La Technique : Cours Complet
Philosophie Terminale — Technè, outil et machine, Heidegger, Ellul, Prométhée, transhumanisme
8. Ellul : le système technicien
2. Le mythe de Prométhée
9. Simondon : réhabiliter l'objet technique
3. Aristote : technè et physis
10. Technique et aliénation
4. De l'outil à la machine
11. Transhumanisme et intelligence artificielle
5. Descartes et Bacon : maîtriser la nature
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Bergson : homo faber
13. Exercices types bac
7. Heidegger : l'arraisonnement
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que la technique ?
La technique (du grec technè, art, savoir-faire) désigne l'ensemble des procédés, outils et savoir-faire par lesquels l'homme transforme la nature pour satisfaire ses besoins. Elle est aussi ancienne que l'humanité : le premier silex taillé est déjà de la technique.
• La technique libère-t-elle l'homme ou l'asservit-elle ?
• La technique est-elle un simple moyen neutre ou a-t-elle sa propre logique ?
• Peut-on maîtriser le développement technique ou nous échappe-t-il ?
• La technique transforme-t-elle la nature humaine elle-même ?
• Le progrès technique est-il synonyme de progrès humain ?
Le mythe de Prométhée
Platon raconte dans le Protagoras le mythe de Prométhée et Épiméthée. Épiméthée distribue aux animaux leurs qualités naturelles (griffes, fourrure, rapidité) mais oublie l'homme, qui reste nu, sans armes, sans défense. Prométhée vole alors le feu et les techniques aux dieux pour compenser cette faiblesse.
L'homme est un être naturellement démuni : sans la technique, il ne survit pas. La technique n'est pas un luxe mais une nécessité vitale. Elle est ce qui compense la pauvreté biologique de l'homme. Mais le vol de Prométhée est puni par Zeus : la technique est un don ambigu, à la fois libérateur et dangereux (Pandore apporte les maux avec les bienfaits).
L'homme n'a ni les griffes du tigre, ni la fourrure de l'ours, ni la rapidité du guépard. Il compense par des outils : le couteau prolonge la griffe, le vêtement remplace la fourrure, le véhicule compense la lenteur. La technique est une prothèse qui augmente les capacités humaines — mais aussi une dépendance.
Aristote : technè et physis
Aristote distingue la physis (la nature, qui a son principe de mouvement en elle-même) de la technè (l'art/technique, dont le principe de mouvement est dans l'artisan).
| Critère | Physis (nature) | Technè (technique) |
|---|---|---|
| Principe | Interne (l'arbre pousse de lui-même) | Externe (l'artisan fabrique la table) |
| Fin | L'être tend vers sa propre perfection | L'objet technique sert une fin humaine |
| Modèle | L'organisme vivant | L'artefact, l'outil, l'œuvre |
Pour Aristote, la technique « tantôt parachève ce que la nature est incapable d'accomplir, tantôt elle imite la nature ». La technique n'est pas contre la nature : elle la prolonge et l'achève. La médecine aide la nature à guérir ; l'architecture fournit l'abri que la nature ne donne pas. La technique est au service de la vie bonne.
De l'outil à la machine
| Critère | L'outil | La machine |
|---|---|---|
| Énergie | Humaine (la main guide l'outil) | Extérieure (vapeur, électricité, pétrole) |
| Contrôle | L'homme dirige et adapte en temps réel | La machine fonctionne de manière autonome |
| Savoir-faire | L'artisan possède un savoir-faire irremplaçable | La machine remplace le savoir-faire par un programme |
| Rythme | Le rythme du corps humain | Le rythme de la machine impose son tempo |
| Rapport homme-technique | L'homme est maître de l'outil | L'homme risque de devenir serviteur de la machine |
Avec l'outil, l'homme prolonge son corps. Avec la machine, le rapport s'inverse : c'est l'homme qui s'adapte à la machine (horaires, cadences, gestes répétitifs). Marx parle d'aliénation : le travailleur devient un appendice de la machine. Chaplin l'illustre dans Les Temps modernes : l'ouvrier est avalé par les engrenages.
