Andromaque – Racine : Résumé, Analyse et Fiche de Lecture
Fiche complète — La tragédie de la passion non partagée et de la fatalité amoureuse
Contexte
Résumé acte par acte
Personnages
La chaîne amoureuse
Thèmes principaux
Analyse littéraire
Scènes clés
Sujets de dissertation
Préparer l’oral
Questions fréquentes
Contexte historique et littéraire
Le mythe troyen
L’action d’Andromaque se situe après la guerre de Troie. La ville a été détruite par les Grecs. Les Troyens survivants ont été réduits en esclavage. Racine reprend des personnages de l’Iliade d’Homère, de l’Énéide de Virgile et des tragédies d’Euripide, mais il les transforme profondément. Chez Racine, les héros ne sont plus des guerriers épiques : ce sont des êtres dévorés par la passion, incapables de maîtriser leurs émotions. Le cadre mythologique sert de décor à une étude psychologique d’une modernité saisissante.
Racine en 1667 : la rivalité avec Corneille
En 1667, Racine a 28 ans. Il a déjà écrit deux tragédies (La Thébaïde, 1664 ; Alexandre le Grand, 1665) sans grand succès. Andromaque est le coup de maître qui le propulse au premier plan de la scène littéraire — et qui ouvre la guerre avec Corneille. Là où Corneille met en scène des héros qui dominent leurs passions par la volonté (le « héros cornélien »), Racine montre des personnages qui sont dominés par leurs passions. Le héros racinien ne choisit pas : il subit. Cette conception de la tragédie, fondée sur la faiblesse humaine plutôt que sur la grandeur, marque une révolution dans le théâtre classique.
Le jansénisme et la vision tragique
Racine a été élevé à Port-Royal, le foyer du jansénisme, un courant du catholicisme qui insiste sur la corruption de la nature humaine et l’impuissance de la volonté face aux passions. Cette vision pessimiste de l’homme irrigue toute l’œuvre de Racine : ses personnages sont des êtres marqués par la fatalité, incapables de résister à leurs désirs, condamnés par une force qui les dépasse. Dans Andromaque, cette fatalité prend la forme de la chaîne amoureuse : chacun aime en vain, et cette passion non partagée entraîne la catastrophe.
Résumé acte par acte
Acte I — L’ambassade d’Oreste
Oreste, prince grec, arrive à Buthrot (en Épire) en tant qu’ambassadeur des Grecs. Sa mission officielle : demander à Pyrrhus, roi d’Épire, de livrer Astyanax, le fils d’Hector et d’Andromaque. Les Grecs craignent que cet enfant troyen, une fois adulte, ne venge Troie et ne relance la guerre.
Mais Oreste a une mission secrète : il espère que Pyrrhus refusera de livrer l’enfant, ce qui lui donnerait un prétexte pour rester en Épire — car Oreste est follement amoureux d’Hermione, fille de Ménélas et d’Hélène, qui a été promise à Pyrrhus.
Le problème : Pyrrhus n’aime pas Hermione. Il est obsédé par Andromaque, sa captive troyenne, la veuve d’Hector. Andromaque, elle, n’aime que le souvenir de son mari mort et ne vit que pour protéger son fils Astyanax.
Pyrrhus refuse de livrer Astyanax aux Grecs — mais à une condition : qu’Andromaque l’épouse. S’elle refuse, il livrera l’enfant. Andromaque est placée devant un dilemme terrible : trahir la mémoire d’Hector en épousant son meurtrier, ou condamner son fils à mort.
Acte II — Le chantage de Pyrrhus et les espoirs d’Hermione
Hermione est partagée entre la colère et l’espoir. Pyrrhus l’ignore et la méprise pour courtiser Andromaque — une humiliation insupportable. Quand elle apprend qu’Oreste est venu en ambassade, elle y voit une possibilité : si Pyrrhus livre Astyanax (c’est-à-dire s’il renonce à séduire Andromaque), il reviendra peut-être vers elle.
Pyrrhus, furieux du refus d’Andromaque, change brutalement de stratégie : il annonce qu’il livrera Astyanax aux Grecs et qu’il épousera Hermione. Hermione exulte. Oreste est anéanti.
Mais le spectateur sait que cette décision de Pyrrhus est un mouvement de colère, pas un vrai choix. Pyrrhus n’aime pas Hermione ; il utilise sa promesse de mariage comme une arme pour faire pression sur Andromaque. Le revirement est prévisible — et c’est ce qui le rend tragique.
