes de contrôle de la douleur

La douleur, bien qu’incommodante, est un mécanisme essentiel à la survie : sans elle, on pourrait se blesser gravement sans s’en rendre compte. Cependant, l’organisme dispose de plusieurs mécanismes pour tempérer et réguler cette douleur, à différents étages du système nerveux.

Le réflexe de retrait

C’est la forme la plus élémentaire de protection : lors d’une sensation douloureuse, l’organisme se retire immédiatement pour supprimer la source de douleur. Il s’agit d’un pur réflexe médullaire, simple et peu construit, mais qui constitue une protection de base indispensable.

Le gate control (théorie du contrôle portillon, Melzack, 1965)

Au niveau médullaire, à côté des zones d’amplification (wind-up), existent des zones de contrôle de la nociception. Le gate control est un mécanisme localisé dans la corne postérieure de la moelle.

Prenons l’exemple concret d’un coup reçu. Le stimulus douloureux active les fibres Aδ et C, qui font synapse avec un neurone à convergence de la couche V de Rexed, transmettant le signal douloureux vers le thalamus. Instinctivement, on se frotte la zone douloureuse. Ce frottement recrute les fibres Aα et Aβ (grosses fibres myélinisées, non nociceptives). Si la stimulation est suffisamment puissante (frottement de quelques secondes), ces fibres activent les neurones de la substance gélatineuse (SG) de Rolando, situés dans les couches II et III de Rexed. Ces neurones SG sont des neurones inhibiteurs qui bloquent la transmission des informations sensitives (nociceptives et non nociceptives) sur le neurone à convergence. Le « portillon » se ferme et la douleur diminue.

⚠️ Attention : La stimulation du gate control doit impérativement se faire dans le même métamère que la douleur. Frotter le bras gauche n’atténuera pas une douleur au pied droit, car les fibres Aα/Aβ du bras ne convergent pas vers les mêmes neurones de Rexed que celles du pied.

Les voies endomorphiniques (tronc cérébral)

Le corps est capable de synthétiser ses propres antalgiques : les endomorphines. Les voies endomorphiniques naissent dans le noyau postérieur du raphé (partie de la formation réticulée du tronc cérébral) et descendent vers la corne médullaire postérieure. Lorsqu’un message nociceptif intense remonte vers le cerveau, certaines efférences stimulent le noyau du raphé, dont les neurones redescendent libérer des enképhalines (endomorphines) au niveau de la zone V de Rexed. Ces enképhalines inhibent le neurone présynaptique, réduisant la libération de neuromédiateurs (glutamate, CGRP, NO, substance P) vers le neurone à convergence et atténuant ainsi la transmission du signal douloureux.

Les autres voies inhibitrices descendantes

En plus de la voie endomorphinique, trois autres systèmes inhibiteurs descendants fonctionnent sur le même principe (inhibition du neurone présynaptique dans la corne postérieure) :

VoieLocalisation du neurone inhibiteurNeuromédiateur libéré
Voie dopaminergiquePériphérie du troisième ventriculeDopamine
Voie sérotoninergiqueNoyaux du raphéSérotonine
Voie noradrénergiqueLocus coeruleusNoradrénaline

Les contrôles inhibiteurs diffus induits par stimulations nociceptives (CIDN)

Les CIDN constituent un mécanisme de filtrage supra-spinal. Lorsqu’un individu ressent déjà une douleur et qu’une nouvelle douleur survient dans une autre partie du corps, les CIDN « éteignent » momentanément la première douleur pour permettre au cerveau de détecter et de traiter le nouveau signal nociceptif. Cette boucle spino-bulbo-spinale facilite la détection des messages nociceptifs les plus récents et les plus menaçants. En thérapie, ce mécanisme peut être exploité pour réduire temporairement une douleur chronique (par exemple, par l’application d’un stimulus froid intense sur une autre partie du corps).

