La Socialisation : Cours SES 1ère

Sciences Économiques et Sociales — Spécialité Première générale

1ère
Niveau
Spé SES
Matière
Sociologie
Domaine
Bac
Objectif

Comment devenons-nous membres d’une société ? Comment intériorisons-nous les normes, les valeurs et les façons d’agir qui nous permettent de vivre avec les autres ? C’est l’objet de la socialisation — l’un des concepts fondateurs de la sociologie. Comprendre la socialisation, c’est comprendre comment la société se reproduit tout en laissant une place à l’individu et au changement.

1. Définition et enjeux de la socialisation

Socialisation : Processus par lequel un individu intériorise les normes, valeurs, rôles et manières d’agir propres à la société (ou au groupe social) dans lequel il vit, et acquiert ainsi une identité sociale lui permettant d’interagir avec les autres.

La socialisation est à la fois :

  • Un processus d’intégration sociale : elle assure la cohésion de la société en transmettant une culture commune.
  • Un processus de construction identitaire : elle façonne la personnalité, les goûts, les croyances de l’individu.
  • Un processus continu : il ne se termine pas à l’enfance mais se poursuit tout au long de la vie.
📚 Auteur fondateur : Émile Durkheim (1858–1917) est l’un des premiers à théoriser la socialisation. Pour lui, la société « fabrique » les individus en leur inculquant des manières de penser, de sentir et d’agir. L’éducation est l’instrument principal de cette transmission : elle est « l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale ».

2. Normes, valeurs et rôles sociaux

Concept Définition Exemple
Valeurs Principes abstraits qui guident les comportements et servent de référence collective (ce qui est « bien », « juste », « beau ») Liberté, égalité, solidarité, travail, famille
Normes Règles de conduite plus concrètes, définissant les comportements attendus dans une situation donnée Serrer la main, respecter son tour, tutoyer un ami
Rôles sociaux Comportements attendus d’une personne en fonction de sa position sociale (statut) Rôle de parent, d’élève, de médecin, de citoyen
Sanctions Réactions positives (récompenses) ou négatives (punitions) qui encouragent la conformité aux normes Approbation/désapprobation, notes, amendes, exclusion

📋 Normes formelles

Règles explicitement codifiées et assorties de sanctions officielles.

Exemples : lois, règlements scolaires, code de la route, règles religieuses écrites.

🤝 Normes informelles

Règles implicites, transmises par l’exemple et la pression sociale, sans codification officielle.

Exemples : politesse, façon de s’habiller selon le contexte, rituel de salutation.

3. Socialisation primaire et socialisation secondaire

Socialisation primaire : Phase de socialisation se déroulant dans la petite enfance et l’enfance, principalement au sein de la famille. C’est la période où l’individu acquiert les bases fondamentales de sa personnalité, du langage, des normes élémentaires et d’une première identité. Elle est particulièrement intense et durable car l’enfant n’a pas encore de recul critique.
Socialisation secondaire : Toutes les socialisations ultérieures qui viennent compléter, nuancer ou transformer la socialisation primaire. Elle se déroule dans des institutions (école, travail, armée, associations, groupes de pairs…) et peut parfois entrer en tension avec les acquis de la socialisation primaire.
Socialisation primaire Socialisation secondaire
Période Petite enfance / enfance Adolescence, vie adulte, vieillesse
Agents principaux Famille (parents, fratrie, grands-parents) École, pairs, travail, médias, associations
Nature Fondatrice, profonde, difficile à effacer Plus superficielle, plurielle, parfois contradictoire
Mécanisme dominant Imitation, affection, identification aux parents Apprentissage explicite, pression des pairs, rôle professionnel
📚 Auteurs clés : Peter Berger et Thomas Luckmann (1966)« La Construction sociale de la réalité ». Ils théorisent la distinction primaire/secondaire. La socialisation primaire constitue un « monde de base » qui devient la réalité évidente pour l’individu. Les socialisations secondaires s’y superposent mais doivent composer avec ce substrat premier.