Acte III — Le dilemme d’Andromaque
Andromaque est au centre de l’acte III. Pyrrhus la confronte une dernière fois : s’elle l’épouse, il protégera Astyanax et en fera un roi. Si elle refuse, l’enfant sera livré aux Grecs et mourra. Andromaque est déchirée. Elle ne peut pas épouser Pyrrhus — il a tué Priam, il a détruit Troie, il est le représentant du peuple qui a anéanti les siens. Mais elle ne peut pas laisser mourir son fils.
Andromaque va consulter le tombeau d’Hector pour y chercher conseil. Elle prend une décision stupéfiante : elle épousera Pyrrhus pour sauver son fils, mais elle se suicidera immédiatement après la cérémonie, avant que le mariage ne soit consommé. Ainsi, elle sauvera Astyanax sans trahir Hector. La fidélité et l’amour maternel seront préservés — mais au prix de sa vie.
Hermione, apprenant que Pyrrhus va finalement épouser Andromaque (il a encore changé d’avis), est ravagée par la fureur. Elle convoque Oreste et lui donne un ordre terrible : tuer Pyrrhus.
Acte IV — Les préparatifs du meurtre
Pyrrhus annonce publiquement son mariage avec Andromaque et sa décision de protéger Astyanax. Hermione est hors d’elle. Son amour blessé se transforme en haine meurtrière. Elle confirme l’ordre donné à Oreste : il doit tuer Pyrrhus pendant la cérémonie de mariage.
Oreste hésite. Tuer un roi, c’est un crime monstrueux. Mais il est esclave de sa passion pour Hermione : il fera tout ce qu’elle ordonne. L’acte IV montre l’engrenage fatal qui se met en place : chaque personnage est poussé par sa passion vers un acte qu’il sait irréversible. Hermione ordonne le meurtre par désespoir amoureux. Oreste l’exécute par servitude passionnelle. Pyrrhus se jette dans le mariage par obsession pour Andromaque. Andromaque se prépare à mourir par fidélité.
Acte V — La catastrophe
Oreste fait assassiner Pyrrhus devant l’autel, pendant la cérémonie de mariage. Il court annoncer la nouvelle à Hermione, convaincu qu’elle le remerciera et l’aimera enfin.
La réaction d’Hermione est le coup de théâtre le plus célèbre de Racine. Au lieu de remercier Oreste, elle le maudit. Elle l’accuse d’avoir tué l’homme qu’elle aimait. Elle hurle : « Qui te l’a dit ? » — niant avoir jamais donné l’ordre. Hermione est la proie d’une contradiction déchirante : elle a voulu la mort de Pyrrhus par vengeance, mais elle l’aimait encore. En le faisant tuer, elle a détruit l’objet même de son amour. Anéantie, elle court vers le corps de Pyrrhus et se poignarde sur son cadavre.
Oreste, face au cadavre d’Hermione, sombre dans la folie. Il est assailli par les Érinyes (les Furies), divinités vengeresses de la mythologie grecque, et est emporté par ses compagnons, délirant.
Andromaque, seule survivante de la chaîne, n’a pas eu besoin de se suicider : Pyrrhus étant mort, elle est libre. Le peuple d’Épire la reconnaît comme reine. Astyanax est sauvé.
Les personnages
| Personnage | Identité | Passion | Destin |
|---|---|---|---|
| Andromaque | Veuve d’Hector, captive de Pyrrhus | Fidélité à Hector, amour maternel pour Astyanax | Survit — devient reine d’Épire |
| Pyrrhus | Roi d’Épire, fils d’Achille | Amour obsessionnel pour Andromaque | Assassiné pendant son mariage |
| Hermione | Fille de Ménélas et d’Hélène, promise à Pyrrhus | Amour passionnel pour Pyrrhus, jalousie destructrice | Se poignarde sur le corps de Pyrrhus |
| Oreste | Prince grec, fils d’Agamemnon | Amour servile pour Hermione | Sombre dans la folie |
| Pylade | Ami d’Oreste | — | Le confident rationnel — tente en vain de raisonner Oreste |
| Céphise | Confidente d’Andromaque | — | Reçoit les confidences et le plan d’Andromaque |
| Astyanax | Fils d’Hector et d’Andromaque | — | N’apparaît jamais sur scène — mais il est l’enjeu central |
La chaîne amoureuse
La structure d’Andromaque repose sur un mécanisme d’une simplicité redoutable : la chaîne amoureuse non réciproque.
