La Raison : Cours Complet
Philosophie Terminale — Rationalisme, empirisme, Descartes, Kant, Lumières, raison et foi, dialectique
8. Hegel : la dialectique
2. Raison et logos
9. Raison et passions
3. Descartes : la méthode rationnelle
10. Raison et foi
4. Rationalisme vs empirisme
11. Les Lumières et les critiques de la raison
5. Kant : la critique de la raison pure
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Raison théorique et raison pratique
13. Exercices types bac
7. Démonstration, argumentation, persuasion
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que la raison ?
La raison (du latin ratio, calcul, proportion) est la faculté humaine de penser logiquement, de distinguer le vrai du faux, de déduire des conclusions à partir de principes. Elle est ce qui permet de raisonner, de démontrer, de juger et d'argumenter.
La raison est souvent considérée comme ce qui définit l'homme : Aristote qualifie l'homme d'« animal raisonnable » (zôon logikon). Mais la raison a aussi ses limites et ses critiques.
• La raison peut-elle tout connaître ou a-t-elle des limites ?
• D'où viennent nos connaissances : de la raison seule ou de l'expérience ?
• La raison s'oppose-t-elle aux passions ou peut-elle les gouverner ?
• La raison est-elle compatible avec la foi religieuse ?
• Le progrès de la raison garantit-il le progrès de l'humanité ?
Raison et logos
Le mot grec logos signifie à la fois raison, discours, proportion et loi. Pour les Grecs, la raison n'est pas seulement une faculté humaine : c'est le principe d'ordre qui gouverne le cosmos.
Héraclite affirme que le logos est la loi rationnelle qui ordonne l'univers. Tout change, mais selon un ordre rationnel. La raison humaine participe de ce logos cosmique : penser, c'est se mettre en accord avec l'ordre du monde.
Pour Platon, la raison (nous) est la partie la plus élevée de l'âme. Elle seule peut accéder au monde des Idées — les réalités éternelles et immuables (le Bien, le Beau, le Juste) qui fondent les apparences sensibles. L'allégorie de la caverne illustre le parcours de l'âme : de l'ombre (l'opinion) à la lumière (la connaissance rationnelle).
Aristote définit l'homme comme animal raisonnable. La raison distingue l'homme de l'animal et lui permet de vivre en société (le langage, qui est lié à la raison, permet le débat sur le juste et l'injuste). La raison est aussi la faculté de la démonstration : partir de prémisses pour arriver à des conclusions nécessaires (le syllogisme).
Descartes : la méthode rationnelle
Descartes fonde la philosophie moderne sur un projet : reconstruire le savoir sur des bases absolument certaines. Pour cela, il applique le doute méthodique : rejeter tout ce qui peut être mis en doute (les sens trompent, les rêves ressemblent à la réalité, un malin génie pourrait nous tromper).
Une seule chose résiste au doute : le fait même de douter. Si je doute, je pense ; si je pense, j'existe. Le cogito (« je pense, donc je suis ») est la première certitude sur laquelle Descartes reconstruit tout l'édifice du savoir.
1. Évidence : ne recevoir pour vrai que ce qui se présente clairement et distinctement à l'esprit.
2. Analyse : diviser chaque difficulté en autant de parties que nécessaire.
3. Synthèse : reconstituer du plus simple au plus complexe.
4. Dénombrement : faire des revues complètes pour ne rien omettre.
Ces règles fondent la méthode scientifique moderne : la raison procède par ordre, du simple au complexe.
Rationalisme vs empirisme
C'est le grand débat de la philosophie moderne :
| Critère | Rationalisme | Empirisme |
|---|---|---|
| Source de la connaissance | La raison seule (idées innées) | L'expérience sensible (les sens) |
| Modèle | Les mathématiques (vérités a priori) | La physique expérimentale (observation) |
| Thèse | Il existe des vérités indépendantes de l'expérience | L'esprit est une « table rase » ; tout vient des sens |
| Philosophe clé | Descartes, Leibniz, Spinoza | Locke, Hume, Berkeley |
| Limite | Risque de spéculation sans vérification | Risque de scepticisme (Hume : la causalité est une habitude) |
Hume pousse l'empirisme à ses conséquences radicales. La causalité (A cause B) n'est pas une vérité rationnelle : c'est une habitude née de la répétition. Nous voyons A suivi de B, et nous en concluons que A cause B — mais rien ne garantit que demain A sera encore suivi de B. La raison ne peut pas prouver le lien causal : c'est l'habitude, la croyance, qui fonde nos attentes.
