Le Devoir : Cours Complet
Philosophie Terminale — Morale, impératif catégorique, éthique de la vertu, responsabilité, désobéissance
8. Nietzsche : la morale comme domination
2. Obligation morale vs contrainte
9. La responsabilité : Jonas et Levinas
3. Les trois grandes éthiques
10. Devoir et désobéissance civile
4. Kant : le devoir et la loi morale
11. Dilemmes moraux classiques
5. Agir par devoir vs conformément au devoir
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. L'utilitarisme : juger par les conséquences
13. Exercices types bac
7. L'éthique de la vertu : Aristote
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que le devoir ?
Le devoir est ce que l'on est moralement tenu de faire, indépendamment de nos désirs ou de notre intérêt. C'est une obligation intérieure : je sens que je dois agir d'une certaine manière, même si personne ne me force et même si cela me coûte.
Le mot vient du latin debere (« être redevable »). Le devoir implique une dette envers quelque chose qui nous dépasse : la loi morale, autrui, l'humanité, ou notre propre conscience.
• D'où vient le devoir ? Est-il fondé sur la raison, le sentiment, ou la société ?
• Agir par devoir supprime-t-il la liberté ?
• Le devoir est-il compatible avec le bonheur ?
• Faut-il juger une action par son intention ou par ses conséquences ?
• Y a-t-il un droit de désobéir à la loi au nom de la morale ?
Obligation morale vs contrainte
| Critère | Obligation morale | Contrainte |
|---|---|---|
| Source | Intérieure (conscience, raison) | Extérieure (loi, menace, force) |
| Liberté | Suppose la liberté — je choisis d'obéir | Nie la liberté — je suis forcé |
| Sanction | Remords, mauvaise conscience | Punition légale, sanction sociale |
| Nature | Morale (devoir-être) | Physique ou juridique (pouvoir) |
| Exemple | Je dois dire la vérité (même si personne ne m'y oblige) | Je dois payer mes impôts (sinon amende) |
Pour Kant, il n'y a de devoir que pour un être libre. Un animal ou un robot n'a pas de devoir car il ne choisit pas. Le devoir est une obligation que la raison s'impose à elle-même — c'est l'autonomie (se donner sa propre loi), le contraire de l'hétéronomie (recevoir sa loi d'ailleurs : désirs, société, peur).
Un acte peut être légal sans être moral (une loi injuste, comme les lois ségrégationnistes), et moral sans être légal (désobéir à une loi injuste). Le devoir moral est supérieur au devoir légal — c'est ce qui fonde la possibilité de la désobéissance civile.
Les trois grandes éthiques
La philosophie morale se structure autour de trois approches fondamentales, qui répondent différemment à la question « Comment savoir si une action est bonne ? »
| Éthique | Question centrale | Critère du bien | Philosophe clé |
|---|---|---|---|
| Déontologique | Quel est mon devoir ? | L'intention et le respect de la loi morale | Kant |
| Conséquentialiste | Quelles sont les conséquences ? | Les résultats (maximiser le bonheur) | Bentham, Mill |
| De la vertu | Quel genre de personne être ? | Le caractère vertueux de l'agent | Aristote |
Un homme cache un innocent poursuivi par un meurtrier. Le meurtrier frappe à la porte et demande si l'innocent est là.
Kant (déontologie) : il faut dire la vérité, car mentir est toujours contraire au devoir, quelles que soient les conséquences.
Mill (conséquentialisme) : il faut mentir, car cela sauve une vie — le résultat global est meilleur.
Aristote (vertu) : le vertueux fait preuve de prudence (phronesis) et juge la situation dans sa singularité — ici, protéger l'innocent est courageux et juste.
Kant : le devoir et la loi morale
Kant ouvre les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) par une affirmation célèbre : « Il n'y a rien au monde, ni même hors du monde, qui puisse être tenu pour bon sans restriction, si ce n'est une bonne volonté. »
La bonne volonté est la volonté d'agir par devoir, c'est-à-dire par pur respect pour la loi morale — non par intérêt, par habitude, par peur ou par inclination. C'est l'intention qui donne sa valeur morale à l'action, pas le résultat.