| Personnage | Aime | Est aimé par |
|---|---|---|
| Oreste | Hermione | Personne |
| Hermione | Pyrrhus | Oreste |
| Pyrrhus | Andromaque | Hermione |
| Andromaque | Hector (mort) | Pyrrhus |
Chaque personnage aime quelqu’un qui ne l’aime pas et est aimé par quelqu’un qu’il n’aime pas. Ce système crée une frustration permanente qui pousse chacun à des actes de plus en plus extrêmes : chantage (Pyrrhus), meurtre (Oreste), suicide (Hermione). La chaîne se termine sur un mort (Hector), ce qui la rend sans solution : Andromaque ne peut pas aimer Pyrrhus puisque son cœur appartient à un fantôme. Tout le système est condamné dès le départ.
Thèmes principaux
La passion comme fatalité
Chez Racine, la passion n’est pas un choix : c’est une maladie, une possession, une force qui s’empare de l’individu et le détruit. Pyrrhus ne choisit pas d’aimer Andromaque : il y est contraint par une force intérieure qu’il ne maîtrise pas. Hermione ne choisit pas de haïr-aimer Pyrrhus : elle est déchirée par des sentiments contradictoires qu’elle ne peut pas concilier. Oreste ne choisit pas d’obéir à Hermione : il est esclave de sa passion. La passion racinienne est une fatalité intérieure, l’équivalent psychologique du destin antique.
L’héritage de la guerre de Troie
Les personnages d’Andromaque sont les enfants de la guerre. Pyrrhus est le fils d’Achille, le tueur d’Hector. Hermione est la fille d’Hélène, cause de la guerre. Oreste est le fils d’Agamemnon, chef des Grecs. Andromaque est la veuve d’Hector, le héros troyen. Le passé (la guerre de Troie) pèse sur le présent : les personnages sont enfermés dans des rôles hérités de leurs parents, incapables de s’en libérer. La haine entre Grecs et Troyens, la rivalité entre les familles, la mémoire des morts — tout cela nourrit les passions du présent et empêche toute résolution pacifique.
La fidélité et la mémoire
Andromaque est le seul personnage qui échappe à la destruction — parce qu’elle est le seul personnage dont l’amour est tourné vers un mort. Sa fidélité à Hector est absolue : elle refuse de le trahir, même pour sauver sa vie. Cette fidélité est à la fois sa grandeur (elle est incorruptible) et la cause du drame (si elle aimait Pyrrhus, la chaîne se briserait). Racine montre que la mémoire des morts peut être plus puissante que les désirs des vivants — une idée d’une profondeur tragique considérable.
Le pouvoir et l’amour
Pyrrhus est roi : il détient le pouvoir de vie et de mort sur Astyanax. Il utilise ce pouvoir comme une arme de chantage pour contraindre Andromaque à l’épouser. Mais le pouvoir politique ne lui donne aucun pouvoir sur les sentiments : il peut forcer Andromaque à un mariage, il ne peut pas la forcer à l’aimer. La tragédie de Pyrrhus est celle d’un roi tout-puissant qui est impuissant devant la seule chose qu’il désire : l’amour d’une femme. Le pouvoir et l’amour sont deux forces incompatibles.
La folie
La pièce se termine sur la folie d’Oreste, assailli par les Érinyes. Cette folie est l’aboutissement logique de la passion : quand le désir est poussé à son extrême, quand la raison est entièrement submergée par l’émotion, il ne reste que le délire. La folie d’Oreste est aussi un héritage familial : dans la mythologie, la maison des Atrides est frappée par une malédiction qui provoque le meurtre et la folie de génération en génération. Oreste est condamné par sa naissance autant que par sa passion.
Analyse littéraire
La tragédie classique : les règles respectées
Andromaque respecte scrupuleusement les règles du théâtre classique :
- Unité d’action : tout découle de la chaîne amoureuse et de la question du sort d’Astyanax.
- Unité de temps : l’action se déroule en une seule journée.
- Unité de lieu : tout se passe dans le palais de Pyrrhus à Buthrot.
- Bienséance : les violences (le meurtre de Pyrrhus, le suicide d’Hermione) ont lieu hors scène et sont rapportées par des récits.
- Vraisemblance : les actions des personnages découlent logiquement de leurs passions.