Kant : la critique de la raison pure
Kant opère une révolution copernicienne en philosophie. Il ne demande plus « que pouvons-nous connaître ? » mais « comment connaissons-nous ? » — quelles sont les conditions de possibilité de la connaissance ?
Kant donne raison à l'empirisme : toute connaissance commence avec l'expérience. Mais il donne aussi raison au rationalisme : toute connaissance ne vient pas de l'expérience. L'esprit structure l'expérience par des formes a priori (l'espace, le temps, les catégories comme la causalité). La connaissance est le produit de la collaboration entre les sens (qui fournissent la matière) et l'entendement (qui fournit la forme).
Kant trace les limites de la raison : elle ne peut connaître que les phénomènes (les choses telles qu'elles nous apparaissent à travers nos formes a priori), jamais les noumènes (les choses en soi). La raison ne peut pas prouver l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme ou la liberté — ce sont des questions métaphysiques qui dépassent l'expérience possible. Quand la raison prétend dépasser ces limites, elle tombe dans des antinomies (contradictions insolubles).
Dogmatisme : la raison peut tout connaître, y compris Dieu, l'âme et le monde en soi (Descartes, Leibniz).
Scepticisme : la raison ne peut rien connaître avec certitude (Hume).
Criticisme (Kant) : la raison peut connaître, mais dans les limites de l'expérience possible. Elle doit faire la critique de ses propres pouvoirs avant de prétendre connaître.
Raison théorique et raison pratique
Kant distingue deux usages de la raison :
| Raison théorique | Raison pratique |
|---|---|
| Connaître le monde (« que puis-je savoir ? ») | Guider l'action morale (« que dois-je faire ? ») |
| Limitée aux phénomènes (expérience) | Légitime au-delà de l'expérience (morale) |
| Produit des jugements de fait (vrai/faux) | Produit des jugements de valeur (bien/mal) |
| Fondement : les formes a priori de l'entendement | Fondement : l'impératif catégorique |
Ce que la raison théorique ne peut pas prouver (Dieu, liberté, immortalité), la raison pratique le postule : la morale n'a de sens que si l'homme est libre, et la justice finale exige Dieu et l'immortalité. La raison pratique a la primauté : la question « que dois-je faire ? » est plus fondamentale que « que puis-je savoir ? ».
Démonstration, argumentation, persuasion
| Type | Objectif | Méthode | Domaine |
|---|---|---|---|
| Démonstration | Établir une vérité nécessaire | Déduction logique à partir d'axiomes | Mathématiques, logique formelle |
| Argumentation | Convaincre par des raisons | Arguments rationnels, preuves, réfutations | Philosophie, science, débat |
| Persuasion | Obtenir l'adhésion par tous les moyens | Émotions, rhétorique, images, séduction | Politique, publicité, rhétorique |
Convaincre s'adresse à la raison : on donne des arguments que l'interlocuteur peut examiner et contester. Persuader s'adresse aux émotions et aux passions : on séduit, on impressionne, on manipule. La philosophie vise à convaincre ; la sophistique vise à persuader. Platon oppose le philosophe (qui cherche la vérité) au sophiste (qui vend l'apparence de la vérité).
Hegel : la dialectique
Pour Hegel, la raison ne procède pas de manière linéaire (comme chez Descartes) mais par contradiction et dépassement. C'est la dialectique : thèse → antithèse → synthèse.
Thèse : une affirmation, une position initiale.
Antithèse : la contradiction interne qui surgit, la négation.
Synthèse (Aufhebung) : le dépassement qui conserve les deux moments en les élevant à un niveau supérieur.
La raison progresse en intégrant les contradictions, non en les supprimant. L'histoire elle-même est le déploiement rationnel de la dialectique : « Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel. »
Thèse : le maître domine l'esclave. Antithèse : mais l'esclave, par le travail, transforme le monde et se forme. Synthèse : l'esclave accède à une conscience de soi plus riche que le maître, qui stagne. La dialectique montre que la raison se réalise à travers les conflits.
Raison et passions
| Position | Thèse | Philosophe |
|---|---|---|
| La raison gouverne | La raison doit diriger les passions comme un cocher dirige les chevaux | Platon (attelage ailé), stoïciens |
| La raison est esclave | La raison ne fait que servir les passions : « La raison est l'esclave des passions » | Hume |
| La raison transforme | Comprendre les passions les transforme en joie active | Spinoza |
| Les passions ont leur raison | « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » | Pascal |
Hume renverse la tradition rationaliste. La raison seule ne peut jamais motiver une action : elle calcule les moyens mais ne fixe pas les fins. Ce sont les passions (désirs, émotions) qui nous poussent à agir. La raison est un outil au service de ce que nous désirons — elle ne crée pas le désir.
