🔥 Dom Juan — Molière

Fiche de lecture complète — Résumé acte par acte, personnages, thèmes, citations et analyse

📇 Auteur
Molière (Jean-Baptiste Poquelin, 1622-1673)
📅 Première représentation
15 février 1665, Théâtre du Palais-Royal, Paris
📚 Genre
Comédie en 5 actes, en prose
🏛️ Mouvement
Classicisme, avec éléments baroques
📍 Cadre
Sicile (Espagne dans certaines versions), en 36 heures
🎭 Registres
Comique, tragique, fantastique, satirique
📖 Titre complet
Dom Juan ou le Festin de pierre
📖 Source
Mythe de Don Juan Tenorio, El Burlador de Sevilla de Tirso de Molina (1630)
⚠️ Contexte
Écrit après la censure de Tartuffe (1664)
📖 Niveaux d’étude
2nde, 1re (ancien programme bac)
📌 Dom Juan est un grand seigneur libertin qui séduit les femmes, les épouse et les abandonne. Accompagné de son valet Sganarelle, il fuit sa dernière épouse Done Elvire, séduit des paysannes, défie la morale, la religion et jusqu’aux morts — en invitant à souper la statue du Commandeur qu’il a tué. Malgré les avertissements (son père, Elvire revenue le supplier, le spectre), il refuse de se repentir. La statue revient et l’entraîne en enfer. Cette pièce, la plus singulière de Molière, mêle comédie, tragédie et fantastique pour dresser le portrait fascinant d’un « grand seigneur méchant homme » — séducteur, athée, hypocrite, et pourtant magnétique.

📖 1. Résumé Acte par Acte

Acte I — Le séducteur démasqué

La pièce s’ouvre sur un surprenant éloge du tabac par Sganarelle (derrière lequel Molière fait l’éloge du théâtre). Sganarelle s’entretient avec Gusman, écuyer de Done Elvire : il lui dresse le portrait de son maître, un séducteur sans scrupules. Don Juan apparaît et expose sa philosophie de l’inconstance amoureuse : la fidélité est une prison, la conquête est tout. Il se compare à Alexandre, souhaitant d’autres mondes à conquérir. Done Elvire arrive, demande des explications sur la fuite de son mari. Don Juan esquive avec cynisme, prétextant un remords religieux (il l’a arrachée à un couvent). Elvire, furieuse et blessée, le maudit et part.

Acte II — Le séducteur de paysannes

Don Juan et Sganarelle ont fait naufrage et ont été sauvés de la noyade par le paysan Pierrot. À peine remis, Don Juan entreprend de séduire Charlotte, la fiancée de Pierrot, et lui promet le mariage. Pierrot proteste — Don Juan le gifle. Puis Mathurine, une autre paysanne déjà séduite, arrive. Don Juan manœuvre entre les deux femmes, promettant le mariage à chacune en aparté. L’acte montre le cynisme de Don Juan face à des personnes socialement vulnérables : il abuse de sa position de noble avec une brutalité désinvolte.

Acte III — L’impie et la statue

Don Juan et Sganarelle, déguisés pour fuir les frères d’Elvire, traversent une forêt. Don Juan affiche son athéisme : il ne croit ni au Ciel, ni à l’Enfer, ni aux miracles. La scène du Pauvre est le point culminant de son impiété : il rencontre un ermite et tente de le faire blasphémer contre un louis d’or. Le Pauvre refuse. Don Juan finit par lui donner la pièce « pour l’amour de l’humanité ». Il sauve ensuite Dom Carlos, frère d’Elvire, attaqué par des brigands. Dom Alonse, l’autre frère, veut tuer Don Juan sur-le-champ, mais Carlos obtient un délai par reconnaissance. Enfin, Don Juan découvre le tombeau du Commandeur qu’il a tué. Par provocation, il invite la statue à souper. La statue hoche la tête en signe d’acceptation.

Acte IV — Les avertissements ignorés

De retour chez lui, Don Juan reçoit une série de visiteurs qui tentent de le ramener à la raison. M. Dimanche, un créancier, vient réclamer son argent : Don Juan le renvoie par une comédie de politesse excessive sans rien payer. Dom Louis, son père, arrive et lui reproche de déshonorer son nom — Don Juan reste muet, puis cynique. Done Elvire revient, transformée : en larmes, elle ne demande plus l’amour mais le salut de l’âme de Don Juan. Don Juan est brièvement troublé — par sa beauté. Enfin, la statue du Commandeur arrive souper et invite Don Juan à venir le lendemain. Don Juan accepte le défi.

Acte V — Le châtiment

Don Juan annonce à son père qu’il s’est converti — c’est une feinte. Resté seul avec Sganarelle, il prononce un éloge de l’hypocrisie : le masque de la dévotion est le plus commode des vices, car il rend intouchable. Dom Carlos revient demander à Don Juan de reprendre Elvire. Don Juan refuse en invoquant le Ciel. Un spectre apparaît sous la forme d’une femme voilée et l’avertit une dernière fois. Don Juan tire l’épée contre le spectre. La statue du Commandeur entre : Don Juan lui donne la main. Un feu l’engloutit. Il est entraîné en enfer. Sganarelle, resté seul, s’écrie : « Mes gages ! Mes gages ! »

🔑 Structure en crescendo : Les crimes de Don Juan s’aggravent d’acte en acte (inconstance → séduction cynique → impiété → mépris filial → hypocrisie). Les avertissements se multiplient (père, Elvire, spectre, statue) — et Don Juan les refuse tous. La pièce est une course vers un châtiment annoncé dès le début.