L'impératif catégorique est la loi morale que la raison se donne à elle-même. Kant en donne trois formulations complémentaires :
| # | Formulation | Explication |
|---|---|---|
| 1 | Loi universelle : « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » | Avant d'agir, demande-toi : Et si tout le monde faisait pareil ? Si la réponse est contradictoire ou absurde (ex. : tout le monde ment → le langage perd son sens → mentir devient impossible), alors l'action est immorale. |
| 2 | Humanité comme fin : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » | Ne jamais instrumentaliser autrui. L'être humain a une dignité (valeur absolue), pas un prix (valeur relative). L'esclavage, la manipulation, l'exploitation violent cet impératif. |
| 3 | Autonomie : « Agis comme si tu étais par ta maxime un membre législateur d'un règne universel des fins. » | Chaque être rationnel est à la fois auteur et sujet de la loi morale. La morale n'est pas imposée de l'extérieur : c'est la raison qui se donne sa propre loi (autonomie). |
Hegel : le formalisme kantien est vide. L'impératif catégorique ne dit pas quoi faire concrètement, il donne seulement un test formel. Il ignore les situations concrètes, les conflits de devoirs, la vie éthique réelle (famille, société, État).
Benjamin Constant : Kant est absurde quand il dit qu'il faut dire la vérité au meurtrier. Le devoir de ne pas mentir est-il supérieur au devoir de sauver une vie ?
Mill : juger par l'intention est insuffisant. Une action bien intentionnée mais catastrophique n'est pas bonne. Les conséquences comptent.
Agir par devoir vs conformément au devoir
Kant distingue deux manières de faire son devoir :
| Agir conformément au devoir | Agir par devoir |
|---|---|
| L'action est conforme à la loi morale, mais le motif est un intérêt | L'action est conforme à la loi morale et le motif est le pur respect de la loi |
| Le commerçant qui ne triche pas parce qu'il a peur de perdre ses clients | Le commerçant qui ne triche pas parce que c'est mal de tromper |
| Pas de valeur morale (l'action est bonne par accident) | Valeur morale authentique |
Kant imagine un homme naturellement bienveillant qui aide les autres par plaisir. Cet homme est aimable, mais ses actes n'ont pas de valeur morale : il suit son inclination, pas le devoir. Si ce même homme, frappé par le malheur, perdait tout plaisir à aider mais continuait quand même par devoir, alors seulement son action aurait une valeur morale.
C'est une thèse dure : la morale exige de faire le bien non pas parce qu'on le veut, mais parce qu'on le doit.
Le poète Schiller ironise : « J'aide volontiers mes amis, mais hélas je le fais avec inclination ; il me pèse de n'être pas vertueux. » Autrement dit : Kant rend la morale si austère que seul celui qui souffre en faisant le bien serait vraiment moral. Kant répondra que l'inclination n'est pas contraire au devoir — elle n'est simplement pas son fondement.
L'utilitarisme : juger par les conséquences
L'utilitarisme (Bentham, Mill) est l'opposé de la déontologie kantienne. Le devoir n'est pas d'obéir à une loi formelle, mais de produire le meilleur résultat possible : le plus grand bonheur pour le plus grand nombre.
Une action est bonne si ses conséquences augmentent le bien-être global. Mentir, voler ou même tuer pourraient être moralement justifiés si le résultat net est positif (plus de bonheur que de souffrance).
1. Concret : il évalue les situations réelles, pas des principes abstraits.
2. Impartial : mon bonheur ne compte pas plus que celui des autres.
3. Flexible : il s'adapte aux contextes (contrairement au rigorisme kantien).
4. Démocratique : il prend en compte le bien de tous, pas d'une élite.
1. Injustice : il peut justifier le sacrifice d'un innocent si cela profite au plus grand nombre (ex. : torturer un suspect pour sauver 100 vies).
