Au Bonheur des Dames – Zola : Résumé, Analyse et Fiche de Lecture

Fiche complète — Le roman de la naissance des grands magasins et du capitalisme moderne

Auteur
Émile Zola (1840–1902)
Titre
Au Bonheur des Dames
Date de publication
1883
Genre
Roman naturaliste
Mouvement littéraire
Naturalisme
Cycle
Les Rougon-Macquart — 11e volume sur 20
Nombre de chapitres
14 chapitres
Cadre
Paris, un grand magasin inspiré du Bon Marché, sous le Second Empire
Personnage principal
Denise Baudu
Étude
Classique du lycée et du collège, fréquemment au programme de français

Publié en 1883, Au Bonheur des Dames est le onzième volume des Rougon-Macquart et l’un des rares romans optimistes du cycle. Zola y raconte l’essor d’un grand magasin parisien — le « Bonheur des Dames » — qui écrase les petits commerces du quartier par ses prix bas, ses innovations commerciales et son gigantisme. Au milieu de cette révolution commerciale, la jeune Denise Baudu, une provinciale sans fortune, entre comme vendeuse au magasin et gravit les échelons par son courage et son intelligence, jusqu’à conquérir le cœur du patron, Octave Mouret. Roman du capitalisme naissant, de la consommation de masse et de la condition des employés, Au Bonheur des Dames est aussi, de manière surprenante, une histoire d’amour.

Contexte historique et littéraire

La révolution des grands magasins

Le XIXe siècle voit naître un phénomène commercial sans précédent : le grand magasin. Le Bon Marché (fondé par Aristide Boucicaut en 1852), les Grands Magasins du Louvre (1855), Le Printemps (1865) et la Samaritaine (1870) transforment radicalement les habitudes de consommation des Parisiens. Ces magasins inventent des pratiques qui nous semblent évidentes aujourd’hui : le prix fixe (au lieu du marchandage), l’entrée libre (on peut regarder sans acheter), les soldes, la publicité, le retour des marchandises, et l’accumulation spectaculaire de produits dans des espaces immenses.

Zola a minutieusement étudié le fonctionnement du Bon Marché avant d’écrire le roman. Il a visité le magasin à plusieurs reprises, pris des notes sur l’architecture, les rayons, les méthodes de vente, les conditions de travail des employés et la psychologie des clientes. Au Bonheur des Dames est, comme tous les romans de Zola, fondé sur une enquête documentaire approfondie.

Zola en 1883

En 1883, Zola est au sommet de sa carrière. L’Assommoir (1877) et Nana (1880) lui ont apporté la célébrité et la fortune. Il est le chef de file incontesté du naturalisme. Au Bonheur des Dames marque pourtant un tournant dans le cycle : là où les romans précédents étaient sombres et pessimistes (la misère de L’Assommoir, la corruption de Nana, la décadence de Pot-Bouille), Au Bonheur des Dames est un roman de l’énergie, du mouvement et — fait rare chez Zola — de l’optimisme. Le grand magasin, malgré ses excès, est présenté comme une force de progrès.

Le roman et Pot-Bouille

Au Bonheur des Dames est la suite directe de Pot-Bouille (1882), le dixième volume des Rougon-Macquart. Octave Mouret, personnage secondaire dans Pot-Bouille, y apparaît comme un jeune ambitieux qui séduit et épouse la propriétaire d’un petit magasin de nouveautés. Dans Au Bonheur des Dames, Mouret est devenu veuf et a transformé le petit magasin en un empire commercial géant. On peut lire Au Bonheur des Dames indépendamment, mais la connaissance de Pot-Bouille enrichit la compréhension du personnage de Mouret.

Résumé

L’arrivée de Denise (chapitres 1-3)

Denise Baudu, une jeune Normande de vingt ans, arrive à Paris avec ses deux jeunes frères, Jean et Pépé, après la mort de leurs parents. Elle vient rejoindre son oncle Baudu, qui tient un petit commerce de tissus — « Le Vieil Elbeuf » — en face du Bonheur des Dames.

Le contraste est immédiat et saisissant. Le Vieil Elbeuf est une boutique sombre, poussiéreuse, en déclin. Le Bonheur des Dames est un monde éblouissant : des vitrines éclatantes, des étoffes par milliers, une foule de clientes fascinées, une architecture grandiose. Denise est à la fois attirée et effrayée par ce spectacle.