4. Les instances (agents) de socialisation

La famille

La famille est le premier et le plus puissant agent de socialisation. Elle transmet :

  • Le langage et les manières de s’exprimer
  • Les valeurs morales, religieuses, politiques
  • Les goûts culturels (musique, cuisine, lecture…)
  • Les dispositions scolaires (rapport au savoir, aux études)
  • L’identité de genre (rôles féminins/masculins)
📚 Pierre Bourdieu (1979)« La Distinction ». Bourdieu montre que la famille transmet un habitus (ensemble de dispositions durables) et du capital culturel (savoirs, diplômes, manières), qui reproduisent les inégalités sociales de génération en génération. Les enfants des classes supérieures héritent d’un capital culturel qui les avantage à l’école.

L’école

L’école est le second grand agent de socialisation. Elle remplit plusieurs fonctions :

Fonction Description
Transmission des savoirs Lecture, écriture, calcul, culture générale
Socialisation civique Valeurs républicaines, citoyenneté, respect des règles collectives
Socialisation entre pairs Apprentissage de la coopération, de la compétition, des codes du groupe
Curriculum caché Normes implicites transmises sans le dire (ponctualité, obéissance, compétition)
📚 Bourdieu et Passeron (1970)« La Reproduction ». L’école reproduit les inégalités sociales en valorisant la culture des classes dominantes tout en prétendant être neutre et méritocratique. La « violence symbolique » désigne cette imposition légitime de la culture dominante.

Le groupe de pairs

Groupe de pairs : Groupe d’individus de même âge et de même statut social (camarades de classe, amis, collègues). Il joue un rôle croissant à l’adolescence, période où l’individu cherche à s’autonomiser par rapport à la famille.

Le groupe de pairs transmet des normes propres (codes vestimentaires, musique, langage), une culture juvénile parfois en rupture avec les valeurs familiales. La pression des pairs peut pousser à la conformité (suivre les modes) ou à la déviance (comportements risqués).

Les médias et le numérique

Les médias (télévision, réseaux sociaux, jeux vidéo, presse) constituent un agent de socialisation de plus en plus puissant, notamment chez les jeunes. Ils transmettent des représentations du monde, des modèles de comportement, des valeurs — parfois en contradiction avec celles de la famille ou de l’école.

💡 Socialisation de genre : La famille, l’école et les médias contribuent conjointement à la socialisation différenciée selon le genre : couleurs, jouets, vêtements, activités genrées, représentations médiatiques. Cette socialisation produit des dispositions et aspirations différenciées entre garçons et filles, contribuant aux inégalités de genre persistantes.

5. Les mécanismes de la socialisation

Mécanisme Description Exemple
Imitation Reproduire le comportement d’un modèle (parent, enseignant, célébrité) Enfant qui imite les gestes de ses parents
Inculcation Transmission explicite et répétée de normes et valeurs Leçons de morale, éducation religieuse
Intériorisation Les normes extérieures deviennent des dispositions internes, spontanées Ressentir de la honte ou de la culpabilité sans contrainte externe
Identification Se reconnaître dans un groupe ou une personne et adopter ses valeurs S’identifier à un groupe social, religieux, professionnel
Expérimentation Tester des comportements et les ajuster selon les réactions des autres Adolescent qui explore différentes identités

6. Socialisation et construction de l’identité

Identité sociale : Façon dont un individu se définit et est défini par les autres en fonction de ses appartenances sociales (classe, genre, profession, nationalité, religion, ethnie…). L’identité est à la fois assignée par la société et construite activement par l’individu.

🔵 Identité pour soi

La façon dont l’individu se perçoit et se définit lui-même. Résulte de son histoire personnelle, de ses expériences, de ses identifications successives.

Peut différer de l’identité assignée par les autres.

🟠 Identité pour autrui

La façon dont les autres perçoivent et catégorisent l’individu (étiquettes, stéréotypes, statuts attribués).

Peut être source de stigmatisation (Goffman) ou de discrimination.

📚 Erving Goffman (1963)« Stigmate ». Goffman analyse comment certaines caractéristiques (handicap, maladie, appartenance ethnique, orientation sexuelle) sont socialement dévalorisées et « stigmatisées ». L’individu stigmatisé doit gérer l’écart entre son identité réelle et l’identité « virtuelle » que les autres lui attribuent.
📚 Claude Dubar (1991)« La Socialisation ». Dubar souligne que l’identité est le résultat d’une transaction permanente entre l’identité que l’individu se donne (biographique) et celle que les institutions lui attribuent (relationnelle). Elle est donc toujours en construction, notamment lors des transitions (entrée dans la vie professionnelle, retraite…).