2. Imprévisibilité : on ne peut jamais calculer toutes les conséquences à l'avance.
3. Réduction : tout ramener au plaisir/souffrance ignore la dignité, les droits, la justice.
4. Exigence excessive : si le devoir est de maximiser le bonheur global, alors je devrais donner tout mon argent aux plus pauvres — exigence surhumaine.
L'éthique de la vertu : Aristote
Aristote propose une troisième voie. La question n'est pas « Que dois-je faire ? » (Kant) ni « Quelles conséquences produire ? » (Mill) mais « Quel genre de personne dois-je être ? » La morale est affaire de caractère, pas de règles.
Une vertu est une disposition stable à bien agir, acquise par l'habitude. Elle est un juste milieu entre deux excès :
| Défaut (par manque) | Vertu (juste milieu) | Excès |
|---|---|---|
| Lâcheté | Courage | Témérité |
| Insensibilité | Tempérance | Intempérance |
| Avarice | Générosité | Prodigalité |
| Servilité | Fierté | Vanité |
| Timidité | Modestie | Impudence |
La vertu suprême est la prudence (phronesis) — la sagesse pratique qui permet de délibérer correctement dans chaque situation singulière. Le prudent ne suit pas une règle mécanique : il évalue les circonstances, pèse les options et choisit le meilleur parti. C'est un « œil de l'âme » qui voit le bien dans chaque situation concrète.
C'est la grande force de l'éthique de la vertu : elle intègre la singularité des situations, là où Kant applique une règle universelle et Mill un calcul abstrait.
Nietzsche : la morale comme domination
Nietzsche ne se demande pas « Que dois-je faire ? » mais « D'où vient la morale ? Qui l'a inventée et pourquoi ? » C'est une approche généalogique : remonter aux origines historiques et psychologiques des valeurs morales.
Nietzsche distingue deux origines historiques de la morale :
Morale des maîtres (aristocratique) : les forts, les nobles définissent le « bien » comme ce qui est puissant, noble, créateur. Le « mauvais » est ce qui est faible, bas, servile. C'est une morale affirmative.
Morale des esclaves (ressentiment) : les faibles, ne pouvant vaincre les forts, inversent les valeurs. Ils appellent « bien » la faiblesse, l'humilité, la soumission, et « mal » la force, l'orgueil, la puissance. C'est le ressentiment — la haine impuissante qui crée les valeurs morales chrétiennes (humilité, pitié, abnégation).
Nietzsche ne propose pas d'abolir toute morale. Il veut une transvaluation des valeurs : dépasser la morale du ressentiment (qui nie la vie) pour retrouver une morale affirmatrice qui dit oui à la vie, à la création, à la puissance. L'homme supérieur (Übermensch) crée ses propres valeurs au lieu de les recevoir d'une tradition.
La responsabilité : Jonas et Levinas
Jonas renouvelle la question du devoir face à la puissance technique moderne. La technique donne à l'humanité le pouvoir de détruire la nature et les conditions de la vie future. Cela crée un devoir nouveau : la responsabilité envers les générations à venir.
Son impératif : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur Terre. » C'est un anti-Kant : pas un impératif formel, mais un impératif concret fondé sur la peur (l'heuristique de la peur : imaginer le pire pour l'éviter).
Pour Levinas, le devoir ne vient pas de la raison (Kant) ni du calcul (Mill) mais de la rencontre avec le visage d'autrui. Le visage de l'autre est nu, vulnérable, et il m'interpelle : il me dit « ne me tue pas », il me rend responsable avant même que je ne choisisse de l'être.
La responsabilité est infinie et asymétrique : je suis responsable de l'autre plus que l'autre n'est responsable de moi. C'est une éthique radicale de l'altérité.
Devoir et désobéissance civile
Cette question croise le devoir, la justice et la politique. Si la loi est injuste, le devoir moral impose-t-il de lui désobéir ?