L’oncle Baudu ne peut pas l’embaucher : sa boutique périclite à cause de la concurrence du grand magasin. Denise, n’ayant pas d’autre choix, se fait engager comme vendeuse au Bonheur des Dames. Elle entre dans le monstre qui dévore les petits commerçants de son propre oncle.

Les débuts sont difficiles. Denise est mal habillée (elle n’a pas les moyens de se vêtir correctement), maladroite, timide. Les autres vendeuses la méprisent et la harcèlent. Elle est la cible de moqueries constantes. Mais elle observe, apprend, et fait preuve d’une intelligence et d’une résistance remarquables.

L’expansion du magasin et la destruction du petit commerce (chapitres 4-7)

Octave Mouret, le patron du Bonheur des Dames, est un génie du commerce. Il comprend intuitivement la psychologie de la consommation : il sait que les femmes sont attirées par l’abondance, le spectacle et la tentation. Il organise le magasin comme un piège séduisant : les rayons sont disposés pour forcer les clientes à traverser le maximum de départements, les soldes créent un sentiment d’urgence, les étalages sont conçus pour susciter le désir. Mouret dit lui-même qu’il « exploite la femme » — il utilise le désir féminin comme moteur commercial.

Parallèlement, les petits commerçants du quartier sont écrasés un par un. L’oncle Baudu voit sa clientèle fondre. Le vieux Bourras, un marchand de parapluies dont la boutique jouxte le grand magasin, refuse de vendre son local malgré les offres de Mouret — mais sa résistance est vaine. Les petits commerces ferment les uns après les autres. Zola décrit cette destruction avec une ambivalence remarquable : il montre la souffrance des petits commerçants (leur ruine, leur humiliation, leur désespoir), mais il montre aussi que le grand magasin représente le progrès — des prix plus bas, un choix plus large, une économie plus dynamique.

Mouret remarque Denise. Il est d’abord intrigué par cette vendeuse timide qui ne ressemble à aucune autre, puis attiré, puis obsédé. Mais Denise résiste : elle refuse ses avances. C’est la première femme qui lui dit non — et cette résistance le bouleverse.

Point clé : Mouret est habitué à dominer les femmes — comme clientes (il exploite leur désir de consommation) et comme maîtresses (il a de nombreuses liaisons). Denise est la seule qui échappe à cette domination. Son refus est à la fois sentimental (elle ne veut pas être une conquête parmi d’autres) et moral (elle ne veut pas devoir sa position à une faveur). C’est ce refus qui transforme Mouret.

Les épreuves de Denise (chapitres 8-10)

Denise est renvoyée du magasin (officiellement pour des raisons administratives, en réalité à cause des intrigues de vendeuses jalouses). Elle connaît une période de misère — elle vit dans une chambre minuscule, nourrit ses frères avec presque rien, cherche du travail sans succès. Cette période de détresse est le moment le plus sombre du roman, qui rappelle les tonalités de L’Assommoir.

Mais Denise ne sombre pas. Elle est réembauchée au Bonheur des Dames et, cette fois, son talent est reconnu. Elle monte en grade progressivement : seconde vendeuse, puis première de son rayon. Elle gagne le respect de ses collègues par sa compétence, sa droiture et sa gentillesse. Elle propose des réformes pour améliorer les conditions de travail des employés (repos hebdomadaire, cantine, logements décents) — des réformes que Mouret finira par adopter.

Mouret est de plus en plus amoureux de Denise. Il lui offre des promotions, des cadeaux, des privilèges — elle refuse tout ce qui ressemblerait à une faveur. Elle veut réussir par son mérite, pas par la protection du patron. Cette intégrité rend Mouret fou : habitué à tout obtenir par l’argent et le charme, il est désarmé face à une femme qui ne se vend pas.

Le triomphe et le dénouement (chapitres 11-14)

Le Bonheur des Dames continue son expansion vertigineuse. Mouret entreprend un agrandissement colossal du magasin — il achète et détruit les immeubles voisins pour construire un palais de commerce encore plus grandiose. La grande vente de blanc (chapitre 14, le « blanc ») est le sommet commercial du roman : le magasin tout entier est transformé en un océan de tissus blancs, une orgie de soie, de dentelle et de mousseline qui attire des milliers de clientes dans un état de frénésie consommatrice.

