La Science : Cours Complet
Philosophie Terminale — Méthode, Popper, Kuhn, Bachelard, vérité scientifique, éthique de la science
8. Kuhn : les révolutions scientifiques
2. Science et opinion
9. La science dit-elle le vrai ?
3. La méthode expérimentale
10. Science et éthique
4. L'induction et ses problèmes
11. Science, technique et pouvoir
5. Popper : la falsifiabilité
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Bachelard : les obstacles épistémologiques
13. Exercices types bac
7. Auguste Comte : les trois états
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que la science ?
La science (du latin scientia, savoir) est un mode de connaissance qui vise à établir des lois universelles et vérifiables sur les phénomènes naturels. Elle se distingue des autres formes de savoir (opinion, croyance, mythe) par sa méthode : observation, hypothèse, expérimentation, vérification.
• Qu'est-ce qui distingue la science de la non-science (problème de la démarcation) ?
• La science dit-elle la vérité absolue ou des vérités provisoires ?
• Le progrès scientifique est-il continu ou procède-t-il par ruptures ?
• La science peut-elle tout connaître ou a-t-elle des limites ?
• Le savant a-t-il une responsabilité morale face aux applications de ses découvertes ?
Science et opinion
Pour Bachelard, la science commence par une rupture avec l'opinion commune. L'opinion « pense mal » ou ne pense pas du tout : elle croit savoir sans vérifier. La science ne prolonge pas l'opinion — elle la contredit.
| Critère | Opinion (doxa) | Science (epistèmè) |
|---|---|---|
| Fondement | Impression, habitude, préjugé | Méthode, preuve, démonstration |
| Universalité | Subjective, variable | Universelle, reproductible |
| Vérification | Aucune (on « croit » savoir) | Expérimentale (on vérifie) |
| Erreur | Rarement reconnue | L'erreur est le moteur du progrès |
| Langage | Vague, ambigu | Précis, formalisé (mathématiques) |
Platon distingue déjà l'opinion (doxa) — connaissance des apparences, changeante et incertaine — de la science (epistèmè) — connaissance des Idées, stable et vraie. L'allégorie de la caverne illustre le passage de l'une à l'autre : quitter les ombres (opinions) pour atteindre la lumière (vérité rationnelle).
La méthode expérimentale
Claude Bernard (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865) formalise la méthode expérimentale en étapes :
1. Observation : un fait surprenant, une anomalie, un phénomène à expliquer.
2. Hypothèse : une explication provisoire, formulée de manière testable.
3. Expérimentation : un dispositif qui teste l'hypothèse en isolant les variables.
4. Résultat : l'expérience confirme ou infirme l'hypothèse.
5. Interprétation/Conclusion : si confirmée, l'hypothèse devient loi ou théorie ; si infirmée, on reformule.
La science ne part pas de l'observation pure : elle observe à partir d'une question. Sans hypothèse, l'observation est aveugle. Claude Bernard insiste : « L'idée est la graine ; la méthode est le sol ; le résultat est la récolte. » Le savant n'est pas un simple collecteur de faits : il est un inventeur d'hypothèses que l'expérience juge.
L'induction et ses problèmes
L'induction consiste à tirer une loi générale à partir de cas particuliers : j'ai observé mille cygnes blancs, donc tous les cygnes sont blancs. C'est le raisonnement le plus courant en sciences expérimentales.
Hume montre que l'induction n'est jamais logiquement certaine. Rien ne garantit que le prochain cygne sera blanc (des cygnes noirs existent en Australie). Le fait que le soleil se soit levé chaque jour ne prouve pas qu'il se lèvera demain. L'induction repose sur une habitude (la nature est régulière) et sur une croyance (l'avenir ressemblera au passé), pas sur une démonstration.
Le problème de l'induction signifie que les lois scientifiques ne sont jamais définitivement prouvées : elles sont confirmées par l'expérience mais toujours susceptibles d'être réfutées par un contre-exemple futur. C'est cette fragilité qui fait la force de la science : elle reste ouverte à la révision. C'est sur ce point que Popper fondera toute sa philosophie.
Popper : la falsifiabilité
Karl Popper (La Logique de la découverte scientifique, 1934) propose le critère de falsifiabilité (réfutabilité) pour distinguer la science de la non-science.
