🦊 Biographie de Jean de La Fontaine
Le maître des Fables — L’homme qui a fait parler les animaux pour mieux peindre les hommes
1. Enfance champenoise et vocation tardive (1621–1658)
2. Fouquet, la disgrâce et la survie (1658–1668)
3. Les Fables : trois recueils (1668–1694)
4. Les dernières années (1684–1695)
5. Les grandes œuvres
6. L’art de la fable
7. Questions fréquentes
🏡 1. Enfance champenoise et vocation tardive (1621–1658)
Un provincial rêveur
Jean de La Fontaine naît le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, en Champagne, dans une famille de la bourgeoisie locale. Son père, Charles de La Fontaine, est maître des Eaux et Forêts — un poste qui gère les rivières, les bois et la chasse. Le jeune Jean grandit au contact de la nature : les forêts de Champagne, les animaux, les paysans, les saisons. Ce monde rural nourrit directement les Fables — La Fontaine est le seul grand auteur classique qui connaît vraiment la campagne.
Ses études sont décousues : un passage au séminaire (il envisage brièvement la prêtrise), des études de droit à Paris, un retour à Château-Thierry. En 1647, il se marie — un mariage arrangé avec Marie Héricart, qu’il négligera toute sa vie. Il hérite de la charge de maître des Eaux et Forêts de son père, qu’il exerce sans enthousiasme. La Fontaine est un rêveur, un distrait, un flâneur — la légende (peut-être exagérée) le décrit oubliant ses rendez-vous, se perdant dans les bois en lisant un livre, incapable de gérer ses propres finances.
La découverte de la vocation
La Fontaine n’écrit presque rien avant trente-cinq ans. C’est un vocationnel tardif — contrairement à Hugo ou Rimbaud, qui sont des prodiges précoces. Il lit beaucoup (Horace, Virgile, Boccace, Rabelais, Marot), compose quelques vers de circonstance, et se cherche. Ce n’est qu’à Paris, au contact des cercles littéraires, que sa vocation se précise. Son premier texte publié, une adaptation d’une comédie de Térence (L’Eunuque, 1654), passe inaperçu.
🏰 2. Fouquet, la disgrâce et la survie (1658–1668)
Le protégé de Fouquet
En 1658, La Fontaine entre au service de Nicolas Fouquet, le surintendant des finances de Louis XIV — l’homme le plus riche et le plus puissant de France après le roi. Fouquet est un mécène éblouissant qui protège les artistes. La Fontaine lui dédie des poèmes et jouit de sa générosité.
En 1661, Louis XIV fait arrêter Fouquet — accusé de détournement de fonds, jalousé pour le faste de son château de Vaux-le-Vicomte. Fouquet est condamné à la prison à vie. La plupart de ses protégés l’abandonnent. La Fontaine, lui, reste fidèle — il écrit l’Élégie aux nymphes de Vaux et l’Ode au roi pour demander la clémence. Ce courage lui vaut le respect de l’opinion mais la méfiance durable de Louis XIV, qui ne lui pardonnera jamais cette fidélité à un rival déchu.
Les protectrices
Sans Fouquet, La Fontaine se retrouve sans revenus. Il survit grâce à une succession de protectrices aristocratiques : la duchesse d’Orléans (qui l’héberge au palais du Luxembourg), la duchesse de Bouillon, et surtout Mme de La Sablière, une femme savante et généreuse, qui le loge pendant vingt ans (1672–1693) dans son hôtel parisien. La Fontaine vit chez elle comme un « pensionnaire » perpétuel — nourri, logé, libre d’écrire. À la mort de Mme de La Sablière, il est recueilli par le banquier d’Hervart, qui l’héberge jusqu’à sa mort.
Cette dépendance envers les protecteurs est le lot commun des écrivains du XVIIe siècle — il n’y a pas de droits d’auteur, pas de marché du livre au sens moderne. Mais elle explique aussi pourquoi les Fables sont remplies de critiques indirectes du pouvoir : La Fontaine ne peut pas attaquer le roi en face — il le fait à travers le Lion, le Loup, le Renard.