7. Débats : déterminisme social et marge de liberté

🔒 Approche déterministe

La socialisation détermine largement les comportements, les goûts et les trajectoires. Les individus reproduisent les schèmes de leur milieu d’origine sans toujours en être conscients.

Bourdieu : habitus, reproduction sociale.

🔓 Approche interactionniste

Les individus ne sont pas de simples « produits » de la société. Ils interprètent, négocient et transforment les normes dans leurs interactions quotidiennes. La socialisation est un processus actif.

Goffman, Berger & Luckmann, sociologie de l’acteur.

La sociologie contemporaine cherche à articuler ces deux dimensions : les individus sont socialement déterminés mais disposent d’une marge d’action (ce que Bourdieu appelle « les stratégies dans le champ »).

Synthèse : ce qu’il faut retenir

Notion Définition courte
Socialisation Processus d’intériorisation des normes et valeurs d’une société
Norme Règle de conduite attendue dans un contexte donné
Valeur Principe abstrait servant de référence collective
Socialisation primaire Socialisation fondatrice dans la petite enfance (famille)
Socialisation secondaire Socialisations ultérieures (école, pairs, travail, médias)
Habitus (Bourdieu) Ensemble de dispositions durables acquises par la socialisation
Identité sociale Façon dont l’individu se définit et est défini par ses appartenances
Stigmate (Goffman) Caractéristique socialement dévalorisée attribuée à un individu
Socialisation de genre Transmission différenciée des normes selon le sexe
Curriculum caché Normes implicites transmises par l’école sans être enseignées explicitement

Questions fréquentes

La socialisation s’arrête-t-elle à l’enfance ?
Non. Si la socialisation primaire (petite enfance) est la plus fondatrice, la socialisation secondaire se poursuit tout au long de la vie : entrée dans un nouveau groupe professionnel, mariage, parentalité, retraite, émigration… Chaque transition importante entraîne une resocialisation partielle. La vieillesse elle-même est une période de socialisation : on apprend de nouveaux rôles (retraité, grand-parent) et on intègre de nouvelles normes.
Quelle est la différence entre norme et valeur en sociologie ?
Les valeurs sont des principes généraux et abstraits qui définissent ce qui est jugé bien ou désirable dans une société (liberté, solidarité, respect…). Les normes sont des règles de comportement plus concrètes et contextualisées, qui découlent des valeurs et précisent ce qu’on doit faire dans une situation donnée. Exemple : la valeur « respect » se traduit par la norme « ne pas interrompre quelqu’un qui parle ».
Qu’est-ce que l’habitus chez Bourdieu ?
L’habitus est un concept central de Bourdieu désignant l’ensemble des dispositions durables acquises lors de la socialisation (façons de penser, de percevoir, d’agir, de juger). L’habitus fonctionne de manière largement inconsciente — on ne réfléchit pas à chaque comportement, on agit « naturellement » selon les schèmes intériorisés. Crucial : l’habitus varie selon le milieu social d’origine, ce qui explique les différences de comportements entre classes sociales (rapport au corps, à la culture, à l’école).
Comment la socialisation reproduit-elle les inégalités ?
Selon Bourdieu, la famille transmet un capital culturel (savoirs, goûts, diplômes, manières d’être) inégalement réparti selon les milieux sociaux. À l’école, ce capital est implicitement valorisé — les enfants des classes supérieures sont donc avantagés car leur culture familiale correspond aux attentes scolaires. L’école, en traitant tous les élèves de manière formellement égale, reproduit en réalité les inégalités d’origine. Cette reproduction sociale passe notamment par l’orientation scolaire et les inégalités d’accès aux filières prestigieuses.
La socialisation est-elle toujours réussie et uniforme ?
Non. La socialisation peut être plurielle et contradictoire : les différentes instances (famille, école, pairs, médias) transmettent parfois des normes et valeurs incompatibles. Elle peut aussi être incomplète ou échouer : c’est l’une des explications sociologiques de la déviance (non-intériorisation des normes dominantes). Enfin, les individus ne sont pas passifs — ils interprètent, sélectionnent et négocient activement les influences sociales qu’ils reçoivent.

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