Une théorie est scientifique si et seulement si elle est falsifiable : il doit exister des observations possibles qui pourraient la contredire. Une théorie qui explique tout et ne peut être contredite par rien n'est pas scientifique.
| Théorie | Falsifiable ? | Scientifique ? |
|---|---|---|
| « Tous les cygnes sont blancs » | Oui (un cygne noir la réfute) | ✅ Oui |
| La relativité d'Einstein | Oui (des prédictions testables, certaines confirmées) | ✅ Oui |
| La psychanalyse (selon Popper) | Non (toute observation la confirme) | ❌ Non scientifique |
| L'astrologie | Non (les prédictions sont si vagues qu'elles s'adaptent à tout) | ❌ Non scientifique |
Popper renverse l'inductivisme : la science ne progresse pas en accumulant des confirmations mais en réfutant des hypothèses. Le savant propose des conjectures audacieuses et les soumet à des tests sévères. Si l'hypothèse résiste, elle est provisoirement conservée. Si elle échoue, on la remplace par une meilleure. La science est une suite de conjectures et réfutations.
Bachelard : les obstacles épistémologiques
Gaston Bachelard (La Formation de l'esprit scientifique, 1938) montre que le progrès scientifique exige de vaincre des obstacles qui ne sont pas extérieurs mais intérieurs à l'esprit du savant.
1. L'expérience première : l'observation naïve qui croit saisir le réel directement (« je vois que le soleil tourne autour de la Terre »).
2. La généralisation hâtive : conclure trop vite à partir de cas particuliers.
3. L'obstacle verbal : un mot ou une image empêche la pensée rigoureuse (« l'éponge absorbe l'eau » — comme si l'éponge avait une volonté).
4. L'obstacle substantialiste : attribuer des propriétés cachées à une « substance » (le feu contient du « phlogistique »).
5. L'argument d'autorité : accepter une théorie parce qu'elle vient d'un maître respecté.
La science progresse par des ruptures avec le savoir antérieur, pas par accumulation continue. La physique d'Einstein n'est pas une amélioration de Newton : c'est un changement de cadre conceptuel. Bachelard résume : « On connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites. »
Auguste Comte : les trois états
Auguste Comte (Cours de philosophie positive, 1830-1842), fondateur du positivisme, décrit l'histoire de la connaissance humaine en trois étapes :
| État | Explication | Exemple |
|---|---|---|
| Théologique | Les phénomènes sont expliqués par des agents surnaturels (dieux, esprits) | La foudre = colère de Zeus |
| Métaphysique | Les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites (« la Nature », « l'Essence ») | Les corps tombent par « horreur du vide » |
| Positif (scientifique) | On renonce au « pourquoi » pour se concentrer sur le « comment » : des lois observables et vérifiables | La loi de la gravitation universelle |
Comte affirme que la science doit se limiter aux faits observables et aux lois qui les relient. Elle ne doit pas chercher les causes premières ou les essences cachées — c'est de la métaphysique. Le positivisme a profondément influencé la science moderne mais a été critiqué pour sa vision trop étroite (il exclut les questions de sens et de valeur).
Kuhn : les révolutions scientifiques
Thomas Kuhn (La Structure des révolutions scientifiques, 1962) bouleverse la vision du progrès scientifique. La science ne progresse pas par accumulation continue de connaissances mais par des révolutions qui remplacent un paradigme par un autre.
Un paradigme est un cadre théorique partagé par une communauté scientifique : des théories, des méthodes, des problèmes considérés comme importants, des exemples de solutions. Pendant la science normale, les chercheurs travaillent à l'intérieur du paradigme (résoudre des puzzles). Quand les anomalies s'accumulent (faits que le paradigme ne peut pas expliquer), une crise survient. Un nouveau paradigme émerge et remplace l'ancien : c'est la révolution scientifique.
| Phase | Description | Exemple |
|---|---|---|
| Science normale | Résolution de puzzles dans le cadre du paradigme | Les astronomes ajustent le modèle de Ptolémée |
| Anomalies | Des faits résistent au paradigme | Le mouvement des planètes ne colle pas |
| Crise | Le paradigme perd sa crédibilité | Le système ptoléméen s'effondre |
| Révolution | Un nouveau paradigme remplace l'ancien | Copernic → héliocentrisme |
| Nouvelle science normale | Les chercheurs travaillent dans le nouveau cadre | La mécanique newtonienne domine |
Kuhn affirme que deux paradigmes successifs sont incommensurables : ils ne parlent pas le même langage, ne posent pas les mêmes questions, ne voient pas le même monde. On ne peut pas comparer objectivement Newton et Einstein comme si l'un était « plus vrai » que l'autre — ils opèrent dans des cadres conceptuels différents. Cette thèse est controversée : elle semble menacer l'idée de progrès scientifique objectif.
