Le Langage : Cours Complet
Philosophie Terminale — Signe, pensée, communication, Saussure, Wittgenstein, Austin, pouvoir des mots
8. Wittgenstein : les jeux de langage
2. Langage humain et communication animale
9. Austin : quand dire, c'est faire
3. Le signe linguistique : Saussure
10. Le pouvoir du langage
4. Langage et pensée : le problème
11. Langage, vérité et mensonge
5. Hegel : la pensée n'existe que dans le mot
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Bergson : le langage trahit la pensée
13. Exercices types bac
7. Merleau-Ponty : la parole créatrice
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que le langage ?
Le langage est la faculté humaine de communiquer par un système de signes (sons, gestes, écritures). Il ne se réduit pas à la parole : le langage des signes, l'écriture, les symboles mathématiques sont aussi du langage.
Il faut distinguer trois niveaux :
| Concept | Définition | Exemple |
|---|---|---|
| Le langage (faculté) | Capacité universelle propre à l'espèce humaine de produire et comprendre des signes | Tout être humain possède le langage |
| La langue (système) | Système de signes partagé par une communauté, avec ses règles (grammaire, lexique) | Le français, l'anglais, la LSF |
| La parole (acte) | Usage individuel et concret de la langue par un locuteur dans une situation donnée | Ce que je dis ici et maintenant |
• Peut-on penser sans les mots ? La pensée précède-t-elle le langage ou en dépend-elle ?
• Le langage est-il un outil fidèle ou trahit-il la pensée ?
• Qu'est-ce qui distingue le langage humain de la communication animale ?
• Les mots peuvent-ils tout dire ? Y a-t-il de l'indicible ?
• Le langage est-il un simple instrument de communication ou un pouvoir ?
Langage humain et communication animale
Les animaux échangent des signaux (la danse des abeilles, le chant des oiseaux, les cris d'alarme des singes). Mais cette communication diffère fondamentalement du langage humain.
| Critère | Communication animale | Langage humain |
|---|---|---|
| Signes | Signaux fixes, réponses à des stimuli | Signes arbitraires et conventionnels |
| Combinatoire | Code fermé : nombre limité de messages | Code ouvert : nombre infini de phrases possibles |
| Créativité | Pas de création de nouveaux messages | Créativité illimitée (phrases jamais dites) |
| Référence | Liée à la situation présente | Peut parler du passé, du futur, de l'absent, du fictif |
| Réflexivité | Impossible de communiquer sur la communication | Le langage peut parler de lui-même (métalangage) |
| Apprentissage | Inné ou par conditionnement | Acquis par immersion dans une communauté linguistique |
Le linguiste Émile Benveniste montre que la danse des abeilles transmet une information (distance, direction, quantité de nectar) mais ne constitue pas un langage : il n'y a pas de réponse (l'abeille réceptrice ne « répond » pas par une autre danse), pas de dialogue, pas de créativité. Le langage humain est dialogique par essence : il suppose un interlocuteur qui répond.
Dans le Discours de la méthode, Descartes affirme que le langage est ce qui distingue l'homme de la machine et de l'animal. Même le plus « stupide » des hommes peut assembler des mots pour exprimer sa pensée, alors que le perroquet le plus habile ne fait que répéter sans comprendre. Le langage est le signe extérieur de la raison.
Le signe linguistique : Saussure
Ferdinand de Saussure, dans le Cours de linguistique générale (1916), fonde la linguistique moderne. Le signe linguistique est composé de deux faces indissociables :
Signifiant : l'image acoustique (les sons) ou visuelle (les lettres). Ex : les sons /a-ʁ-b-ʁ/ ou les lettres « arbre ».
Signifié : le concept associé (l'idée d'arbre, de végétal à tronc et branches).
Le signe n'est pas le lien entre un mot et une chose, mais entre une image sonore et un concept.
Le lien entre signifiant et signifié est arbitraire : il n'y a aucune raison naturelle pour que les sons « arbre » désignent un arbre. La preuve : les autres langues utilisent des sons différents (tree, Baum, árbol) pour le même concept. Le signe est une convention sociale, pas une imitation de la nature.
Conséquence capitale : la langue n'est pas une nomenclature (une liste de noms collés sur des choses). C'est un système de différences : chaque signe n'a de valeur que par opposition aux autres signes du système (« chat » n'est pas « chien », pas « rat »).
Le problème de l'arbitraire remonte à Platon. Dans le Cratyle, deux thèses s'affrontent : Cratyle soutient que les noms sont naturels (le mot ressemble à la chose). Hermogène soutient qu'ils sont conventionnels (pure convention sociale). Socrate cherche une voie moyenne mais penche vers la convention. Saussure tranchera : le signe est arbitraire.