💊 Applications thérapeutiques

La compréhension de la physiologie de la douleur permet de cibler chaque étage du circuit nociceptif :

Niveau d’actionCible physiologiqueStratégie thérapeutique
PériphérieRéflexe d’axone (prostaglandines)AINS (aspirine, ibuprofène) : bloquent la sécrétion de prostaglandines → inhibition partielle de la boucle inflammatoire
Fibres CCapsaïcine (traitement cutané) : détruit temporairement les afférences sensitives C. Les fibres finissent par repousser, mais cela permet d’atténuer les douleurs chroniques
Corne médullaire postérieureGate control (fibres Aα/Aβ)Massage, acupuncture, électrostimulation transcutanée (TENS) : recrutent les grosses fibres dans le même métamère que la douleur
Voies descendantesSystèmes inhibiteurs (endorphines, sérotonine, noradrénaline)Morphine et dérivés opioïdes, antidépresseurs (ISRS, IRSNA), barbituriques : potentialisent les voies inhibitrices descendantes
Cortex limbiqueComposante émotionnelleHypnose : diminue l’activation du cortex limbique, supprimant la composante affective de la douleur sans abolir la nociception

✏️ Exercices d’entraînement

Exercice 1 — Fibres Aδ vs fibres C

Tu te piques le doigt avec une aiguille. Décris la séquence temporelle des sensations douloureuses en précisant le type de fibre impliqué, sa vitesse de conduction, le nombre de relais synaptiques et le caractère de la douleur pour chaque phase.
Voir la réponse
Phase 1 (immédiate) : les fibres Aδ, finement myélinisées (diamètre 1-5 µm, vitesse 5-30 m/s), transmettent le signal avec un seul relais synaptique dans la moelle. La douleur est aiguë, vive, bien localisée au point de piqûre, de type « flash ». Phase 2 (retardée, quelques secondes après) : les fibres C, amyéliniques (diamètre 0,2-1,5 µm, vitesse 0,5-2 m/s), transmettent le signal avec plusieurs relais synaptiques. La douleur devient sourde, diffuse, moins intense mais persistante, irradiant autour du point de piqûre. Les fibres C sont polymodales (répondent aux stimuli mécaniques, thermiques et chimiques).

Exercice 2 — Douleur projetée

Un patient se présente aux urgences avec une douleur dans le bras gauche et la mâchoire gauche, sans traumatisme local. Explique le mécanisme physiologique qui peut rendre compte de cette présentation en utilisant les notions de métamère, de neurone à convergence et d’erreur d’appréciation. Quel diagnostic évoquer en priorité ?
Voir la réponse
Il faut évoquer en priorité un infarctus du myocarde. Le mécanisme est le suivant : les nocicepteurs du myocarde lésé sont stimulés. Les fibres nociceptives du cœur, du bras gauche et de la mâchoire gauche appartiennent au même métamère (elles entrent dans la moelle par la même racine postérieure). Elles convergent donc vers le même neurone de la zone V de Rexed : le neurone à convergence. Ce neurone transmet un signal unique au cerveau, qui ne peut pas distinguer l’origine exacte du stimulus (cœur, bras ou mâchoire). Le cerveau commet une erreur d’appréciation et attribue la douleur à des territoires cutanés mieux représentés au niveau cortical (bras, mâchoire) plutôt qu’au viscère (cœur). C’est la douleur projetée, caractéristique des douleurs d’origine viscérale.

Exercice 3 — Gate control et applications

Un patient souffre de douleurs chroniques au niveau du genou droit. Son kinésithérapeute lui propose des séances d’électrostimulation transcutanée (TENS) au niveau du même genou. Explique le mécanisme physiologique sous-jacent, les fibres recrutées et la raison pour laquelle l’électrode doit être placée sur le même métamère que la douleur.
Voir la réponse
L’électrostimulation transcutanée (TENS) recrute les fibres Aα et Aβ (grosses fibres myélinisées, non nociceptives) du territoire stimulé. Ces fibres activent les neurones de la substance gélatineuse (SG) de Rolando, situés dans les couches II et III de Rexed. Ces neurones SG sont inhibiteurs : ils bloquent la transmission des informations nociceptives (et non nociceptives) au niveau du neurone à convergence de la couche V de Rexed. C’est le mécanisme du gate control (théorie de Melzack, 1965). L’électrode doit être placée dans le même métamère que la douleur car les neurones SG ne peuvent inhiber que les neurones à convergence qui reçoivent des afférences du même segment médullaire. Des fibres Aα/Aβ provenant d’un autre métamère ne convergeraient pas vers le même neurone de Rexed et ne pourraient donc pas « fermer le portillon » sur la douleur du genou.

