Nana — Émile Zola
Résumé complet, analyse des personnages et des thèmes — Fiche de lecture
1. Résumé détaillé
2. Personnages
3. Thèmes et analyse
4. La « mouche d’or » — allégorie du Second Empire
5. Structure et narration
6. Lien avec L’Assommoir
7. Contexte historique
8. Exercices
9. Questions fréquentes
Résumé détaillé
Chapitres 1 à 5 — L’apparition de Nana et la conquête de Paris
Septembre 1867. Le Tout-Paris se presse au théâtre des Variétés pour la première d’une opérette, La Blonde Vénus. La salle est pleine de grands noms : le comte Muffat de Beuville, chambellan de l’Impératrice, sa femme la comtesse Sabine, le marquis de Chouard, le banquier Steiner, le journaliste Fauchery. Tous attendent de voir la nouvelle vedette, une certaine Nana, dont on ne sait rien sinon qu’elle est très belle.
Nana apparaît sur scène dans le rôle de Vénus. Elle ne sait ni chanter, ni jouer. Sa voix est fausse, ses gestes sont gauches, le public ricane. Mais au troisième acte, elle paraît presque nue, dans un simple voile transparent, et un silence de mort tombe sur la salle. Sa beauté physique est si écrasante qu’elle anéantit toute critique. Les hommes sont subjugués. Nana triomphe non par le talent mais par le corps — et Zola pose immédiatement l’équation du roman : la chair est plus puissante que l’esprit, le désir est plus fort que la raison.
Après le spectacle, les prétendants affluent. Nana vit dans un appartement du boulevard Haussmann, entretenue successivement par différents amants. Le banquier Steiner est son premier protecteur sérieux — il la couvre de cadeaux et lui achète une propriété à la campagne, La Mignotte. Mais Nana est capricieuse, dépensière et instable. Elle accumule les amants sans s’attacher à aucun.
Le comte Muffat, homme pieux et rigide, résiste d’abord. Chambellan de l’Impératrice, catholique pratiquant, marié à une femme vertueuse, il est le dernier homme qu’on imaginerait chez une courtisane. Mais la beauté de Nana le hante. Il résiste pendant des semaines, se bat avec sa conscience, prie — et finit par céder. Sa chute est lente, progressive, et totale. Zola décrit avec une précision clinique comment le désir physique détruit les défenses morales, religieuses et sociales d’un homme.
Parallèlement, le journaliste Fauchery écrit un article célèbre intitulé La Mouche d’or, portrait à peine voilé de Nana. Il y décrit une fille née dans le ruisseau, élevée dans la misère et la promiscuité, qui monte à Paris et empoisonne l’aristocratie par le sexe. La mouche d’or est une mouche à ordures dorée par le soleil — belle à voir, mortelle au toucher. Cet article est la thèse du roman entière, résumée en une métaphore.
Chapitres 5 à 9 — La dévoration des fortunes
Nana installe un rythme de vie extravagant. Elle dépense sans compter : robes, bijoux, mobilier, chevaux, domestiques, repas pantagruéliques. Elle ne gère rien, n’économise rien, gaspille tout. Les factures s’empilent, les créanciers assiègent sa porte — mais il y a toujours un nouvel amant pour payer.
Muffat devient son amant principal. Il lui installe un hôtel particulier avenue de Villiers et la couvre d’or. En retour, Nana le traite avec un mépris grandissant. Elle le trompe ouvertement — avec des acteurs, des cochers, des femmes. Elle prend un plaisir sadique à l’humilier : elle le fait attendre des heures dans son antichambre, elle rit de lui devant ses amis, elle le force à ramper littéralement à ses pieds. Muffat accepte tout, parce qu’il ne peut plus se passer d’elle. Zola montre la dégradation d’un homme respecté en pantin soumis, étape par étape.
Le jeune Georges Hugon, 17 ans, fils d’une bonne famille, s’éprend de Nana. Elle en fait son jouet — elle l’appelle « Bébé », le traite comme un enfant, couche avec lui par amusement. Son frère aîné Philippe Hugon, officier, est envoyé pour le ramener à la raison — et tombe lui-même amoureux de Nana. La mère Hugon, une vieille dame respectable, voit ses deux fils détruits par la même femme.
Le comte Muffat découvre que sa propre femme, la vertueuse Sabine, a pris un amant — le journaliste Fauchery, celui-là même qui a écrit l’article sur la « mouche d’or ». L’ironie est cruelle : pendant que Muffat se ruine chez Nana, sa femme l’imite à domicile. La corruption touche toute la société, de haut en bas.