Pascal ne dit pas que les passions sont supérieures à la raison. Il affirme que le cœur (l'intuition, le sentiment) a accès à des vérités que la raison discursive ne peut pas atteindre : les premiers principes (le temps, l'espace, le nombre) sont « sentis » par le cœur avant d'être démontrés. Raison et cœur ne s'opposent pas : ils opèrent dans des ordres différents.
Raison et foi
| Position | Thèse | Philosophe |
|---|---|---|
| Harmonie | La raison et la foi sont compatibles ; la raison peut prouver l'existence de Dieu | Thomas d'Aquin (5 voies), Leibniz |
| Séparation | La raison connaît la nature ; la foi connaît Dieu. Deux domaines distincts | Averroès (double vérité), Kant |
| Conflit | La raison détruit la foi ; la religion est irrationnelle | Voltaire, les Lumières |
| Le saut de la foi | La foi est un saut au-delà de la raison, un pari | Pascal (le pari), Kierkegaard |
Kant montre que la raison ne peut ni prouver ni réfuter l'existence de Dieu (les preuves traditionnelles échouent). Mais la raison pratique postule Dieu comme garant de la justice finale (le souverain bien). La foi est légitime si elle reste dans les limites de la raison morale — une « foi rationnelle », pas une superstition.
Les Lumières et les critiques de la raison
Les Lumières (XVIIIe siècle) placent la raison au centre du progrès humain. Kant les résume par la devise : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » Sortir de la « minorité » intellectuelle (obéir aux autorités, aux traditions, aux préjugés) pour penser par soi-même.
Les Lumières (Voltaire, Diderot, d'Alembert, Condorcet) croient que le progrès de la raison entraîne le progrès de l'humanité : la science libère de la superstition, l'éducation émancipe les esprits, la critique des dogmes fonde la tolérance.
Au XXe siècle, Horkheimer et Adorno dénoncent la raison instrumentale : la raison moderne, devenue purement calculatrice et technique, a perdu sa dimension émancipatrice. Elle s'est mise au service de la domination : la rationalité industrielle a produit Auschwitz et Hiroshima. La raison qui devait libérer l'homme l'a aussi asservi. Le « progrès » rationnel n'est pas automatiquement un progrès moral.
Nietzsche dénonce la prétention de la raison à l'objectivité. Derrière la « vérité » rationnelle se cachent des intérêts, des instincts, une volonté de puissance. La raison n'est pas un tribunal impartial : elle est un instrument au service de la vie. Les philosophes rationalistes ont simplement masqué leurs préjugés sous le vernis de la logique.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur la raison | Concepts clés |
|---|---|---|
| Platon | La raison accède au monde des Idées éternelles | Idées, caverne, nous, dialectique ascendante |
| Aristote | L'homme est animal raisonnable ; la raison démontre | Logos, syllogisme, démonstration |
| Descartes | La raison fonde la certitude par le doute et la méthode | Cogito, doute, méthode, idées claires |
| Hume | La raison est esclave des passions ; la causalité est habitude | Empirisme, habitude, croyance, scepticisme |
| Kant | La raison a des limites (phénomènes) mais fonde la morale | Criticisme, a priori, phénomène/noumène, postulats |
| Hegel | La raison est dialectique : elle progresse par contradictions | Dialectique, thèse/antithèse/synthèse, Aufhebung |
| Pascal | Le cœur a ses raisons ; raison et cœur sont complémentaires | Esprit de géométrie/finesse, pari, ordres |
| Spinoza | La raison transforme les passions en actions (connaissance des causes) | Affects, raison, béatitude |
| Nietzsche | La raison masque la volonté de puissance ; elle n'est pas neutre | Volonté de puissance, généalogie, perspectivisme |
| Horkheimer/Adorno | La raison instrumentale a produit la barbarie autant que le progrès | Raison instrumentale, dialectique de la raison |
Exercices types bac
II. Non, la raison a des limites constitutives — Kant : la raison ne connaît que les phénomènes, pas les noumènes. Hume : la causalité est une habitude, pas une certitude. Pascal : le cœur a ses raisons. Il y a de l'indicible, de l'irrationnel, de l'absurde.
III. Connaître ses limites est la plus haute conquête de la raison — Le criticisme kantien : la raison qui connaît ses limites est plus puissante que celle qui les ignore (dogmatisme). Reconnaître ce qu'on ne peut pas savoir, c'est encore un acte rationnel — et le plus important.