Descartes et Bacon : maîtriser la nature
La modernité (XVIIe siècle) transforme le rapport de l'homme à la technique. La technique n'est plus un humble prolongement de la nature (Aristote) : elle devient un instrument de domination.
Descartes annonce que la science et la technique nous rendront « comme maîtres et possesseurs de la nature ». La nature est une machine (mécanisme) dont on peut découvrir les lois et les utiliser pour le bien de l'homme : guérir les maladies, soulager le travail, augmenter le confort. Le « comme » marque une prudence que l'histoire n'a pas toujours retenue.
Francis Bacon fait de la science un instrument de puissance technique. Connaître les lois de la nature, c'est pouvoir les exploiter. La finalité de la connaissance n'est plus la contemplation (Aristote) mais l'action et la transformation du monde. Ce programme fonde la technoscience moderne : science et technique sont désormais inséparables.
Bergson : homo faber
Bergson (L'Évolution créatrice, 1907) propose de définir l'homme non comme homo sapiens (être pensant) mais comme homo faber (être fabricant). L'intelligence humaine est fondamentalement une faculté de fabrication d'outils.
L'animal utilise parfois des instruments trouvés dans la nature. Seul l'homme fabrique des instruments et, plus encore, fabrique des instruments pour en fabriquer d'autres (la machine-outil). L'intelligence est orientée vers la matière inerte : elle découpe, assemble, combine pour produire des artefacts. La technique n'est pas un accessoire de l'intelligence : elle en est l'expression naturelle.
Heidegger : l'arraisonnement
Heidegger (La Question de la technique, 1954) propose l'analyse la plus profonde et la plus critique de la technique moderne. Il distingue la technique ancienne de la technique moderne.
| Critère | Technique ancienne | Technique moderne |
|---|---|---|
| Rapport à la nature | Accompagne la nature (le moulin à vent utilise le vent sans l'épuiser) | Provoque la nature (la centrale nucléaire arrache l'énergie) |
| Mode de dévoilement | Pro-duction : faire venir au jour | Arraisonnement (Gestell) : sommation, mise en demeure |
| La nature est… | Un lieu d'habitation respecté | Un fonds (Bestand) exploitable, une réserve d'énergie |
L'arraisonnement (Gestell) est l'essence de la technique moderne. La technique ne se contente plus d'utiliser la nature : elle la somme de livrer son énergie. Le fleuve Rhin n'est plus un paysage : c'est une « réserve d'eau sous pression » pour une centrale hydroélectrique. L'homme lui-même est réduit à un fonds exploitable (« ressource humaine »).
Le danger suprême : la technique nous empêche de voir qu'il y a d'autres manières de se rapporter au monde. Elle ferme l'accès à la poésie, à la contemplation, à l'être. « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve. »
Ellul : le système technicien
Jacques Ellul (Le Système technicien, 1977) radicalise la critique. La technique n'est plus un ensemble d'outils au service de l'homme : elle est devenue un système autonome qui se développe selon sa propre logique.
Autonomie : la technique progresse selon sa propre nécessité, pas selon les besoins humains. On innove parce qu'on peut, pas parce qu'on doit.
Auto-accroissement : chaque technique engendre de nouvelles techniques (le téléphone → l'internet → l'IA → …). Le progrès technique est irréversible et cumulatif.
Totalité : la technique envahit tous les domaines (travail, loisir, éducation, santé, politique). Rien ne lui échappe.
Ambivalence : tout progrès technique produit à la fois des effets positifs et négatifs inséparables (l'automobile : mobilité ET pollution, accidents, urbanisme destructeur).
Ellul s'oppose à l'idée que la technique est un « moyen neutre » : tout dépendrait de l'usage qu'on en fait. Non : la technique modifie la société et l'homme indépendamment de l'intention de ses utilisateurs. Le smartphone ne fait pas que « communiquer » : il restructure l'attention, le rapport au temps, les relations sociales. Le medium est le message (McLuhan).
Simondon : réhabiliter l'objet technique
Gilbert Simondon (Du mode d'existence des objets techniques, 1958) refuse à la fois l'idolâtrie et le rejet de la technique. Le problème n'est pas la technique elle-même mais notre ignorance à son sujet.