👥 2. Personnages

PersonnageRôleFonction
Don JuanGrand seigneur libertinPersonnage éponyme. Séducteur, athée, provocateur, rhéteur brillant. Il incarne la transgression totale : il défie les femmes, la morale, la religion, la famille et la mort. Fascinant et inquiétant, il ne se repent jamais. Son refus de plier fait sa grandeur tragique et sa perte.
SganarelleValet de Don JuanRôle joué par Molière lui-même. Superstitieux, peureux, moralisateur mais lâche. Il désapprouve son maître mais n’ose jamais s’opposer vraiment. Il est le contrepoint comique de Don Juan — et la voix du bon sens populaire, même maladroite. Son cri final (« Mes gages ! ») est un chef-d’œuvre d’ironie.
Done ElvireÉpouse abandonnée de Don JuanPersonnage en évolution : d’abord amoureuse furieuse (I), puis figure tragique et quasi sainte (IV) — elle revient non pour elle mais pour le salut de Don Juan. C’est le personnage le plus émouvant de la pièce.
Dom LouisPère de Don JuanIncarne la noblesse et l’honneur. Son discours sur le déshonneur de son fils est l’un des plus dignes de la pièce. Don Juan ne lui répond rien — silence éloquent.
La Statue du CommandeurStatue de pierre animéeLe bras du châtiment divin. Don Juan l’a tué en duel. Sa statue prend vie : elle hoche la tête, vient souper, et entraîne Don Juan en enfer. C’est l’élément surnaturel et fantastique de la pièce.
Charlotte / MathurinePaysannesVictimes du cynisme social de Don Juan : il leur promet le mariage tout en les manipulant. Elles montrent l’abus du pouvoir aristocratique.
Dom Carlos / Dom AlonseFrères d’ElvireIncarnent le code de l’honneur aristocratique. Carlos (modéré, reconnaissant) et Alonse (vengeur) représentent deux visages de la noblesse.

🎯 3. Thèmes Principaux

A. Le libertinage : esprit et mœurs

Don Juan est un libertin au double sens du XVIIe siècle : libertin de mœurs (il séduit et abandonne les femmes) et libertin d’esprit (il rejette la religion, les dogmes, la morale). Son éloge de l’inconstance (I, 2) est un véritable manifeste philosophique. Il refuse toute contrainte — fidélité, foi, loi — au nom d’une liberté absolue qui se transforme en tyrannie sur les autres.

B. L’hypocrisie, « vice à la mode »

L’acte V contient l’éloge de l’hypocrisie, passage essentiel de la pièce. Après la censure de Tartuffe, Molière règle ses comptes : Don Juan découvre que le masque de la dévotion est l’arme la plus efficace. Il devient faux dévot — exactement ce que Molière dénonce chez les vrais hypocrites de son époque. Le message est clair : l’hypocrisie religieuse est pire que l’impiété ouverte.

C. Le rapport maître-valet

Don Juan et Sganarelle forment un duo indissociable. Le valet connaît mieux que quiconque les vices de son maître, les désapprouve — mais ne peut ni s’opposer ni partir. Ce rapport de domination illustre la brutalité des rapports sociaux : le noble gifle le paysan, humilie son valet, manipule ses créanciers. Sganarelle incarne la conscience morale populaire, mais une conscience impuissante.

D. Le surnaturel et le châtiment divin

La statue du Commandeur qui prend vie et entraîne Don Juan en enfer introduit le fantastique dans une comédie — mélange unique chez Molière. Le châtiment divin pose une question théologique : Don Juan est-il puni par Dieu, ou par la Justice ? La pièce, sous-titrée « Le Festin de pierre », tire son dénouement du mythe espagnol de l’athée foudroyé.

E. La noblesse et le déshonneur

Don Juan est un aristocrate qui pervertit tous les codes de sa classe : il ment, trompe, fuit ses dettes, déshonore sa famille. Son père Dom Louis lui reproche de ne plus mériter son nom. La pièce critique non pas la noblesse en soi, mais un noble qui ne vaut rien — un « grand seigneur méchant homme ».

