🤢 La Nausée — Jean-Paul Sartre

Fiche de lecture complète — Résumé, personnages, thèmes et analyse du roman fondateur de l’existentialisme

📇 Auteur
Jean-Paul Sartre (1905–1980)
📅 Publication
1938 (Gallimard)
📚 Genre
Roman philosophique / Journal intime fictif
🏛️ Mouvement
Existentialisme
📐 Forme
Journal intime d’Antoine Roquentin (janvier–février 1932)
🌍 Cadre
Bouville (ville fictive inspirée du Havre)
🔑 Concept clé
La contingence — les choses existent sans raison
📌 L’essentiel : La Nausée est le premier roman de Sartre et le texte fondateur de l’existentialisme en littérature. Antoine Roquentin, un intellectuel solitaire installé à Bouville (ville fictive inspirée du Havre), tient un journal intime dans lequel il note une expérience de plus en plus envahissante : la Nausée — un malaise physique et métaphysique provoqué par la prise de conscience que les choses existent sans raison, sans nécessité, sans sens. Un galet, une racine d’arbre, un visage — tout devient étrangement de trop. Roquentin découvre la contingence : rien ne justifie l’existence, ni Dieu, ni la nature, ni l’histoire. Seul l’art (la musique, l’écriture) offre une échappatoire fragile. C’est un roman-manifeste qui pose les bases philosophiques que Sartre développera dans L’Être et le Néant (1943).

📖 1. Résumé

Phase 1 — Les premiers symptômes

Antoine Roquentin, trente ans, historien, vit seul à Bouville. Il travaille sur une biographie du marquis de Rollebon, un aventurier du XVIIIe siècle. Sa vie est morne : il fréquente la bibliothèque municipale, mange dans des brasseries, n’a pas d’amis, pas de famille, une ancienne maîtresse (Anny) qu’il n’a pas vue depuis des années.

Un jour, il ramasse un galet sur la plage et éprouve un malaise étrange — une sensation de dégoût, de vertige, d’étrangeté. Les objets ordinaires deviennent inquiétants. Une fourchette, un verre de bière, sa propre main — tout lui semble soudain de trop, injustifiable, absurdement présent. Il appelle cette sensation la Nausée.

Phase 2 — La crise existentielle

La Nausée s’intensifie. Roquentin observe les bourgeois de Bouville — les « salauds » qui se donnent des airs de dignité, se racontent des histoires sur leur importance, se croient nécessaires au monde. Il les voit au musée, devant les portraits de notables locaux, et comprend que leur assurance est un mensonge : ils n’existent pas plus nécessairement qu’un caillou ou un chat. Ils font semblant d’avoir des raisons d’exister — mais ces raisons (le travail, la famille, la morale) sont des constructions sans fondement.

Roquentin abandonne sa biographie de Rollebon : il comprend qu’écrire l’histoire d’un homme mort est une tentative de donner du sens à ce qui n’en a pas. Rollebon n’existe plus. Les documents sont des traces, pas des preuves. Le passé lui-même est une fiction.

Phase 3 — La révélation au jardin public

La scène centrale du roman : Roquentin s’assoit dans le jardin public de Bouville, au pied d’un marronnier. Il regarde la racine de l’arbre — noire, noueuse, obscène. Et soudain, la révélation le frappe : la racine existe. Elle est là, sans raison, sans justification, sans nom. L’existence est nue, brute, absurde. « L’existence n’est pas quelque chose qui se laisse penser de loin : il faut que ça vous envahisse brusquement. »

C’est la scène philosophique la plus célèbre du roman français du XXe siècle. Roquentin découvre la contingence : les choses existent sans nécessité. Il n’y a pas de plan, pas de dessein, pas de Dieu horloger — il y a juste des choses qui sont là, gratuitement, absurdement. La Nausée est la réaction physique du corps devant cette vérité.