La culture traditionnelle oppose l'homme cultivé et la machine, comme si la technique était indigne de la pensée. Simondon veut intégrer la culture technique dans la culture générale. Comprendre comment fonctionne une machine, c'est comprendre la pensée technique qui l'a créée. L'objet technique mérite le même respect intellectuel qu'une œuvre d'art — il incarne une forme d'invention et de résolution de problèmes.
Technique et aliénation
| La technique libère | La technique aliène |
|---|---|
| Elle soulage le corps (machines, transports) | Elle impose ses rythmes (cadences, notifications) |
| Elle guérit (médecine, chirurgie) | Elle détruit (armes, pollution) |
| Elle communique (internet, téléphone) | Elle isole (addiction aux écrans, surveillance) |
| Elle augmente le temps libre | Elle colonise le temps libre (travail permanent, divertissement passif) |
| Elle démocratise le savoir | Elle crée de nouvelles inégalités (fracture numérique) |
Pour Marx, la machine industrielle ne libère pas l'ouvrier : elle le dépossède de son savoir-faire, le réduit à un geste répétitif et le soumet au rythme de la machine. Le travailleur est aliéné : il ne se reconnaît pas dans le produit de son travail, qui appartient au capitaliste. La technique n'est pas en soi aliénante : c'est son usage capitaliste qui l'est.
Transhumanisme et intelligence artificielle
Le transhumanisme est un mouvement qui envisage l'utilisation des technologies (génétique, nanotechnologies, IA, prothèses) pour améliorer les capacités humaines au-delà de leurs limites biologiques : augmenter l'intelligence, vaincre le vieillissement, fusionner avec les machines.
Le transhumanisme prolonge le projet technique de l'humanité : chaque outil a été une « augmentation » (lunettes, vaccins, prothèses). L'IA et la biotechnologie ne sont qu'une étape supplémentaire. Refuser le progrès technique, c'est condamner l'humanité à la souffrance et à la mort.
Jonas : modifier la nature humaine pose un problème éthique radical — de quel droit transformons-nous l'humanité sans le consentement des générations futures ? Habermas : l'eugénisme libéral menace l'autonomie de l'individu (être programmé par ses parents, c'est ne plus être libre). La technique ne doit pas devenir le projet d'une humanité qui se dépasse elle-même sans savoir vers quoi elle va.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur la technique | Concepts clés |
|---|---|---|
| Platon | Le mythe de Prométhée : la technique compense la faiblesse naturelle | Prométhée, Épiméthée, feu, don ambigu |
| Aristote | La technè prolonge et imite la physis | Technè/physis, cause efficiente, artisan |
| Descartes | La technique rend l'homme maître et possesseur de la nature | Mécanisme, maîtrise, progrès |
| Bacon | Savoir c'est pouvoir ; la science sert la technique | Pouvoir, induction, technoscience |
| Bergson | L'homme est homo faber ; l'intelligence est fabrication d'outils | Homo faber, intelligence, matière |
| Heidegger | La technique moderne est arraisonnement de la nature | Gestell, fonds, dévoilement, danger |
| Ellul | La technique est un système autonome et totalisant | Système technicien, autonomie, ambivalence |
| Simondon | L'objet technique mérite une culture ; la technophobie est ignorance | Mode d'existence, culture technique, invention |
| Marx | La technique aliène le travailleur dans le cadre capitaliste | Aliénation, machine, capital, dépossession |
| Jonas | La puissance technique exige une éthique de la responsabilité | Principe responsabilité, précaution, générations futures |
Exercices types bac
II. Non, la technique échappe à notre contrôle — Ellul : le système technicien est autonome, auto-accroissant. Heidegger : l'arraisonnement transforme notre rapport au monde sans que nous le décidions. Les effets secondaires des innovations sont imprévisibles. Le progrès technique est irréversible.
III. La maîtrise exige une conscience et une éthique — Jonas : le principe responsabilité impose des limites. Simondon : comprendre la technique (culture technique) est la condition pour ne pas la subir. La maîtrise n'est pas le contrôle total mais la vigilance éclairée : penser les conséquences, poser des limites, accepter de renoncer quand le risque est irréversible.