Parallèlement, les petits commerçants achèvent de mourir. Geneviève, la cousine de Denise et fille de l’oncle Baudu, meurt de chagrin (son fiancé, Colomban, l’a quittée pour une vendeuse du grand magasin). L’oncle Baudu est ruiné. Bourras est expulsé. La victoire du grand magasin est totale — mais elle a un coût humain terrible.

Mouret finit par déclarer son amour à Denise dans une scène d’une intensité remarquable. Il lui offre non pas sa protection, mais sa main — il veut l’épouser. Denise, qui l’aime en secret depuis longtemps, accepte. Le roman se termine sur ce mariage : le patron du plus grand magasin de Paris épouse une simple vendeuse. C’est un dénouement optimiste — rare chez Zola — qui suggère que le progrès économique peut être humanisé par la compassion et l’amour.

Le dénouement : Le mariage de Denise et Mouret a été critiqué comme un « conte de fées » incompatible avec le naturalisme. Mais Zola défend ce choix : Denise n’est pas une Cendrillon passive — elle a conquis Mouret par son refus, sa compétence et sa droiture. Et Mouret n’est pas un prince charmant — il est un capitaliste que l’amour transforme en être plus humain. Le dénouement est optimiste, mais pas naïf.

Les personnages principaux

PersonnageRôleFonction
Denise BauduVendeuse, puis première de rayonL’héroïne — courageuse, intègre, elle refuse de se soumettre et finit par transformer Mouret
Octave MouretPatron du Bonheur des DamesLe génie commercial — séducteur, manipulateur, il est transformé par l’amour de Denise
L’oncle BauduPetit commerçant, oncle de DeniseLa victime du progrès — il représente l’ancien monde du petit commerce, écrasé par le grand magasin
BourrasMarchand de parapluiesLe résistant — il refuse de vendre sa boutique, mais sa résistance est vaine
GenevièveCousine de Denise, fille de BauduLa victime sentimentale — elle meurt de chagrin quand son fiancé la quitte
Mme DesforgesMaîtresse de Mouret, femme du mondeLa rivale — elle représente les femmes que Mouret séduit et abandonne
BourdoncleBras droit de MouretLe rationaliste — il craint que l’amour de Mouret pour Denise ne ruine l’entreprise
Jean et PépéFrères de DeniseLa charge familiale — Denise travaille en partie pour les nourrir

Denise et Mouret : deux forces opposées

CritèreDeniseMouret
OrigineProvinciale modeste, orphelineBourgeois ambitieux, self-made man
Rapport aux autresCompassion, solidaritéManipulation, domination
Rapport aux femmes/hommesRefuse de se vendre, veut être respectéeExploite le désir féminin (commercial et sentimental)
Vision du commerceLe progrès doit être humain — réformes socialesLe progrès est une force irrésistible — peu importe les victimes
ÉvolutionS’affirme, monte en grade, reste intègreDécouvre l’amour, s’humanise

Thèmes principaux

La naissance du capitalisme moderne

Au Bonheur des Dames est le premier grand roman sur le capitalisme commercial moderne. Zola décrit avec une précision visionnaire les mécanismes du grand magasin : l’économie d’échelle (acheter en gros pour vendre moins cher), la rotation rapide des stocks (vendre beaucoup avec de petites marges plutôt que peu avec de grosses marges), la publicité (catalogues, affiches, vitrines), le crédit, les soldes. Ces techniques, qui sont aujourd’hui la base du commerce mondial, étaient révolutionnaires dans les années 1860-1880. Zola en perçoit à la fois la puissance (le progrès, la baisse des prix, la démocratisation de l’accès aux biens) et le danger (la destruction du petit commerce, l’exploitation des employés, la manipulation des consommateurs).

La destruction créatrice

Le grand magasin détruit les petits commerces — mais il crée aussi de la richesse, de l’emploi et du progrès. Zola reprend intuitivement un concept que l’économiste Schumpeter théorisera plus tard sous le nom de « destruction créatrice » : le progrès économique implique la destruction de l’ancien par le nouveau. Le Bonheur des Dames est une machine de guerre commerciale qui écrase les Baudu, les Bourras et les autres petits commerçants — mais il offre aussi des prix plus bas aux consommateurs, crée des milliers d’emplois et transforme le mode de vie des Parisiens. Zola ne condamne pas le progrès : il montre qu’il a un coût humain.