Phase 4 — L’art comme salut

Roquentin retrouve Anny, son ancienne maîtresse, à Paris. Elle aussi a changé — elle a renoncé à ses illusions romantiques, elle est devenue résignée. La rencontre est décevante : il n’y a plus d’amour, plus d’élan, juste deux êtres vieillis qui ne se reconnaissent plus.

De retour à Bouville, Roquentin écoute un disque dans un café : un air de jazz chanté par une voix noire (Some of These Days). La musique le bouleverse : elle est nécessaire. Chaque note est exactement à sa place. La musique ne peut pas être autrement qu’elle est — contrairement aux choses contingentes du monde réel. Roquentin entrevoit une issue : peut-être que l’art (la musique, le roman) peut créer des objets nécessaires dans un monde contingent. Le roman se termine sur un projet : Roquentin veut écrire un roman — un livre qui serait aussi nécessaire qu’un air de jazz.

👥 2. Personnages principaux

PersonnageRôleFonction
Antoine RoquentinNarrateur, historien solitaireLa conscience existentielle — il découvre la contingence du monde et la Nausée. Double littéraire de Sartre.
L’AutodidacteEmployé de bibliothèqueL’humaniste naïf — il lit tous les livres par ordre alphabétique et croit en l’Homme. Roquentin le méprise.
AnnyAncienne maîtresse de RoquentinL’illusion romantique — elle croyait aux « moments parfaits » ; elle a renoncé, comme Roquentin.
Les « salauds »Les bourgeois de BouvilleLa mauvaise foi — ils se croient nécessaires et importants, mais leur existence est aussi contingente que tout le reste.

🎯 3. Thèmes principaux

La contingence

C’est le concept central. Les choses existent sans raison. Il n’y a pas de cause finale, pas de plan divin, pas de nécessité. Le monde est « de trop ». La contingence est le contraire de la nécessité : là où les mathématiques ou la musique sont nécessaires (elles ne peuvent pas être autrement), l’existence est contingente (elle pourrait ne pas être). Cette découverte provoque la Nausée — le vertige devant l’absence de fondement.

La Nausée (le sentiment existentiel)

La Nausée n’est pas un mal de ventre — c’est une expérience métaphysique. C’est le moment où la couche de sens habituellement posée sur les choses (les noms, les fonctions, les habitudes) se dissout, et où l’existence brute apparaît dans toute sa nudité. Roquentin voit la racine du marronnier non plus comme « une racine » (un mot, un concept) mais comme une chose — noire, molle, obscène, irréductible au langage.

La mauvaise foi

Les « salauds » de Bouville vivent dans la mauvaise foi — un concept que Sartre développera dans L’Être et le Néant. Ils se racontent des histoires sur leur importance, leur utilité, leur droit à exister. Ils croient que leur position sociale, leur travail, leur famille leur donnent une justification. Mais c’est un mensonge : personne n’a le droit d’exister — l’existence est un fait brut, pas un droit. Les « salauds » fuient la contingence en se cachant derrière des rôles sociaux.

L’art comme nécessité

La seule issue entrevue par Roquentin est l’art. La musique (l’air de jazz) est nécessaire : chaque note est à sa place, rien ne peut être ajouté ni retranché. L’art crée des objets qui échappent à la contingence — des objets qui doivent être tels qu’ils sont. Le projet d’écrire un roman, à la fin du livre, est une tentative de créer de la nécessité dans un monde contingent.

✍️ 4. Style et procédés

Le journal intime

La forme du journal intime permet à Sartre de mimer la conscience en acte. Roquentin écrit au jour le jour, sans plan, sans structure — ses entrées sont datées, fragmentaires, oscillant entre description banale et réflexion philosophique. Le lecteur suit la progression de la Nausée en temps réel, comme un diagnostic médical.

La phénoménologie littéraire

Sartre applique la méthode phénoménologique (Husserl, Heidegger) au roman : il décrit les choses telles qu’elles apparaissent à la conscience, sans les interpréter a priori. La racine du marronnier n’est pas décrite comme « un organe végétal » mais comme une masse noire, molle, « qui s’enfonçait dans la terre ». Le langage scientifique est remplacé par le langage de l’expérience vécue.

