La Religion : Cours Complet
Philosophie Terminale — Foi et raison, critiques de la religion, sacré, laïcité, preuves de Dieu
8. Nietzsche : la mort de Dieu
2. Le sacré et le profane
9. Pascal : le pari
3. Croire et savoir
10. Kierkegaard : le saut de la foi
4. Les preuves de l'existence de Dieu
11. Religion, morale et politique
5. Kant : la religion dans les limites de la raison
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Feuerbach : Dieu est une projection de l'homme
13. Exercices types bac
7. Marx et Freud : critiques de la religion
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que la religion ?
Le mot « religion » a deux étymologies possibles, qui éclairent ses deux dimensions :
Religare (relier) : la religion relie les hommes entre eux et les relie au divin. C'est un lien communautaire et spirituel.
Relegere (recueillir, relire avec soin) : la religion est une attitude de scrupule, de respect attentif envers le sacré, les rites et les textes.
La religion comprend trois dimensions : des croyances (doctrines, dogmes), des pratiques (rites, prières, cérémonies) et une communauté (l'Église, la oumma, la sangha).
• Peut-on prouver l'existence de Dieu par la raison ?
• La religion est-elle un besoin fondamental de l'homme ou une illusion à dépasser ?
• La foi est-elle compatible avec la raison et la science ?
• La religion libère-t-elle ou aliène-t-elle l'homme ?
• Peut-on fonder la morale sans religion ?
Le sacré et le profane
Émile Durkheim (Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912) définit la religion non par la croyance en Dieu (certaines religions n'ont pas de Dieu) mais par la distinction entre le sacré et le profane.
| Le sacré | Le profane |
|---|---|
| Séparé, intouchable, interdit | Ordinaire, quotidien, accessible |
| Inspire respect, crainte, vénération | Ne suscite pas d'émotion particulière |
| Les rites, les objets sacrés, les lieux saints | La vie courante, le travail, les activités banales |
Pour Durkheim, la religion n'est pas d'abord une croyance en Dieu : c'est un fait social qui crée la cohésion du groupe. Les rites et les cérémonies renforcent le lien communautaire. En adorant Dieu, la société s'adore elle-même — le sacré est la projection de la puissance collective. La religion est universelle non parce que Dieu existe mais parce que toute société a besoin de sacré pour se tenir.
Otto décrit l'expérience religieuse comme le sentiment du numineux : un mélange de tremendum (terreur, effroi devant le tout-autre) et de fascinans (fascination, attraction irrésistible). Le sacré n'est pas réductible au social ou au psychologique : c'est une expérience sui generis, irréductible à autre chose.
Croire et savoir
| Critère | Croire (foi) | Savoir (connaissance) |
|---|---|---|
| Fondement | Confiance, adhésion personnelle, révélation | Preuve, démonstration, vérification |
| Certitude | Subjective (je suis sûr pour moi) | Objective (vérifiable par tous) |
| Réfutabilité | Ne se soumet pas à la réfutation | Doit pouvoir être réfuté (Popper) |
| Objet | Ce qui dépasse l'expérience (Dieu, salut, sens de la vie) | Ce qui est observable et mesurable |
| Attitude | Engagement existentiel | Neutralité méthodique |
Kant distingue trois niveaux : l'opinion (tenir pour vrai sans certitude), la foi (tenir pour vrai subjectivement mais sans preuve objective) et le savoir (tenir pour vrai avec preuve objective). La foi n'est pas inférieure au savoir : elle opère dans un domaine différent (la morale, le sens de l'existence) où la preuve scientifique est impossible.