Langage et pensée : le problème
C'est la question centrale de la notion au bac. Trois positions principales :
| Position | Thèse | Philosophe |
|---|---|---|
| La pensée précède le langage | On pense d'abord, on met en mots ensuite. Le langage est un outil (imparfait) d'expression | Bergson |
| Pensée et langage sont inséparables | Pas de pensée sans mots. Le langage n'habille pas la pensée : il la constitue | Hegel, Saussure |
| Le langage façonne la pensée | Chaque langue découpe le réel différemment et oriente la pensée | Sapir-Whorf (hypothèse du relativisme linguistique) |
Selon cette hypothèse, la langue que nous parlons influence notre façon de percevoir et de penser le monde. Les Inuits auraient de nombreux mots pour la neige (vision plus fine) ; certaines langues n'ont pas de mot pour « bleu » et semblent percevoir les couleurs différemment. Version forte : la langue détermine la pensée (critiquée). Version faible : la langue influence la pensée (plus acceptée).
Hegel : la pensée n'existe que dans le mot
Hegel s'oppose radicalement à l'idée que la pensée existerait avant le langage. Pour lui, « c'est dans les mots que nous pensons ». Vouloir penser sans les mots est une « tentative insensée » : la pensée pure, sans langage, n'est qu'un sentiment vague et confus.
Tant qu'une idée n'est pas formulée en mots, elle reste subjective, floue, indéterminée. Le mot lui donne une existence objective : il la fixe, la précise, la rend communicable. Nommer, c'est déterminer. Ce que je ne peux pas dire, je ne le pense pas vraiment — je le sens confusément, c'est tout.
La pensée ne préexiste pas au langage comme un contenu dans un contenant : pensée et langage se co-constituent.
Bergson : le langage trahit la pensée
Bergson prend le contre-pied de Hegel. Pour lui, la pensée intime — la vie intérieure, les émotions, l'intuition — est continue, fluide, singulière. Le langage, lui, est discontinu, général, figé. Les mots découpent le flux de la conscience en catégories rigides.
Dire « je suis triste » ne capture pas ma tristesse dans sa singularité irréductible. Le mot « tristesse » est un concept général qui recouvre des milliers d'expériences différentes. Le langage trahit le vécu en le réduisant à des étiquettes. Il y a toujours un écart entre ce que je vis et ce que je dis.
Bergson conclut que l'art (musique, peinture, littérature) peut parfois exprimer ce que le langage ordinaire ne peut pas dire — en contournant le concept par la suggestion et la métaphore.
Hegel : la pensée n'existe que dans le mot. Sans langage, pas de pensée claire.
Bergson : la pensée vive déborde le langage. Les mots appauvrissent l'expérience.
Ce débat structure la plupart des dissertations sur le langage : le langage est-il condition ou obstacle de la pensée ?
Merleau-Ponty : la parole créatrice
Merleau-Ponty dépasse l'opposition Hegel/Bergson. Il distingue deux types de parole :
La parole parlée : le langage courant, les expressions toutes faites, les clichés. C'est le langage qui répète — il utilise des significations déjà établies.
La parole parlante : la parole créatrice, celle de l'écrivain, du philosophe, de quiconque dit quelque chose de nouveau. Cette parole ne « traduit » pas une pensée préexistante : elle fait naître la pensée en l'énonçant. En écrivant, je découvre ce que je pense — je ne le savais pas avant de l'écrire.
La parole parlante montre que le rapport pensée-langage n'est ni une antériorité de la pensée (Bergson) ni une simple identité (Hegel) : la pensée s'accomplit dans la parole. Le sens naît dans l'acte même de parler ou d'écrire. C'est un geste expressif, comme le geste du peintre crée le sens du tableau en le peignant.
Wittgenstein : les jeux de langage
Le « second » Wittgenstein (Recherches philosophiques, 1953) rompt avec l'idée que le langage est un miroir de la réalité. Il n'y a pas UN langage avec UNE fonction (représenter le monde) mais une multitude de jeux de langage : ordonner, questionner, raconter, plaisanter, prier, insulter, remercier…
Un mot n'a pas de signification fixe en soi : sa signification est son usage dans un contexte donné. Le mot « jeu » n'a pas une seule définition essentialiste : il recouvre les jeux de cartes, les jeux vidéo, les jeux de mots, les jeux olympiques — liés par des « ressemblances de famille », pas par une essence commune.
Conséquence philosophique majeure : beaucoup de problèmes philosophiques sont des confusions linguistiques — on croit chercher l'essence de « la justice » ou de « la beauté » alors qu'on est trompé par la grammaire.
Cette formule du premier Wittgenstein (Tractatus, 1921) exprime l'idée que ce qui ne peut pas être dit ne peut pas être pensé. Ce qui échappe au langage échappe au monde : l'éthique, l'esthétique, le mystique sont indicibles. « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. »
Austin : quand dire, c'est faire
J.L. Austin, dans Quand dire, c'est faire (1962), montre que parler n'est pas seulement décrire le monde (constater des faits) : c'est aussi agir sur le monde.
| Type d'énoncé | Fonction | Exemple | Critère |
|---|---|---|---|
| Constatif | Décrit un état de fait | « Il pleut » | Vrai ou faux |
| Performatif | Accomplit une action par le seul fait d'être prononcé | « Je vous déclare mariés », « Je promets » | Réussi ou échoué (pas vrai/faux) |
Quand le maire dit « je vous déclare unis par les liens du mariage », il ne décrit pas un mariage : il le réalise. Quand je dis « je promets », je ne décris pas une promesse : je la fais. Quand le juge dit « je vous condamne », la condamnation est effective par le seul acte de parole. Le langage n'est pas seulement un miroir du réel : il transforme le réel.