La condition des employés

Zola décrit minutieusement les conditions de travail dans le grand magasin. Les vendeuses sont mal payées, logées dans des dortoirs exigus, soumises à une discipline stricte, menacées de renvoi au moindre écart. Elles sont en compétition permanente entre elles pour les commissions. Elles mangent mal, dorment mal, vivent dans une précarité constante. Denise, quand elle propose des réformes (congés, cantine, logements), anticipe les lois sociales qui seront votées en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Zola montre que le progrès commercial ne suffit pas : il doit s’accompagner d’un progrès social.

La séduction et la consommation

Mouret est un séducteur — à la fois des femmes (il multiplie les maîtresses) et des clientes (il conçoit le magasin comme un piège à désir). Zola établit un parallèle constant entre la séduction amoureuse et la séduction commerciale : dans les deux cas, il s’agit de susciter le désir, de créer un besoin, de pousser à l’acte (l’achat ou la liaison). Les grandes ventes du magasin sont décrites comme des scènes de fièvre collective, presque érotique : les clientes touchent les étoffes, caressent les tissus, se jettent sur les produits avec une frénésie qui ressemble à la passion. Cette analyse de la consommation comme désir manipulé est d’une modernité saisissante.

Le progrès et ses victimes

L’oncle Baudu, Bourras, Geneviève incarnent les victimes du progrès. Leur souffrance est réelle et poignante : Baudu est ruiné, Geneviève meurt, Bourras est expulsé. Zola ne minimise pas cette souffrance. Mais il ne la transforme pas non plus en condamnation du progrès : le grand magasin est une force inévitable, comme la locomotive ou l’électricité. On ne peut pas l’arrêter — on peut seulement tenter de l’humaniser. C’est le rôle de Denise : elle ne détruit pas le grand magasin, elle le rend plus juste.

La femme et le pouvoir

Denise est un personnage féministe avant la lettre. Dans un monde dominé par les hommes (Mouret, Bourdoncle, les chefs de rayon), elle s’impose par son mérite, pas par la séduction. Elle refuse les avances de Mouret — non par pruderie, mais par dignité : elle ne veut pas devoir sa position à une faveur. Son ascension est le résultat de son travail, de son intelligence et de sa droiture. Quand Mouret la demande en mariage, c’est lui qui se soumet — l’homme le plus puissant du commerce parisien est « vaincu » par une simple vendeuse.

Analyse littéraire

Le grand magasin comme personnage

Le Bonheur des Dames n’est pas seulement un décor : c’est un personnage à part entière. Zola le décrit comme un organisme vivant — qui naît, croît, se nourrit (de clientes), dévore (les petits commerces) et se reproduit (par l’expansion). Le magasin est décrit avec le vocabulaire du corps et de la machine : il a des « artères » (les couloirs), un « souffle » (la foule), une « fièvre » (les grandes ventes). Cette personnification est typique du naturalisme zolien, qui applique aux phénomènes sociaux le vocabulaire de la biologie.

La structure : ascension de Denise et expansion du magasin

Le roman est construit sur deux mouvements parallèles :

  • L’ascension de Denise : de vendeuse méprisée à première de rayon, puis à future épouse du patron.
  • L’expansion du magasin : de grand magasin à empire commercial, avec des agrandissements successifs.

Les deux mouvements sont liés : Denise monte à mesure que le magasin grandit. Mais ils sont aussi en tension : Denise voit les dégâts causés par l’expansion (la ruine de son oncle) et tente de les atténuer. La structure du roman est donc à la fois ascendante (contrairement à la courbe descendante de L’Assommoir) et dialectique (progrès et souffrance coexistent).

Les grandes ventes : des morceaux de bravoure

Les scènes de grandes ventes (chapitres 4, 9 et surtout 14 — la « vente de blanc ») sont des morceaux de bravoure littéraire. Zola y déploie toute sa puissance descriptive : l’accumulation vertigineuse des étoffes, la foule des clientes en état de transe, le bruit, les couleurs, les odeurs, le mouvement perpétuel. Ces scènes fonctionnent comme des tableaux — Zola peint le grand magasin comme un impressionniste peindrait une gare ou un bal. Elles sont aussi des analyses sociologiques : Zola montre comment le dispositif commercial crée une fièvre d’achat collective, un désir artificiel qui pousse les femmes à acheter ce dont elles n’ont pas besoin.

Un naturalisme optimiste ?