❓ Questions fréquentes sur la physiologie de la douleur

Quelle est la différence entre douleur et nociception ?
La nociception est le processus purement sensoriel de détection et de transmission d’un stimulus potentiellement nocif. C’est un phénomène objectif et mesurable. La douleur, en revanche, est une expérience subjective qui intègre la nociception (dimension sensori-discriminative), le vécu antérieur (dimension cognitivo-évaluative) et l’état émotionnel (dimension affectivo-motivationnelle). On peut avoir de la nociception sans douleur (par exemple sous anesthésie générale, le corps détecte la lésion mais le patient ne souffre pas) et de la douleur sans nociception (douleurs neuropathiques, douleur fantôme après amputation).
Pourquoi ressent-on d’abord une douleur vive puis une douleur sourde lors d’une blessure ?
Ce phénomène s’explique par l’existence de deux types de fibres nociceptives. Les fibres Aδ, finement myélinisées et de diamètre plus important, conduisent le signal nociceptif rapidement (5-30 m/s) avec un seul relais synaptique : elles produisent la première douleur, aiguë et bien localisée. Les fibres C, amyéliniques et de très petit diamètre, conduisent beaucoup plus lentement (0,5-2 m/s) avec plusieurs relais synaptiques et une dispersion du signal : elles produisent la seconde douleur, sourde, diffuse et persistante.
Qu’est-ce que le wind-up et en quoi diffère-t-il du réflexe d’axone ?
Les deux sont des mécanismes d’amplification du signal nociceptif, mais ils agissent à des niveaux différents. Le réflexe d’axone est un phénomène périphérique : l’inflammation provoque la libération de bradykinine et de substance P, qui activent les cellules immunitaires locales et amplifient la stimulation des nocicepteurs sur le site de la lésion. Le wind-up est un phénomène central (médullaire) : la stimulation prolongée des fibres C provoque une libération massive de neuromédiateurs (substance P, glutamate, CGRP, NO) qui active les récepteurs NMDA normalement silencieux sur le neurone à convergence, abaissant le seuil de douleur. Le réflexe d’axone amplifie la nociception en périphérie, le wind-up l’amplifie dans la moelle.
Comment fonctionne le gate control au quotidien ?
Le gate control est le mécanisme qui explique pourquoi frotter une zone douloureuse atténue la douleur. Le frottement recrute les grosses fibres myélinisées Aα et Aβ, qui activent les neurones inhibiteurs de la substance gélatineuse de Rolando (couches II/III de Rexed). Ces neurones inhibent le neurone à convergence de la couche V, « fermant le portillon » sur le signal nociceptif. Ce mécanisme est exploité en thérapie par le massage, l’acupuncture et l’électrostimulation transcutanée (TENS).
Pourquoi l’aspirine soulage-t-elle la douleur ?
L’aspirine et les AINS (anti-inflammatoires non stéroïdiens) agissent en périphérie en inhibant l’enzyme cyclo-oxygénase (COX), ce qui bloque la synthèse des prostaglandines. Or les prostaglandines sont des molécules libérées par les polynucléaires dans le cadre du réflexe d’axone : elles sensibilisent les nocicepteurs et amplifient le signal douloureux. En supprimant cette composante de la boucle inflammatoire, l’aspirine réduit la stimulation des nocicepteurs et donc la perception douloureuse. Cependant, elle ne bloque pas l’ensemble de la cascade (bradykinine, histamine, sérotonine), ce qui explique qu’elle ne supprime pas totalement la douleur inflammatoire.