La Justice : Cours Complet
Philosophie Terminale — Droit naturel, droit positif, légalité et légitimité, équité, Rawls, justice distributive
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8. Rawls : la justice comme équité
2. Platon : la justice comme harmonie
9. Justice et égalité
3. Aristote : justice distributive et corrective
10. Vengeance, peine et justice
4. Droit naturel et droit positif
11. Désobéissance et loi injuste
5. Légalité et légitimité
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Pascal : justice et force
13. Exercices types bac
7. Le contrat social et la justice
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que la justice ?
Le mot « justice » a un double sens fondamental :
1. La justice comme vertu : qualité morale de l'individu juste, qui respecte le droit d'autrui et agit avec équité.
2. La justice comme institution : l'appareil judiciaire (tribunaux, lois, sanctions) qui organise la vie en société.
La question philosophique est : ces deux sens coïncident-ils ? La justice institutionnelle est-elle toujours juste moralement ? Et inversement, la justice morale peut-elle exister sans institutions ?
• Suffit-il d'obéir aux lois pour être juste ?
• Existe-t-il une justice naturelle, antérieure aux lois humaines ?
• La justice est-elle l'égalité ou l'équité (traiter différemment selon les cas) ?
• La force peut-elle fonder le droit ?
• La justice est-elle possible sans État ?
Platon : la justice comme harmonie
Platon construit dans la République une analogie entre la cité et l'âme. La justice n'est pas d'abord une affaire de lois ou de droits : c'est un ordre harmonieux où chaque partie remplit sa fonction propre.
| Partie de l'âme | Classe de la cité | Vertu correspondante | Fonction |
|---|---|---|---|
| Raison (logistikon) | Philosophes-rois | Sagesse | Gouverner, connaître le Bien |
| Cœur (thumos) | Gardiens-guerriers | Courage | Défendre, protéger |
| Désir (epithumia) | Artisans-producteurs | Tempérance | Produire, satisfaire les besoins |
La justice consiste en ce que chaque partie fasse ce qui lui revient et n'empiète pas sur les autres. L'âme est juste quand la raison gouverne le cœur et les désirs. La cité est juste quand les philosophes gouvernent, les guerriers défendent et les artisans produisent. L'injustice naît du désordre — quand une partie usurpe la fonction d'une autre (les désirs prennent le pouvoir, le cœur gouverne par la force).
Cette conception est hiérarchique et anti-démocratique : Platon pense que seuls les philosophes savent ce qu'est le Bien, et que le peuple doit obéir. La justice platonicienne repose sur une inégalité de nature entre les hommes — ce que les modernes contestent.
Aristote : justice distributive et corrective
Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque (livre V), donne l'analyse la plus influente de la justice. La justice est la vertu qui consiste à respecter le droit d'autrui. Elle prend deux formes principales :
| Type | Principe | Domaine | Exemple |
|---|---|---|---|
| Justice distributive | Proportionnalité géométrique : à chacun selon son mérite | Répartition des biens, des honneurs, des charges | Un médecin gagne plus qu'un débutant car sa compétence est supérieure |
| Justice corrective (commutative) | Égalité arithmétique : rétablir l'équilibre rompu | Transactions, réparations, sanctions | Le voleur rend ce qu'il a pris ; le contrat est respecté |
Aristote ajoute un concept essentiel : l'équité. La loi est générale, mais les cas sont particuliers. Appliquer la loi à la lettre peut produire des injustices. L'équité est la correction de la loi quand celle-ci, par sa généralité, s'avère inadaptée à un cas singulier. L'homme équitable est supérieur au simple légaliste : il sait adapter la règle au cas concret.
Égalité = traiter tout le monde de la même façon (même part pour tous).
Équité = traiter différemment les situations différentes (donner plus à celui qui a davantage besoin ou qui mérite davantage).
La justice n'est pas toujours l'égalité stricte — elle peut exiger des différences de traitement pour être véritablement juste.
Droit naturel et droit positif
C'est l'une des distinctions les plus fondamentales de la philosophie du droit.
| Critère | Droit naturel | Droit positif |
|---|---|---|
| Source | La nature humaine, la raison, Dieu | Le législateur, la convention, l'État |
| Universalité | Universel, valable partout et toujours | Particulier, varie selon les sociétés |
| Fondement | La justice en soi (idéal moral) | La volonté du souverain ou du peuple |
| Exemple | Le droit à la vie, la dignité humaine | Le Code civil, le Code pénal, la Constitution |
| Problème | Qui définit la « nature » ? Risque d'absolutisme | La loi peut être injuste (esclavage légal) |
Sophocle met en scène le conflit le plus pur entre droit naturel et droit positif. Antigone invoque les lois non écrites des dieux (droit naturel) pour enterrer son frère, contre l'édit de Créon (droit positif). Ce conflit n'a pas de solution simple : les deux « droits » ont leur légitimité.
Kelsen refuse l'idée de droit naturel : le droit est ce que l'État pose (ius positivum). Il n'y a pas de justice « en soi » extérieure au droit. Le juriste n'a pas à juger si la loi est moralement juste — seulement si elle est valide (adoptée selon les procédures correctes). Cette position a l'avantage de la rigueur mais le risque de légitimer toute loi, même tyrannique.