Thoreau est le premier à théoriser la désobéissance civile. Face à l'esclavage et à la guerre contre le Mexique, il refuse de payer ses impôts et est emprisonné. Sa thèse : quand la loi est injuste, l'homme juste a le devoir de lui désobéir. Obéir à une loi immorale, c'est être complice de l'injustice.
Arendt distingue la désobéissance civile du simple crime : le désobéissant agit publiquement, non violemment, au nom d'un principe supérieur de justice, et il accepte la sanction. C'est un acte politique, pas individuel : il vise à changer la loi, pas à la contourner pour son profit.
1. La loi est manifestement injuste (elle viole les droits fondamentaux).
2. L'action est publique (pas clandestine).
3. L'action est non violente.
4. Le désobéissant accepte la sanction (il ne fuit pas la loi, il la conteste).
5. Les voies légales ont été épuisées.
Dilemmes moraux classiques
Un tramway fou se dirige vers cinq personnes. Vous pouvez actionner un aiguillage pour le dévier sur une voie où se trouve une seule personne. Devez-vous agir ?
Utilitariste : oui — sauver 5 vies vaut le sacrifice d'une.
Kantien : non — utiliser une personne comme moyen (la sacrifier) viole sa dignité.
Vertu : le prudent considère la situation dans toute sa complexité et cherche la décision la plus juste possible, sans se réfugier dans un calcul mécanique.
Benjamin Constant critique Kant : si un meurtrier demande où se cache votre ami, Kant exige de dire la vérité. Constant objecte qu'on ne doit la vérité qu'à ceux qui y ont droit, et qu'un meurtrier n'y a pas droit. Kant maintient sa position : mentir est toujours contraire au devoir, car si chacun mentait quand il le juge utile, toute confiance disparaîtrait.
Que faire quand deux devoirs s'opposent ? Dire la vérité ET protéger l'innocent ? Le devoir envers sa famille ET le devoir envers l'État ? Kant ne résout pas bien ce problème (il nie qu'il y ait de vrais conflits de devoirs). L'éthique de la vertu (Aristote) et l'éthique de la responsabilité (Jonas, Weber) sont mieux équipées pour penser ces tensions.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur le devoir | Concepts clés |
|---|---|---|
| Kant | Le devoir est l'obéissance à la loi morale que la raison se donne | Impératif catégorique, bonne volonté, autonomie, dignité |
| Bentham / Mill | Le devoir est de maximiser le bonheur pour le plus grand nombre | Utilité, conséquences, calcul hédonique |
| Aristote | Le devoir est de cultiver les vertus et d'agir avec prudence | Vertu, juste milieu, phronesis, caractère |
| Nietzsche | La morale du devoir est une invention des faibles (ressentiment) | Généalogie, maîtres/esclaves, transvaluation |
| Jonas | Le devoir nouveau est la responsabilité envers les générations futures | Principe responsabilité, heuristique de la peur, technique |
| Levinas | Le devoir naît du visage d'autrui qui m'interpelle | Visage, altérité, responsabilité infinie |
| Thoreau | On a le devoir de désobéir aux lois injustes | Désobéissance civile, conscience individuelle |
| Arendt | La désobéissance civile est un acte politique légitime | Non-violence, publicité, principe supérieur |
| Hegel | Le devoir abstrait (Kant) doit s'incarner dans la vie éthique concrète | Sittlichkeit, famille, société civile, État |
| Rousseau | La conscience morale est un guide naturel vers le bien | Voix de l'âme, sentiment naturel |
Exercices types bac
II. Oui, les principes rigides peuvent être immoraux — Hegel : le formalisme kantien est aveugle aux situations concrètes. Mill : les principes doivent céder devant des conséquences catastrophiques. Les conflits de devoirs montrent les limites des principes.
III. La vertu comme alternative aux principes — Aristote : la phronesis permet d'agir moralement dans chaque situation singulière sans appliquer une règle mécanique. Le vertueux a un « sens moral » formé par l'habitude qui le guide mieux qu'un principe abstrait.