Chapitres 10 à 12 — L’apogée et la destruction
Nana est au sommet de sa puissance. Elle vit dans un hôtel particulier somptueux, décoré avec un luxe tapageur et vulgaire. Elle reçoit le Tout-Paris. Les hommes les plus puissants de l’Empire font antichambre chez elle. Elle possède un haras et fait courir un cheval nommé… Nana. Lors du Grand Prix de Longchamp, le cheval Nana remporte la course dans une scène d’une intensité symbolique remarquable. La foule hurle « Nana ! Nana ! » — le nom de la courtisane se confond avec le cri de la victoire. Pendant quelques minutes, Nana règne sur Paris, sur les tribunes, sur l’Empire entier. C’est son apothéose.
Mais la mécanique de destruction est déjà lancée. Nana engloutit les fortunes avec une régularité terrifiante. Steiner est ruiné, ses affaires s’effondrent. Le vieux marquis de Chouard, beau-père de Muffat, vient ramper chez Nana pour acheter ses faveurs — un vieillard obscène qui paye en bijoux et en honte. Philippe Hugon vole dans les caisses de son régiment pour donner de l’argent à Nana — il est arrêté et déshonoré. Georges Hugon, apprenant que Nana ne l’aime pas et ne l’aimera jamais, tente de se suicider en se poignardant avec des ciseaux chez elle. Il survit, mais sa mère, Mme Hugon, est anéantie.
Muffat est la victime la plus complète. Il a donné à Nana tout son argent, sa dignité, sa foi. Quand il la surprend au lit avec le marquis de Chouard — son propre beau-père —, l’horreur atteint son comble. Un vieil homme et son gendre partagent la même courtisane. Muffat est humilié au-delà de toute réparation. Il tente un moment de se raccrocher à la religion, va prier dans une église — mais même la foi ne tient plus. Nana a tout détruit.
Chapitres 13 à 14 — La fuite et la mort
Au chapitre 13, Nana disparaît brusquement. Elle quitte Paris du jour au lendemain, abandonnant son hôtel, ses dettes, ses amants. On la signale en Russie, en Égypte, dans divers pays. Les rumeurs courent : elle aurait séduit un prince russe, un vice-roi, elle vivrait dans un luxe oriental. La vérité est plus sordide : elle fuit ses créanciers et une existence devenue insoutenable même pour elle.
Le dernier chapitre est un chef-d’œuvre d’écriture. Nana est de retour à Paris, à l’hôtel du Grand, boulevard des Capucines. Elle est mourante, atteinte de la variole — la « petite vérole ». Son visage, autrefois d’une beauté qui faisait tomber les empires, est méconnaissable : une bouillie de pus, de croûtes et de sang, un masque de mort vivante. Zola décrit la décomposition du corps avec une précision clinique effroyable. Le corps qui avait été son arme, son pouvoir et sa fortune se retourne contre elle et la dévore de l’intérieur.
Quelques anciennes amies veillent le corps. Les hommes, eux, ont disparu. Muffat ne vient pas. Steiner ne vient pas. Aucun des hommes qui ont rampé à ses pieds ne vient la voir mourir.
Pendant ce temps, dans la rue, la foule défile en hurlant « À Berlin ! À Berlin ! ». La guerre franco-prussienne vient d’être déclarée — c’est le 19 juillet 1870. Nana meurt au moment exact où la France entre dans la guerre qui va détruire le Second Empire. Sa mort et la mort du régime se superposent. Le corps pourri de Nana et le corps pourri de l’Empire ne font qu’un.