Au Bonheur des Dames est souvent considéré comme le roman le plus optimiste des Rougon-Macquart. Là où L’Assommoir se termine par la mort de Gervaise et Germinal par le massacre des mineurs, Au Bonheur des Dames se termine par un mariage et une promesse de réformes sociales. Certains critiques ont vu dans cet optimisme une concession à la littérature populaire (le conte de fées de la vendeuse qui épouse le patron). D’autres y ont vu la conviction sincère de Zola que le progrès, malgré ses dégâts, est une force positive — à condition d’être accompagné de justice sociale.

Scènes clés à connaître

Chapitre 1 — L’arrivée de Denise devant le magasin

Denise découvre le Bonheur des Dames pour la première fois :

Le contraste entre la boutique sombre de l’oncle Baudu et les vitrines éblouissantes du grand magasin est saisissant. Denise est fascinée et effrayée. La scène installe le conflit central du roman : l’ancien monde contre le nouveau, le petit commerce contre le grand magasin.

Chapitre 4 — La première grande vente

Le magasin organise une grande vente de soldes :

Zola décrit la foule des clientes envahissant le magasin comme un torrent, se jetant sur les tissus avec une frénésie quasi physique. La scène est un morceau de bravoure descriptif qui illustre la puissance du désir commercial et la capacité de Mouret à manipuler les consommatrices.

Chapitre 7 — Le renvoi de Denise

Denise est renvoyée du magasin sous de faux prétextes :

Les intrigues des vendeuses jalouses aboutissent au licenciement de Denise. C’est le point le plus bas de son parcours. La scène montre la brutalité du monde du travail et la précarité des employées — mais aussi la dignité de Denise, qui part sans se plaindre.

Chapitre 11 — Denise refuse Mouret

Mouret déclare ses sentiments ; Denise refuse ses avances :

Scène d’une tension remarquable. Mouret offre tout ce qu’il peut — argent, position, protection. Denise refuse : elle ne veut pas être une maîtresse entretenue, elle veut être respectée. Ce refus est l’acte qui transforme définitivement Mouret.

Chapitre 14 — La vente de blanc

Le sommet commercial du roman — le magasin tout entier est un océan de blanc :

La plus grande scène descriptive du roman. Des montagnes de linge blanc, de soie, de dentelle. Les clientes sont en transe. Le magasin est décrit comme un organisme vivant en pleine apothéose. C’est aussi le moment du triomphe de Denise : elle est au sommet de sa carrière, et Mouret lui demande sa main.

Place dans les Rougon-Macquart

Au Bonheur des Dames est le onzième volume du cycle. Octave Mouret est un membre de la famille Rougon-Macquart : il est le fils de François Mouret et de Marthe Rougon (La Conquête de Plassans). Il apparaît d’abord dans Pot-Bouille (1882) comme un jeune arriviste séducteur, avant de devenir le patron du grand magasin dans Au Bonheur des Dames.

Denise Baudu, en revanche, n’appartient pas à la famille Rougon-Macquart. Elle est un personnage extérieur au cycle, ce qui est rare. Son intégrité morale et sa capacité à résister au déterminisme (elle ne sombre pas dans la misère malgré les épreuves) en font un personnage atypique dans l’univers de Zola, habituellement dominé par la fatalité héréditaire et sociale.

Sujets de dissertation possibles

Sujet 1

Au Bonheur des Dames est-il un roman optimiste ou un roman critique ? Vous analyserez la vision du progrès que propose Zola.

Sujet 2

En quoi le grand magasin est-il un « personnage » dans Au Bonheur des Dames ? Vous montrerez comment Zola le décrit comme un organisme vivant.

Sujet 3

Denise Baudu est-elle une héroïne naturaliste ou une héroïne de conte de fées ? Vous analyserez la construction du personnage dans le roman.

Sujet 4

Comparez la vision du monde ouvrier dans L’Assommoir et dans Au Bonheur des Dames. En quoi les deux romans proposent-ils des perspectives différentes sur la condition des travailleurs ?

Préparer l’oral

Extraits fréquemment étudiés

  • Chapitre 1 : l’incipit — l’arrivée de Denise, le contraste entre le Vieil Elbeuf et le Bonheur des Dames.
  • Chapitre 4 : la première grande vente — la foule, la fièvre d’achat, le spectacle commercial.
  • Chapitre 7 : le renvoi de Denise — la précarité des employées, la dignité face à l’injustice.
  • Chapitre 9 : la mort de Geneviève — la souffrance des victimes du progrès.
  • Chapitre 11 : Denise refuse Mouret — le refus comme acte de dignité et de liberté.
  • Chapitre 14 : la vente de blanc — l’apothéose commerciale et le dénouement amoureux.