Le performatif ne fonctionne que dans un cadre institutionnel approprié. Si un passant dit « je vous déclare mariés », rien ne se passe — il n'a pas l'autorité. Le langage n'agit que dans un réseau de conventions sociales et de rapports de pouvoir. Le pouvoir des mots n'est pas dans les mots eux-mêmes mais dans les institutions qui les soutiennent.
Le pouvoir du langage
Le langage n'est pas un instrument neutre : il exerce un pouvoir sur ceux qui l'utilisent et sur ceux qui l'entendent.
La rhétorique est l'art de persuader par le discours. Platon la critique violemment dans le Gorgias : les sophistes manipulent les foules par des discours séduisants sans se soucier de la vérité. Aristote réhabilite partiellement la rhétorique dans sa Rhétorique : c'est un outil qui peut servir le vrai comme le faux — l'important est de l'utiliser au service de la vérité.
Dans 1984, Orwell imagine la novlangue (Newspeak) : une langue volontairement appauvrie par le pouvoir totalitaire pour rendre la pensée critique impossible. Si le mot « liberté » n'existe plus, peut-on encore penser la liberté ? La novlangue illustre l'idée que contrôler le langage, c'est contrôler la pensée.
Le sociologue Pierre Bourdieu montre que le langage est un marqueur social. Parler un français « soutenu » confère une autorité et un prestige que le parler populaire n'a pas. Le pouvoir des mots n'est pas intrinsèque : il dépend de la position sociale de celui qui parle. Le langage reproduit et renforce les inégalités sociales.
Langage, vérité et mensonge
Le langage peut dire le vrai et mentir — c'est même une de ses propriétés distinctives. L'animal ne ment pas (il peut tromper par instinct, mais pas intentionnellement par le langage).
Pour Heidegger, le langage n'est pas un outil fabriqué par l'homme : c'est l'homme qui habite le langage. « Le langage est la maison de l'être. » C'est dans le langage que l'être se dévoile (vérité = alètheia, « dé-voilement »). Le poète, par sa parole, ouvre un accès à l'être que le langage technique et utilitaire ferme. La poésie est le langage le plus authentique.
Dans Vérité et mensonge au sens extra-moral, Nietzsche affirme que le langage est un tissu de métaphores usées que nous avons oublié être des métaphores. Les concepts « vérité », « cause », « substance » ne sont pas des reflets du réel : ce sont des conventions sociales cristallisées. Le langage ne dit pas le vrai — il crée des fictions que nous prenons pour des vérités.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur le langage | Concepts clés |
|---|---|---|
| Platon | Débat sur l'arbitraire vs la naturalité des noms (Cratyle) | Convention, nature, nom, Idée |
| Descartes | Le langage est la marque de la pensée rationnelle | Raison, machine, animal |
| Saussure | Le signe est arbitraire ; la langue est un système de différences | Signifiant/signifié, arbitraire, valeur |
| Hegel | La pensée n'existe que dans le mot ; pas de pensée sans langage | Mot, objectivité, détermination |
| Bergson | Le langage trahit la pensée en la figeant en concepts généraux | Durée, intuition, singularité, art |
| Merleau-Ponty | La parole parlante crée la pensée en l'énonçant | Parole parlée/parlante, geste, expression |
| Wittgenstein | La signification d'un mot est son usage ; jeux de langage | Jeux de langage, usage, ressemblances de famille |
| Austin | Dire, c'est faire : le langage accomplit des actions (performatif) | Constatif/performatif, actes de langage |
| Heidegger | Le langage est la maison de l'être ; la poésie dévoile le vrai | Alètheia, habiter, être, poésie |
| Nietzsche | Le langage est un tissu de métaphores usées | Métaphore, convention, fiction |
| Bourdieu | Le langage est un capital symbolique lié au pouvoir social | Capital symbolique, domination, violence symbolique |
Exercices types bac
II. Le langage peut trahir et appauvrir la pensée — Bergson : les mots figent la durée et généralisent le singulier. Nietzsche : le langage impose des fictions (métaphores usées). Orwell : la novlangue supprime la pensée critique.
III. Le langage peut être dépassé et renouvelé — Merleau-Ponty : la parole parlante crée du sens nouveau. L'art et la littérature repoussent les limites du dicible. Le langage n'est pas un obstacle quand il est inventif — il devient obstacle quand il se fige en clichés et en formules mortes.