Personnages
| Personnage | Identité | Sort dans le roman |
|---|---|---|
| Nana (Anna Coupeau) | Courtisane, fille de Gervaise et Coupeau | Triomphe par le corps, dévore les fortunes, meurt de la variole à 29 ans |
| Comte Muffat | Chambellan de l’Impératrice, catholique rigide | Victime principale : ruiné financièrement, humilié, trahi par sa femme et par Nana |
| Comtesse Sabine de Muffat | Épouse de Muffat, apparemment vertueuse | Prend un amant (Fauchery), prouvant que la corruption touche aussi la noblesse « légitime » |
| Steiner | Banquier, premier protecteur de Nana | Ruiné par Nana, fait faillite |
| Georges Hugon | Jeune homme de 17 ans, « Bébé » | Amoureux fou de Nana, tente de se suicider chez elle |
| Philippe Hugon | Officier, frère aîné de Georges | Vole dans les caisses de son régiment pour Nana, arrêté et déshonoré |
| Mme Hugon | Mère de Georges et Philippe | Voit ses deux fils détruits, incarne la souffrance maternelle |
| Marquis de Chouard | Vieillard, beau-père de Muffat | Vient ramper chez Nana malgré son âge et son rang, symbole de la pourriture aristocratique |
| Fauchery | Journaliste, auteur de l’article « La Mouche d’or » | Amant de Sabine de Muffat, il critique Nana tout en étant lui-même corrompu |
| Fontan | Acteur médiocre, amant de Nana | Le seul homme que Nana aime vraiment — et le seul qui la maltraite physiquement |
| Satin | Prostituée, amie et amante de Nana | Relation la plus sincère de Nana — la seule personne qui l’aime sans calcul |
| Zoé | Femme de chambre de Nana | Calcule froidement comment tirer profit de la situation, finit par ouvrir sa propre maison close |
Thèmes et analyse
Le corps comme arme et comme destin
Le corps de Nana est le moteur de toute l’intrigue. C’est par son corps qu’elle triomphe au théâtre, qu’elle conquiert ses amants, qu’elle accumule les fortunes. Et c’est par son corps qu’elle meurt : la variole détruit littéralement le visage qui faisait sa puissance. Zola construit une symétrie terrible entre le premier chapitre (Nana nue sur scène, triomphante) et le dernier (Nana défigurée sur son lit de mort). Le corps qui donne tout reprend tout. C’est la logique naturaliste poussée à son extrême : le corps est un destin biologique, pas un choix moral.
La prostitution comme système social
Zola ne présente pas Nana comme une anomalie morale — il la montre comme le produit logique d’une société inégalitaire. Nana est née dans la misère (fille d’alcooliques dans L’Assommoir), n’a reçu aucune éducation, et n’a que son corps comme capital. La prostitution n’est pas un vice individuel : c’est un mécanisme social où les hommes riches achètent les corps des femmes pauvres. Zola dénonce les deux côtés : Nana est vénale et destructrice, mais les hommes qui la paient sont tout aussi responsables de leur propre ruine. Le système fonctionne parce que les deux parties y trouvent leur compte — jusqu’à ce qu’il détruise tout le monde.
La pourriture du Second Empire
Nana est une allégorie politique. Le Second Empire de Napoléon III (1852–1870) est présenté par Zola comme un régime brillant en surface mais pourri en profondeur. L’aristocratie impériale — les Muffat, les Chouard, les Steiner — affiche la respectabilité, la piété, l’ordre moral, mais derrière la façade, elle se vautre dans la corruption, l’adultère et la débauche. Nana est le révélateur de cette pourriture : elle ne la crée pas, elle la met en lumière. La mort de Nana au moment de la déclaration de guerre est le coup de grâce symbolique : le corps de Nana et le corps de l’Empire pourrissent ensemble.
L’argent et le gaspillage
Nana dépense des fortunes astronomiques — et ne possède rien. Elle vit dans le luxe le plus extravagant mais est perpétuellement endettée. Les milliers de francs que Muffat lui verse disparaissent comme de l’eau dans du sable. Zola montre que l’argent de Nana n’est pas de l’argent « productif » (il ne crée rien, n’investit rien) — c’est de l’argent de destruction. Chaque franc dépensé par Nana est un franc arraché à un homme qui l’a lui-même arraché à la société. L’argent circule de la classe productive vers la classe parasitaire, et se dissipe en pure perte. C’est l’économie du Second Empire vue comme une hémorragie.
Hérédité et déterminisme
Nana est la fille de Gervaise Macquart et de Coupeau — une mère alcoolique et un père mort de delirium tremens. Dans la logique des Rougon-Macquart, elle porte en elle l’hérédité de la « fêlure » familiale. Zola ne la juge pas moralement — il l’explique biologiquement et socialement. Nana n’a pas choisi d’être ce qu’elle est : elle est le produit de son hérédité (la « tare » alcoolique) et de son milieu (la misère du faubourg). Le naturalisme refuse la notion de libre arbitre : Nana est un cas clinique, pas un péché.
La « mouche d’or » — allégorie du Second Empire
L’article de Fauchery, La Mouche d’or, est la clé de lecture du roman. Zola y résume sa thèse en une métaphore saisissante : Nana est une mouche née sur un tas d’ordures (le faubourg ouvrier), qui s’envole vers les beaux quartiers et empoisonne tout ce qu’elle touche. Elle est dorée par le soleil — belle, scintillante — mais elle porte en elle la pourriture de ses origines. Elle ne détruit pas l’aristocratie par méchanceté : elle la détruit parce que c’est dans sa nature, comme une mouche contamine la nourriture qu’elle touche.