📝 5. Exercices

Exercice 1 — Commentaire guidé

Sujet : La scène de la racine au jardin public : comment Sartre met-il en scène la découverte de la contingence ?

Plan proposé :

I. Une description phénoménologique (la racine vue comme un objet brut, débarrassé de tout concept — le langage atteint ses limites)
II. La Nausée comme expérience corporelle (Roquentin ne « pense » pas la contingence — il la ressent dans son corps, comme un vertige)
III. La portée philosophique (la contingence des choses implique la contingence de l’homme — personne n’a de raison d’exister)

Corrigé synthétique : La scène du jardin public est la transposition romanesque de la philosophie phénoménologique. Sartre ne démontre pas la contingence — il la fait éprouver au lecteur par une description qui dissout progressivement les catégories habituelles (nom, fonction, utilité) pour atteindre l’existence brute de la racine. Le génie de Sartre est de transformer un concept philosophique abstrait en une expérience sensorielle — la Nausée est un malaise du corps autant qu’une découverte de l’esprit. La scène montre que la philosophie existentialiste n’est pas une théorie mais une expérience vécue.
Exercice 2 — Dissertation

Sujet : L’art peut-il « sauver » de la contingence dans La Nausée ?

Corrigé synthétique : Le roman suggère que l’art est le seul domaine où la nécessité existe : l’air de jazz est parfait, chaque note est à sa place. Mais ce « salut » est fragile et ambigu. L’art ne supprime pas la contingence du monde — il crée un monde parallèle où la contingence n’a pas cours. Roquentin veut écrire un roman, mais le roman qu’il écrirait serait lui-même contingent (il pourrait ne pas être écrit, ne pas être lu). Le salut par l’art est une promesse, pas une certitude — et c’est pourquoi le roman se termine sur un projet, pas sur un accomplissement. Sartre, en bon existentialiste, refuse de garantir le bonheur.

❓ 6. Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’existentialisme ?
L’existentialisme est une philosophie qui pose que l’existence précède l’essence : l’homme existe d’abord, et se définit ensuite par ses actes. Il n’y a pas de nature humaine prédéfinie, pas de plan divin, pas de sens donné d’avance. L’homme est « condamné à être libre » — il doit inventer son propre sens. La Nausée est le roman fondateur de cette philosophie, même si le terme « existentialisme » n’apparaît qu’après la guerre.
La Nausée est-elle autobiographique ?
En partie. Sartre a écrit La Nausée pendant qu’il était professeur au Havre (1933–1936) — la ville qui a inspiré Bouville. Comme Roquentin, il vivait seul, fréquentait les cafés et les bibliothèques, et s’ennuyait profondément. Mais Roquentin n’est pas Sartre : il est plus solitaire, plus passif, moins engagé. Sartre a dit que La Nausée exprimait un état qu’il avait traversé — la découverte de la contingence — mais qu’il avait ensuite dépassé par l’engagement politique.
Quel est le lien entre La Nausée et L’Étranger de Camus ?
Les deux romans, publiés à quatre ans d’intervalle (1938 et 1942), explorent l’absurde — la confrontation entre l’homme et un monde sans sens. Mais les approches sont différentes. Roquentin pense l’absurde (il le théorise, l’analyse, le nomme). Meursault (L’Étranger) le vit sans le penser (il est indifférent au sens, sans en faire une philosophie). Sartre est un philosophe qui écrit un roman ; Camus est un artiste qui pense. Les deux œuvres sont complémentaires — et leurs auteurs finiront par se brouiller sur la question de l’engagement politique.
Par quel texte de Sartre commencer ?
La Nausée est le meilleur point d’entrée pour le Sartre romancier — c’est un roman court et fascinant. Pour le Sartre dramaturge, Huis clos est incontournable (la pièce la plus célèbre, avec la formule « L’enfer, c’est les autres »). Pour le Sartre philosophe accessible, L’Existentialisme est un humanisme (une conférence de 60 pages) est le texte le plus clair et le plus court.