Légalité et légitimité
La distinction entre légalité (conformité à la loi en vigueur) et légitimité (conformité à un idéal de justice) est cruciale.
| Situation | Légal ? | Légitime ? |
|---|---|---|
| L'esclavage aux États-Unis avant 1865 | ✅ Oui (loi positive) | ❌ Non (injuste moralement) |
| Cacher un persécuté sous le régime nazi | ❌ Non (violation de la loi) | ✅ Oui (devoir moral) |
| Payer ses impôts dans un État démocratique | ✅ Oui | ✅ Oui (contribution au bien commun) |
| Lois ségrégationnistes (apartheid) | ✅ Oui (loi en vigueur) | ❌ Non (discrimination injuste) |
Si la légalité ne garantit pas la légitimité, alors le citoyen peut avoir le droit moral — voire le devoir — de résister à une loi injuste. C'est le fondement philosophique de la désobéissance civile (voir section 11).
Pascal : justice et force
Pascal, dans les Pensées, pose un diagnostic lucide et désenchanté sur le rapport entre justice et force :
« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. […] Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
Pascal observe que les hommes n'arrivent pas à s'accorder sur ce qui est juste (le juste varie selon les pays, les époques, les coutumes). En revanche, la force est reconnaissable par tous. Faute de pouvoir fonder le droit sur la justice (trop contestée), les sociétés fondent le droit sur la force — et habillent la force des habits de la justice. Le droit positif est souvent la loi du plus fort déguisée en légitimité.
Avant Pascal, les sophistes grecs avançaient la même idée. Thrasymaque (dans la République de Platon) affirme que la justice est ce qui sert les intérêts du plus fort : chaque régime définit comme « juste » ce qui l'avantage. Calliclès (dans le Gorgias) va plus loin : la vraie justice naturelle est le droit du plus fort ; les lois ne sont que l'arme des faibles pour museler les forts.
Rousseau répond que la force ne fait pas le droit : « Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. » La force contraint, elle n'oblige pas moralement. Un peuple soumis par la violence n'est pas un peuple qui consent. Le droit légitime suppose le consentement, non la force.
Le contrat social et la justice
Les théories du contrat social tentent de fonder la justice politique sur un accord volontaire entre individus libres et égaux, sortant de l'état de nature pour former une société organisée.
| Philosophe | État de nature | Motif du contrat | Type d'État |
|---|---|---|---|
| Hobbes | Guerre de tous contre tous (l'homme est un loup pour l'homme) | Sécurité : échapper à la mort violente | État absolu (Léviathan) — les individus cèdent tous leurs droits |
| Locke | Liberté et égalité, mais insécurité des droits naturels | Protection des droits (vie, liberté, propriété) | État libéral limité — le peuple garde un droit de résistance |
| Rousseau | Bonté naturelle, corruption par la société | Retrouver la liberté sous la loi commune | République démocratique — la volonté générale est souveraine |
La justice politique naît de la volonté générale — non pas la somme des volontés particulières, mais ce que les citoyens veulent comme intérêt commun. La loi juste est celle qui exprime la volonté générale. Obéir à cette loi, c'est obéir à soi-même, donc être libre (« l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté »).
Rawls : la justice comme équité
John Rawls propose l'une des théories de la justice les plus influentes du XXe siècle. Il cherche les principes de justice que des individus rationnels et impartiaux choisiraient pour organiser leur société.
Rawls imagine une position originelle : les individus choisissent les principes de justice derrière un voile d'ignorance — ils ne savent rien de leur position sociale, de leurs talents, de leur sexe, de leur fortune. Privés de cette information, ils ne peuvent pas favoriser leur propre situation. Ils choisiront donc des principes impartiaux.
1. Principe de liberté égale : chaque personne a droit au système le plus étendu de libertés fondamentales égales (liberté d'expression, de conscience, de vote, etc.).
2. Principe de différence : les inégalités sociales et économiques ne sont acceptables que si elles profitent aux membres les plus désavantagés de la société.
Le premier principe a priorité sur le second : on ne sacrifie pas les libertés fondamentales pour l'efficacité économique.
Derrière le voile d'ignorance, les individus raisonnent selon le principe du maximin : maximiser la situation du minimum (du plus mal loti). Puisque je pourrais être le plus défavorisé, je choisis les règles qui protègent le mieux cette position. C'est un raisonnement de prudence rationnelle face à l'incertitude.
Robert Nozick, dans Anarchie, État et Utopie (1974), s'oppose à Rawls. La justice ne concerne pas la répartition des biens (justice distributive) mais la légitimité des transferts. Un bien est justement possédé s'il a été acquis ou transféré de manière légitime (achat, don, héritage). L'État n'a pas à redistribuer — ce serait violer le droit de propriété. L'État minimal (police, justice, défense) est le seul État juste.