La science dit-elle le vrai ?
| Position | Thèse | Philosophe |
|---|---|---|
| Réalisme scientifique | La science décrit le réel tel qu'il est ; les théories vraies correspondent aux faits | Popper (approximation), Einstein |
| Instrumentalisme | Les théories sont des outils de prédiction, pas des descriptions du réel | Duhem, van Fraassen |
| Constructivisme | Les faits scientifiques sont construits par la communauté, pas simplement découverts | Kuhn, sociologie des sciences |
Popper propose un compromis : la science ne possède jamais la vérité absolue (les théories sont toujours provisoires). Mais elle progresse vers la vérité par élimination des erreurs. Chaque théorie réfutée est remplacée par une théorie plus proche du vrai. La vérité est un horizon régulateur : on ne l'atteint jamais mais on s'en rapproche.
Science et éthique
La science produit des connaissances ; la technique les applique. Mais la distinction est-elle si nette ? Le savant porte-t-il une responsabilité face aux conséquences de ses découvertes ?
La science est un pouvoir. Un pouvoir sans guidage moral est dangereux. La bombe atomique, le clonage, l'intelligence artificielle, la manipulation génétique posent des questions éthiques que la science seule ne peut pas résoudre.
Jonas étend la responsabilité du savant aux générations futures. La puissance technoscientifique est devenue si grande qu'elle peut détruire les conditions de la vie humaine. Le principe de précaution s'impose : face à l'incertitude, il faut privilégier le scénario le pire et s'abstenir quand le risque est irréversible.
Max Weber défend la neutralité axiologique : le savant, en tant que savant, ne doit pas porter de jugements de valeur. La science dit ce qui est, pas ce qui doit être. Mais cette position est contestée : peut-on séparer la recherche de ses applications ? Le physicien nucléaire est-il innocent des bombes ?
Science, technique et pouvoir
Francis Bacon (Novum Organum, 1620) affirme que le but de la science est d'augmenter le pouvoir de l'homme sur la nature. Connaître les lois de la nature, c'est pouvoir les utiliser. La science est au service de la technique.
Heidegger critique la science moderne comme expression de l'arraisonnement (Gestell) : la technique transforme la nature en « fonds » disponible, en ressource exploitable. Le fleuve n'est plus un paysage : c'est une source d'énergie hydroélectrique. La science n'est pas un regard neutre sur le monde — elle est déjà un mode de domination.
Paul Feyerabend (Contre la méthode, 1975) soutient qu'il n'existe pas de « méthode scientifique » unique et universelle. Les grandes découvertes ont souvent violé les règles méthodologiques. Il prône l'anarchisme épistémologique : « La seule règle qui vaille est : tout est bon. » La science ne doit pas avoir le monopole de la connaissance légitime.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur la science | Concepts clés |
|---|---|---|
| Platon | La science (epistèmè) connaît les Idées ; l'opinion (doxa) ne connaît que les apparences | Doxa/epistèmè, Idées, caverne |
| Bacon | Savoir c'est pouvoir ; la science maîtrise la nature | Induction, expérimentation, pouvoir |
| Comte | La science (état positif) remplace la théologie et la métaphysique | Trois états, positivisme, lois |
| Claude Bernard | La méthode expérimentale : observation, hypothèse, expérimentation | OHERIC, déterminisme, médecine expérimentale |
| Hume | L'induction n'est jamais logiquement certaine ; la causalité est habitude | Problème de l'induction, habitude |
| Popper | La science est ce qui est falsifiable ; elle progresse par conjectures et réfutations | Falsifiabilité, démarcation, réfutation |
| Bachelard | La science progresse contre l'opinion et les obstacles épistémologiques | Obstacles, rupture, esprit scientifique |
| Kuhn | La science progresse par révolutions de paradigme, pas par accumulation | Paradigme, science normale, révolution, incommensurabilité |
| Heidegger | La science moderne est arraisonnement de la nature | Gestell, fonds, technique |
| Jonas | La science exige une éthique de la responsabilité envers les générations futures | Précaution, responsabilité, heuristique de la peur |
Exercices types bac
II. La science a des limites constitutives — Kant : la raison ne connaît que les phénomènes. La science ne peut pas répondre aux questions de sens (pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?), de valeur (que dois-je faire ?) ni d'existence (quel est le sens de la vie ?). Hume : l'induction n'est jamais certaine.
III. Reconnaître ses limites est la force de la science — Popper : la science est grande parce qu'elle est falsifiable — elle admet ses erreurs. Bachelard : elle progresse en détruisant ses propres obstacles. Sa modestie (elle ne prétend pas tout expliquer) est ce qui la distingue du dogmatisme et en fait la forme de connaissance la plus fiable.