Mais Racine transforme ces contraintes en forces : l’unité de temps crée une urgence insoutenable (tout se décide en un jour), l’unité de lieu enferme les personnages ensemble (ils ne peuvent pas fuir), et la bienséance concentre la violence dans le langage (les mots blessent autant que les épées).
L’alexandrin racinien : la musique de la passion
L’alexandrin de Racine est d’une fluidité musicale sans équivalent dans la littérature française. Les vers coulent avec une douceur et une régularité qui contrastent avec la violence des émotions exprimées. Cette tension entre la beauté de la forme et la brutalité du fond est l’essence du style racinien. Les vers les plus terribles sont souvent les plus beaux — comme si la passion, en passant par la langue de Racine, se transformait en chant.
Hermione : le personnage le plus complexe
Hermione est souvent considérée comme le personnage le plus psychologiquement complexe de la pièce. Elle est tiraillée entre l’amour (elle aime encore Pyrrhus) et la haine (il l’a trahie). Elle ordonne le meurtre de Pyrrhus par vengeance, puis maudit Oreste pour l’avoir exécuté. Son célèbre « Qui te l’a dit ? » est le cri d’un être qui ne sait plus ce qu’il veut, déchiré par des sentiments contradictoires. Hermione est le personnage qui illustre le mieux la conception racinienne de la passion : une force irrationnelle, autodestructrice, qui ne connaît ni logique ni cohérence.
Andromaque : la force de la fidélité
Andromaque est le contrepoint de tous les autres personnages. Là où Pyrrhus, Hermione et Oreste sont dévorés par une passion présente et vivante, Andromaque est attachée à un amour passé. Son refus de céder à Pyrrhus n’est pas de la froideur : c’est la marque d’un amour plus fort que la mort. En choisissant de mourir plutôt que de trahir Hector, elle affirme que certaines valeurs (la fidélité, la mémoire) sont supérieures à la survie. Elle est le seul personnage qui conserve sa dignité jusqu’au bout — et c’est pour cela qu’elle est la seule à survivre.
Scènes clés à connaître
Acte I, scène 4 — Pyrrhus face à Andromaque
Pyrrhus propose son chantage à Andromaque :
Acte III, scène 8 — Andromaque au tombeau d’Hector
Andromaque consulte le souvenir de son mari :
Acte IV, scène 5 — Hermione donne l’ordre de tuer
Hermione ordonne à Oreste d’assassiner Pyrrhus :
Acte V, scène 3 — Hermione apprend la mort de Pyrrhus
Oreste annonce qu’il a tué Pyrrhus et attend la gratitude d’Hermione :
Acte V, scène 5 — La folie d’Oreste
Oreste, apprenant le suicide d’Hermione, sombre dans le délire :
Sujets de dissertation possibles
Sujet 1
En quoi la chaîne amoureuse est-elle le moteur tragique d’Andromaque ?
Sujet 2
Andromaque est-elle l’héroïne ou la cause de la tragédie dans la pièce de Racine ?
Sujet 3
Hermione dit à Oreste : « Qui te l’a dit ? » Que révèle cette réplique sur la nature de la passion racinienne ?
Sujet 4
Les personnages d’Andromaque sont-ils libres ou prisonniers de leur passion ? Vous confronterez la conception racinienne de la liberté avec celle de Corneille.
Préparer l’oral
Extraits fréquemment étudiés
- I, 1 : Oreste et Pylade — l’exposition, la situation politique et amoureuse.
- I, 4 : Pyrrhus et Andromaque — le chantage, le dilemme.
- III, 8 : Andromaque au tombeau d’Hector — la fidélité, le plan de suicide.
- IV, 5 : Hermione et Oreste — l’ordre de tuer Pyrrhus.
- V, 3 : Hermione et Oreste — « Qui te l’a dit ? », le retournement.
- V, 5 : la folie d’Oreste — les Érinyes, la destruction finale.
Conseils pour la présentation d’œuvre
- Maîtrisez le schéma de la chaîne amoureuse : c’est la clé de toute la pièce.
- Opposez Racine et Corneille : le héros racinien est dominé par sa passion, le héros cornélien la domine. Cette opposition est un classique de l’oral.
- Analysez le personnage d’Hermione : son « Qui te l’a dit ? » est le passage le plus commenté de la pièce.
- N’oubliez pas Andromaque : elle est la seule à survivre, et sa fidélité à un mort est le vrai sujet de la pièce.
- Préparez une comparaison avec Phèdre si vous l’avez étudiée : même mécanique de passion fatale.