Justice et égalité
L'égalité est au cœur de l'idéal de justice, mais il existe plusieurs conceptions de l'égalité, souvent en tension :
| Type d'égalité | Principe | Exemple | Philosophe |
|---|---|---|---|
| Égalité formelle (juridique) | Mêmes droits pour tous devant la loi | Droit de vote universel, non-discrimination | Déclaration des droits de l'homme |
| Égalité des chances | Même point de départ, résultat selon le mérite | École publique gratuite, concours ouverts | Rawls (égalité équitable des chances) |
| Égalité des résultats | Réduire les écarts réels de richesse/conditions | Redistribution fiscale, minima sociaux | Marx, socialisme |
| Équité | Traiter différemment les situations différentes | Discrimination positive, bourses sur critères sociaux | Aristote, Rawls (principe de différence) |
L'égalité formelle peut masquer des inégalités réelles. Anatole France ironisait sur « la majestueuse égalité des lois, qui interdit au riche comme au pauvre de coucher sous les ponts ». L'égalité juridique sans égalité réelle est une abstraction creuse. Mais l'égalité des résultats peut étouffer la liberté et l'initiative. Trouver le bon équilibre entre égalité et liberté est l'enjeu central de la justice sociale.
Vengeance, peine et justice
La vengeance est une réaction privée, passionnelle, disproportionnée et sans fin (la spirale vindicative). La justice pénale est publique, rationnelle, proportionnée et finale (elle met un terme au conflit).
| Critère | Vengeance | Justice pénale |
|---|---|---|
| Auteur | La victime ou son clan | L'État, un tiers impartial |
| Mobile | Passion, ressentiment | Application rationnelle de la loi |
| Mesure | Disproportionnée, escalade | Proportionnelle au délit |
| Finalité | Satisfaction personnelle | Rétablir l'ordre, protéger la société |
Pour Hegel, la peine n'est pas une vengeance mais la négation de la négation du droit. Le crime nie le droit ; la peine nie le crime et rétablit le droit. Punir le criminel, c'est le respecter comme être rationnel responsable de ses actes — c'est lui reconnaître sa dignité de sujet libre.
Rétributivisme (Kant, Hegel) : la peine est méritée, proportionnelle à la faute. Le criminel « doit » être puni.
Utilitarisme (Bentham) : la peine est justifiée par ses conséquences — dissuasion, protection de la société, réhabilitation.
Abolitionnisme (Foucault) : le système pénal reproduit les rapports de pouvoir. La prison ne réhabilite pas, elle fabrique des délinquants.
Désobéissance et loi injuste
C'est l'un des sujets classiques du bac. La réponse est non — précisément parce que la légalité ne garantit pas la légitimité (section 5).
La désobéissance civile se distingue de la simple délinquance par plusieurs caractères :
1. Elle est publique (pas clandestine) — le désobéissant agit au grand jour.
2. Elle est non violente — elle ne s'attaque pas aux personnes.
3. Elle est motivée par la conscience morale — elle invoque un principe de justice supérieur à la loi.
4. Le désobéissant accepte la sanction — il montre par là qu'il respecte l'idée de loi tout en contestant cette loi particulière.
Thoreau (1849) refuse de payer l'impôt qui finance l'esclavage et la guerre du Mexique. Gandhi organise la marche du sel pour contester le monopole colonial britannique. Martin Luther King pratique le sit-in et la marche pacifique contre la ségrégation raciale. Tous trois montrent que la justice exige parfois la transgression de la loi positive au nom d'une loi morale plus haute.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur la justice | Concepts clés |
|---|---|---|
| Platon | La justice est l'harmonie de l'âme et de la cité | Raison/cœur/désir, philosophes-rois |
| Aristote | Justice distributive (selon le mérite) et corrective (rétablir l'équilibre) | Proportionnalité, équité, juste milieu |
| Pascal | La justice sans la force est impuissante ; la force se déguise en justice | Force/justice, coutume, relativisme |
| Hobbes | La justice naît du contrat ; avant l'État, pas de justice | État de nature, Léviathan, sécurité |
| Locke | La justice protège les droits naturels (vie, liberté, propriété) | Droits naturels, consentement, résistance |
| Rousseau | La justice naît de la volonté générale dans le contrat social | Volonté générale, liberté civile |
| Rawls | La justice comme équité : liberté égale + principe de différence | Voile d'ignorance, maximin, position originelle |
| Nozick | La justice concerne la légitimité des transferts, pas la répartition | État minimal, droit de propriété |
| Hegel | La peine restaure le droit en niant la négation du crime | Négation de la négation, dignité |
| Kelsen | Le droit est ce que l'État pose ; pas de droit naturel | Positivisme juridique, validité |
| Thoreau | Le citoyen a le devoir de désobéir aux lois injustes | Désobéissance civile, conscience |
Exercices types bac
II. Non, l'égalité stricte peut être injuste — Aristote : la justice distributive est proportionnelle au mérite. Donner le même salaire au débutant et à l'expert est « égal » mais injuste. L'équité corrige l'égalité mécanique.
III. La justice est une égalité complexe qui intègre les différences — Rawls : le principe de différence tolère les inégalités si elles profitent aux plus désavantagés. La justice n'est ni l'égalité absolue ni l'inégalité brute, mais un équilibre dynamique entre égalité des droits et prise en compte des situations réelles.