📖 3. Les Fables : trois recueils (1668–1694)
Premier recueil (1668) — Livres I à VI
En 1668, La Fontaine publie les six premiers livres des Fables, dédiés au Dauphin (le fils de Louis XIV, qui a sept ans). Ces 124 fables, inspirées d’Ésope (fabuliste grec du VIe siècle av. J.-C.) et de Phèdre (fabuliste latin), contiennent les textes les plus célèbres : « Le Corbeau et le Renard », « La Cigale et la Fourmi », « Le Loup et l’Agneau », « Le Chêne et le Roseau », « Le Lièvre et la Tortue ». Le succès est immense et immédiat.
Deuxième recueil (1678–1679) — Livres VII à XI
Dix ans plus tard, La Fontaine publie cinq nouveaux livres, dédiés à Mme de Montespan (la favorite du roi). Ces fables sont plus longues, plus complexes, plus philosophiques. La Fontaine s’affranchit d’Ésope : il puise dans les sources orientales (le fabuliste indien Pilpay), invente ses propres histoires, et donne aux fables une profondeur morale et politique nouvelle. « Les Animaux malades de la peste », « Le Coche et la Mouche », « La Laitière et le Pot au lait » sont parmi les plus grands textes de la littérature française.
Troisième recueil (1694) — Livre XII
Le douzième et dernier livre, publié un an avant la mort de La Fontaine, est le plus méditatif. Les fables y sont plus longues, plus graves, plus personnelles. La Fontaine, vieillissant, réfléchit sur le temps, la mort, la sagesse. « Le Vieux Chat et la Jeune Souris » et « Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire » sont des textes testamentaires.
🕊️ 4. Les dernières années (1684–1695)
En 1684, La Fontaine est élu à l’Académie française — mais Louis XIV retarde son approbation pendant plusieurs mois, signe de sa rancune tenace (la fidélité à Fouquet, les Contes jugés licencieux). Dans ses dernières années, La Fontaine se rapproche de la religion, renie publiquement ses Contes (ses nouvelles érotiques), et mène une vie retirée.
Il meurt le 13 avril 1695, à soixante-treize ans. Selon la légende, on trouve sous ses vêtements un cilice (un instrument de pénitence) — le fabuliste libertin serait mort en pénitent. Il est enterré au cimetière des Saints-Innocents, à Paris. Ses restes sont transférés au cimetière du Père-Lachaise en 1817.
📚 5. Les grandes œuvres
| Œuvre | Date | Genre | Contenu |
|---|---|---|---|
| Fables | 1668–1694 | Fable en vers | 243 fables en 12 livres — le chef-d’œuvre absolu |
| Contes et nouvelles en vers | 1665–1685 | Conte érotique | Récits licencieux inspirés de Boccace et l’Arioste |
| Le Songe de Vaux | 1671 | Poésie | Hommage au château de Fouquet — mêle prose et vers |
🎨 6. L’art de la fable
La fable n’est pas un genre mineur
La Fontaine a transformé un genre considéré comme scolaire et mineur (la fable morale pour enfants) en un art poétique majeur. Avant lui, la fable est une anecdote plate suivie d’une morale explicite. Avec lui, elle devient un petit théâtre en vers : des personnages vivants, des dialogues, des descriptions, une mise en scène — et une morale qui n’est jamais aussi simple qu’elle en a l’air.
Les vers libres
L’innovation formelle de La Fontaine est le vers libre classique (à ne pas confondre avec le vers libre moderne). Il mélange des vers de longueurs différentes — alexandrins, octosyllabes, hexasyllabes — dans un même poème, selon les besoins du récit. Un vers court accélère l’action ; un vers long la ralentit. Les enjambements, les rejets, les coupes irrégulières créent un rythme narratif d’une souplesse unique dans la poésie classique. Chaque fable a sa propre musique.
La satire masquée
Sous Louis XIV, la satire directe est dangereuse. La Fontaine utilise le masque animal pour dire ce qu’un pamphlet ne pourrait pas dire. Le Lion est le roi — tyrannique, capricieux, injuste. Le Renard est le courtisan — rusé, flatteur, menteur. Le Loup est le puissant — brutal et sans pitié. L’Agneau est le peuple — innocent et sacrifié. « La raison du plus fort est toujours la meilleure » : cette morale du « Loup et l’Agneau » est une critique du pouvoir absolu, exprimée avec une clarté que même un enfant comprend — et que le roi ne peut pas sanctionner, parce que ce n’est « qu’une fable ».
