💡 L’Existentialisme est un humanisme — Jean-Paul Sartre
Fiche de lecture complète — Résumé, thèses, arguments et analyse de la conférence la plus célèbre de la philosophie du XXe siècle
🏛️ 1. Contexte
En octobre 1945, la France vient d’être libérée. Sartre est déjà célèbre — La Nausée (1938), L’Être et le Néant (1943), Huis clos (1944) et Les Mouches (1943) ont fait de lui la figure intellectuelle dominante de l’après-guerre. Mais l’existentialisme est attaqué de toutes parts.
Les marxistes accusent Sartre de pessimisme individualiste : en affirmant que l’homme est seul et libre, l’existentialisme détournerait de la lutte collective. Les chrétiens l’accusent de nihilisme : sans Dieu, il n’y a plus de morale, plus de valeurs, tout est permis. Les conservateurs l’accusent d’immoralisme : la liberté absolue mène au relativisme et au chaos.
Sartre prononce cette conférence pour répondre à ces attaques et montrer que l’existentialisme est, au contraire, un humanisme — une philosophie qui place l’homme au centre et qui fonde la responsabilité morale sur la liberté.
📖 2. Résumé des thèses
Thèse 1 — « L’existence précède l’essence »
C’est la formule fondatrice de l’existentialisme. Sartre l’explique par une image : un coupe-papier. Avant de fabriquer un coupe-papier, l’artisan a une idée de ce que ce sera — une forme, une fonction, un plan. L’essence (le concept) précède l’existence (l’objet réel). Pour l’homme, c’est l’inverse : il existe d’abord, et se définit ensuite par ses actes. Il n’y a pas de « nature humaine » prédéfinie, pas de plan divin, pas de destin. L’homme est ce qu’il fait de lui-même.
Thèse 2 — « L’homme est condamné à être libre »
Si l’existence précède l’essence, alors l’homme est libre — radicalement, totalement, sans excuse. Il ne peut pas se réfugier derrière une nature (« je suis fait comme ça »), un destin (« c’était écrit »), ou une autorité (« on m’a dit de le faire »). Il est seul responsable de chaque choix. Cette liberté est un fardeau, pas un cadeau : l’homme est « condamné » à être libre, car il n’a pas choisi d’être libre — mais il l’est, qu’il le veuille ou non.
Thèse 3 — « En choisissant, je choisis pour tous les hommes »
Sartre refuse le reproche d’individualisme. Il affirme que chaque choix individuel a une portée universelle. Quand je choisis de me marier, je dis que le mariage est une valeur. Quand je choisis de m’engager dans la Résistance, je dis que la résistance est un devoir pour tous. Chaque acte crée une image de l’homme — ce que l’homme devrait être. La liberté n’est donc pas un égoïsme : elle est une responsabilité envers l’humanité entière.
Thèse 4 — L’angoisse, le délaissement, le désespoir
Trois sentiments accompagnent la liberté existentialiste :
L’angoisse : savoir que ses choix engagent tous les hommes provoque l’angoisse — non pas une angoisse paralysante, mais une conscience aiguë de la responsabilité. « Tout se passe comme si l’humanité entière avait les yeux fixés sur ce que l’homme fait. »
Le délaissement : sans Dieu, l’homme est seul face à ses choix. Il ne peut s’en remettre à aucune autorité supérieure — ni commandement divin, ni loi naturelle, ni instinct. Le délaissement est la solitude de celui qui doit décider sans guide.
Le désespoir : l’homme ne peut compter que sur sa volonté et ses actes, pas sur les circonstances. Il ne peut pas espérer que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. Le désespoir n’est pas le découragement — c’est la lucidité de celui qui n’attend rien du monde et qui agit malgré tout.
Thèse 5 — L’existentialisme est un humanisme
Sartre conclut que l’existentialisme est un humanisme parce qu’il rappelle à l’homme qu’il est le seul législateur de lui-même. Il n’y a pas de nature humaine qui le définisse d’avance. Il n’y a pas de Dieu qui lui dise quoi faire. L’homme se crée par ses actes — et c’est la plus grande dignité possible : être l’auteur de sa propre vie.
🔑 3. Concepts clés
| Concept | Définition | Exemple donné par Sartre |
|---|---|---|
| Existence précède essence | L’homme existe d’abord, se définit ensuite par ses actes | Le coupe-papier (objet) a une essence avant d’exister ; l’homme non |
| Liberté | L’homme est libre de choisir — aucune excuse ne le décharge | Un jeune homme hésite entre rejoindre la Résistance ou rester avec sa mère malade — aucune morale ne tranche à sa place |
| Responsabilité | Chaque choix engage tous les hommes | En choisissant le mariage, on affirme que le mariage est une valeur universelle |
| Mauvaise foi | Se mentir à soi-même pour fuir la liberté | Dire « je n’avais pas le choix » — on a toujours le choix |
| Angoisse | Le vertige de la responsabilité | Le chef militaire qui sait que ses ordres engagent la vie de ses hommes |
| Délaissement | Être seul, sans Dieu, face à ses choix | Sans commandement divin, c’est à l’homme de décider ce qui est bien |
| Désespoir | Ne compter que sur sa volonté, pas sur les circonstances | On ne peut pas espérer que « tout ira bien » — il faut agir |
📝 4. Exercices
Sujet : L’exemple du jeune homme (qui hésite entre la Résistance et sa mère) : en quoi illustre-t-il la liberté existentialiste ?
Sujet : « L’existence précède l’essence » : cette formule est-elle libératrice ou angoissante ?