Structure et narration
Le roman comporte 14 chapitres qui couvrent environ trois ans (1867–1870). La structure est circulaire : le premier chapitre montre Nana triomphante sur scène, le dernier la montre défigurée sur son lit de mort. Entre les deux, une trajectoire ascendante puis descendante, comme une courbe parabolique.
Chaque chapitre est construit comme un tableau — une grande scène qui se suffit à elle-même. Le chapitre 1 est le tableau du théâtre. Le chapitre 5 est le tableau de La Mignotte (la campagne). Le chapitre 11 est le tableau du Grand Prix de Longchamp. Le chapitre 14 est le tableau de l’agonie. Cette construction en tableaux est caractéristique du naturalisme zolien : chaque scène est un « document humain » observé avec la précision d’un scientifique.
Le narrateur est omniscient mais adopte souvent le point de vue collectif — celui de « on », de la rumeur, de la société parisienne qui observe, commente et juge Nana. Ce choix narratif est significatif : Nana n’est pas un cas isolé, elle est un phénomène social que toute la ville regarde, discute et alimente. Paris est à la fois le public et le complice de sa propre corruption.
Lien avec L’Assommoir
Nana est la suite directe de L’Assommoir (1877), le septième tome des Rougon-Macquart. Dans L’Assommoir, on suit Gervaise Macquart, une blanchisseuse du faubourg parisien, qui sombre dans la misère et l’alcoolisme. Sa fille Anna (« Nana »), apparaît enfant dans le roman : elle grandit dans la promiscuité, la violence domestique et la pauvreté. À la fin de L’Assommoir, la petite Nana, adolescente, commence déjà à traîner dans les rues et à vendre ses charmes.
Nana reprend le personnage quelques années plus tard, à 18 ans, devenue courtisane. Le lien entre les deux romans est fondamental pour comprendre la thèse de Zola : Nana n’est pas née courtisane — elle a été fabriquée par la misère. L’Assommoir montre les causes (la pauvreté, l’alcoolisme, l’absence d’éducation), Nana montre les conséquences (la prostitution, la destruction sociale). Les deux romans forment un diptyque indissociable.
Contexte historique
L’action se déroule pendant les dernières années du Second Empire (1867–1870). C’est l’époque des grands boulevards haussmanniens, des cafés-concerts, des courses hippiques, des bals de l’Opéra — un Paris brillant et festif qui masque des tensions profondes. L’Empire de Napoléon III, né d’un coup d’État en 1851, repose sur un mélange de prospérité économique, de censure politique et de corruption généralisée.
Le roman se termine le 19 juillet 1870, jour de la déclaration de guerre à la Prusse. Cette guerre, désastreuse pour la France, conduira à la chute de l’Empire (septembre 1870), à la Commune de Paris (mars–mai 1871) et à l’avènement de la Troisième République. Zola, en faisant mourir Nana ce jour-là, établit une équivalence entre la décomposition du corps de la courtisane et la décomposition du régime impérial.
La publication de Nana en 1880 a provoqué un scandale considérable. Les descriptions du corps de Nana, de la prostitution, de l’homosexualité féminine (la relation avec Satin) et de la mort par variole ont choqué les critiques bien-pensants. Mais le succès commercial a été fulgurant : 55 000 exemplaires vendus le premier jour. Nana est devenu l’un des plus grands succès de librairie du XIXe siècle.
Exercices
Exercice 1 — La scène du Grand Prix
Voir des pistes de réponse
Exercice 2 — Premier et dernier chapitre
Voir des pistes de réponse
Exercice 3 — Dissertation
Voir un plan possible
II. Mais elle est aussi une victime du déterminisme — fille d’alcooliques (L’Assommoir), élevée dans la misère et la violence, elle n’a jamais eu d’autre choix que son corps. Zola ne la juge pas moralement : il l’explique par l’hérédité et le milieu. Sa mort par la variole est la preuve ultime qu’elle n’échappe pas aux lois biologiques.
III. En réalité, le vrai « coupable » est le système — une société qui produit la misère, qui n’éduque pas les filles pauvres, et qui permet aux hommes riches d’acheter des corps sans conséquence. Nana est un symptôme, pas une cause. Le roman ne dénonce pas une femme : il dénonce un monde. Ouverture : comparer avec Pot-Bouille, où la même bourgeoisie est critiquée mais sans figure de courtisane — la corruption vient de l’intérieur.