Conseils pour la présentation d’œuvre

  • Situez le roman dans les Rougon-Macquart et sa relation avec Pot-Bouille.
  • Analysez le double mouvement du roman : ascension de Denise + expansion du magasin.
  • Montrez l’ambivalence de Zola face au progrès : il n’est ni pour ni contre le grand magasin — il montre ses forces et ses dégâts.
  • Comparez avec L’Assommoir ou Germinal pour montrer la diversité du naturalisme zolien.
  • Parlez de la modernité du roman : la consommation de masse, la publicité, la manipulation du désir — des thèmes qui résonnent directement avec le monde contemporain.

Questions fréquentes

Le Bonheur des Dames a-t-il réellement existé ?
Le Bonheur des Dames est un magasin fictif, mais Zola s’est inspiré de grands magasins réels, en particulier le Bon Marché (fondé par Aristide Boucicaut) et les Grands Magasins du Louvre. Zola a visité le Bon Marché à plusieurs reprises, pris des notes détaillées sur son fonctionnement, et transposé ses observations dans le roman. Le Bonheur des Dames est une synthèse de tous les grands magasins parisiens des années 1860-1880.
Qui est Octave Mouret ?
Octave Mouret est le patron du Bonheur des Dames. C’est un personnage des Rougon-Macquart, fils de François Mouret. Il apparaît d’abord dans Pot-Bouille (1882) comme un jeune arriviste. Dans Au Bonheur des Dames, il est devenu un génie du commerce — visionnaire, séducteur, manipulateur — qui a transformé un petit magasin en empire. Son histoire avec Denise le transforme en homme plus humain.
Pourquoi Denise refuse-t-elle les avances de Mouret ?
Denise refuse Mouret non par indifférence (elle l’aime), mais par dignité. Elle ne veut pas être une maîtresse entretenue ni devoir sa carrière à une faveur du patron. Elle veut être respectée comme une personne, pas traitée comme une conquête. Ce refus est l’acte central du roman : il force Mouret à la voir comme une égale, pas comme une proie.
Le roman est-il optimiste ou pessimiste ?
C’est l’un des rares romans optimistes des Rougon-Macquart. Contrairement à L’Assommoir ou Germinal, il se termine par un mariage et une promesse de réformes sociales. Mais cet optimisme est nuancé : Zola montre aussi les victimes du progrès (les petits commerçants ruinés, Geneviève qui meurt). Le roman suggère que le progrès est inévitable, mais qu’il doit être accompagné de justice pour être acceptable.
Quel est le rapport entre Au Bonheur des Dames et L’Assommoir ?
Les deux romans font partie des Rougon-Macquart, mais ils dépeignent des milieux très différents. L’Assommoir (1877) est le roman de la misère ouvrière et de la déchéance ; Au Bonheur des Dames (1883) est le roman du commerce et de l’ascension. Les deux illustrent le naturalisme, mais avec des tonalités opposées : l’un est tragique, l’autre est (relativement) optimiste. Ensemble, ils montrent les deux faces du Second Empire : la misère en bas, l’énergie commerciale en haut.
Qu’est-ce que la « vente de blanc » ?
La « vente de blanc » (chapitre 14) est la grande vente annuelle du Bonheur des Dames consacrée au linge blanc (draps, serviettes, nappes, dentelles, mousselines). Zola en fait la scène la plus spectaculaire du roman : le magasin entier est transformé en un océan de blanc, et des milliers de clientes se pressent dans les rayons dans un état de frénésie. C’est à la fois l’apothéose commerciale de Mouret et le dénouement du roman (il demande la main de Denise pendant cette vente).
En quoi ce roman est-il moderne ?
Au Bonheur des Dames est d’une modernité frappante. Les thèmes qu’il aborde — la consommation de masse, la manipulation du désir, la publicité, la destruction du petit commerce par les grandes enseignes, les conditions de travail des employés — sont exactement les mêmes que ceux qui alimentent les débats contemporains sur Amazon, les centres commerciaux et le commerce en ligne. Le roman est une analyse précoce et lucide du capitalisme commercial tel qu’il existe encore aujourd’hui.

Pour aller plus loin