🖋️ 4. Style et Procédés

ProcédéDescription
ProseCas unique parmi les grandes comédies de Molière : Dom Juan est en prose, non en vers. Cela renforce le naturel des échanges et le réalisme des registres de langue (patois des paysans, rhétorique de Don Juan, maladresses de Sganarelle).
Mélange des genresComédie (scènes de Sganarelle, M. Dimanche), tragédie (mort de Don Juan), fantastique (statue animée), farce (gifles, patois). Ce mélange, contraire aux règles classiques, fait de la pièce une œuvre baroque et annonce le drame romantique.
Rupture des trois unités5 lieux différents (palais, campagne, forêt, intérieur, tombeau), 36 heures d’action, multiplication des intrigues. Molière s’affranchit des règles classiques qu’il respecte dans ses autres pièces.
Rhétorique et manipulationDon Juan est un orateur hors pair : ses tirades (inconstance, hypocrisie) sont des morceaux de bravoure argumentatifs. Il retourne chaque situation par la parole. Sganarelle, à l’inverse, ne parvient jamais à formuler un argument cohérent.
Construction en crescendoLes transgressions s’aggravent acte après acte, et les avertissements se multiplient en vain. La structure est celle d’une fuite en avant inéluctable vers le châtiment.

💬 5. Citations Clés

« C’est une école d’humanité que le tabac. »
— Sganarelle, Acte I, scène 1. L’éloge paradoxal du tabac qui ouvre la pièce. Derrière le comique, Molière fait l’éloge du théâtre lui-même : divertir et instruire.
« La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! »
— Don Juan, Acte I, scène 2. Le manifeste du libertinage amoureux. Don Juan transforme l’inconstance en philosophie de vie et la conquête en art de vivre.
« Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. »
— Don Juan, Acte III, scène 1. Interrogé sur ses croyances, Don Juan ne croit qu’à l’arithmétique. Profession de foi rationaliste et provocatrice — il ne croit ni au Ciel, ni à l’Enfer.
« L’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. »
— Don Juan, Acte V, scène 2. L’éloge de l’hypocrisie — passage brûlant où Molière, à travers Don Juan, dénonce les faux dévots. C’est la réplique secrète à la censure de Tartuffe.
« Mes gages ! Mes gages ! »
— Sganarelle, dernière réplique. Don Juan est englouti par les flammes. Le dernier mot de la pièce n’est ni moral ni tragique : c’est un valet qui réclame sa paie. Ironie grinçante qui résume tout le génie comique de Molière.

❓ Questions Fréquentes

De quoi parle Dom Juan de Molière ?
Don Juan, grand seigneur libertin, séduit et abandonne les femmes, défie la religion et la morale. Accompagné de son valet Sganarelle, il fuit sa femme Elvire, séduit des paysannes, provoque la statue d’un homme qu’il a tué, et refuse tous les avertissements (père, Elvire, spectre). Au dénouement, la statue du Commandeur l’entraîne en enfer. C’est une comédie qui mêle rire, tragédie et fantastique autour du mythe du séducteur impénitent.
Pourquoi Molière a-t-il écrit Dom Juan ?
En 1664, Tartuffe est censurée sous la pression des dévots. Molière a besoin d’une nouvelle pièce pour sa troupe. Il reprend le mythe de Don Juan — un sujet déjà traité par des auteurs italiens et espagnols — pour critiquer indirectement l’hypocrisie religieuse. L’éloge de l’hypocrisie (V, 2) est une réponse directe à la censure de Tartuffe. La pièce fut elle-même retirée après seulement 15 représentations et ne fut publiée (censurée) qu’après la mort de Molière en 1682.
Qu’est-ce que la scène du Pauvre ?
À l’acte III, scène 2, Don Juan rencontre un ermite en forêt. Il lui offre un louis d’or à condition qu’il blasphème. Le Pauvre refuse malgré sa misère. Don Juan finit par lui donner la pièce « pour l’amour de l’humanité ». Cette scène, la plus controversée de la pièce, montre Don Juan poussant son impiété à l’extrême — mais aussi un geste ambigu de générosité. Elle fut censurée dès les premières représentations.
Quel est le rôle de Sganarelle ?
Sganarelle est le valet de Don Juan, joué par Molière lui-même. Il remplit plusieurs fonctions : il est le confident qui connaît tous les vices de son maître, la voix morale (superstitieux et croyant, il désapprouve Don Juan), le contrepoint comique (ses tentatives d’argumentation sont toujours maladroites) et le faire-valoir (il met en lumière l’éloquence et le charisme de Don Juan par contraste). Sa lâcheté l’empêche de s’opposer vraiment. Son cri final (« Mes gages ! ») est devenu proverbial.
Dom Juan est-il une comédie ou une tragédie ?
Les deux — et c’est ce qui fait sa singularité. La pièce est officiellement une comédie (Molière l’a écrite pour sa troupe comique), mais elle emprunte à la tragédie (5 actes, mort du héros, dimension métaphysique), à la farce (gifles, patois, comique de Sganarelle) et au fantastique (statue animée). Ce mélange des genres, contraire aux règles classiques, en fait une pièce inclassable — presque baroque — qui annonce le drame romantique du XIXe siècle.
Pourquoi écrit-on « Dom » et pas « Don » Juan ?
La tradition distingue « Dom » (graphie française du titre de la pièce de Molière) et « Don » (graphie espagnole utilisée dans le texte pour le personnage). « Dom » est une forme française du titre honorifique donné aux moines et aux nobles. Selon les éditions, on trouve les deux graphies. L’usage consacré est d’écrire « Dom Juan » pour la pièce de Molière et « Don Juan » pour le mythe en général.

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