Les preuves de l'existence de Dieu
| Preuve | Argument | Philosophe | Critique (Kant) |
|---|---|---|---|
| Ontologique | Dieu est parfait → l'existence fait partie de la perfection → donc Dieu existe nécessairement | Anselme, Descartes | L'existence n'est pas un prédicat réel ; on ne prouve pas l'existence par le concept |
| Cosmologique | Tout effet a une cause → la chaîne des causes exige une Cause première : Dieu | Thomas d'Aquin (5 voies) | La causalité ne vaut que dans l'expérience ; on ne peut l'appliquer au-delà |
| Physico-théologique (dessein) | L'ordre de la nature suppose un architecte intelligent : Dieu | Paley (la montre), Voltaire | L'ordre apparent ne prouve pas un créateur (Darwin le confirmera) |
Kant montre que les trois preuves échouent : elles appliquent des catégories de l'entendement (causalité, existence, ordre) au-delà des limites de l'expérience possible. Mais Kant ne conclut pas à l'athéisme : on ne peut pas réfuter Dieu non plus. La raison théorique est neutre sur l'existence de Dieu. C'est la raison pratique qui postule Dieu comme garant de la justice morale.
Kant : la religion dans les limites de la raison
Kant propose une religion morale : la religion est légitime si elle se fonde sur la raison pratique (la morale) et non sur des dogmes, des miracles ou des superstitions. Dieu est postulé comme garant du souverain bien (l'accord final entre vertu et bonheur). L'immortalité est postulée pour permettre le progrès moral infini.
Kant inverse le rapport traditionnel : ce n'est pas la religion qui fonde la morale (« fais le bien parce que Dieu le commande ») mais la morale qui fonde la religion (« nous avons besoin de Dieu parce que la morale l'exige »). La loi morale est autonome : elle vaut indépendamment de toute croyance religieuse.
Feuerbach : Dieu est une projection de l'homme
Ludwig Feuerbach (L'Essence du christianisme, 1841) propose la thèse la plus influente de la critique de la religion : Dieu est une projection de l'homme. L'homme prend ses propres qualités (raison, amour, puissance), les porte à l'infini et les attribue à un être extérieur qu'il appelle Dieu.
En projetant ses qualités en Dieu, l'homme s'en dépossède : plus Dieu est grand, plus l'homme est petit. La religion est une forme d'aliénation : l'homme ne se reconnaît pas dans sa propre création. La solution : rapatrier les attributs divins dans l'homme. « La théologie est de l'anthropologie inversée. »
Marx et Freud : critiques de la religion
Marx reprend Feuerbach mais ajoute une dimension sociale. La religion n'est pas seulement une erreur intellectuelle : elle est produite par une société injuste. L'homme souffrant cherche une consolation illusoire dans l'au-delà. La religion est « l'opium du peuple » : elle endort la douleur sans guérir la maladie (l'exploitation). Elle est aussi un instrument de domination : elle justifie l'ordre établi (« les derniers seront les premiers ») et détourne de la révolte.
La solution n'est pas de réfuter Dieu mais de changer la société : quand les conditions matérielles seront justes, la religion deviendra inutile.
Freud (L'Avenir d'une illusion, 1927) analyse la religion comme une névrose collective. L'homme, face à la détresse infantile (impuissance devant la nature et la mort), projette la figure protectrice du père sur un Dieu omnipotent. Dieu est le père cosmique qui console, protège et récompense.
La religion est une illusion (pas une erreur : une illusion est un souhait qui se prend pour une réalité). Freud préconise la maturité : accepter la réalité sans béquille illusoire, par la raison scientifique.
Paul Ricœur regroupe Marx, Nietzsche et Freud sous le nom de « maîtres du soupçon » : ils montrent que la conscience (et la religion) cache un sens caché — économique (Marx), pulsionnel (Freud), ou lié à la volonté de puissance (Nietzsche). La religion n'est pas ce qu'elle prétend être.
Nietzsche : la mort de Dieu
Dans le Gai Savoir (§ 125), Nietzsche met en scène un « insensé » qui proclame la mort de Dieu sur la place publique. Il ne s'agit pas d'une thèse théologique (Dieu n'a jamais existé) mais d'un diagnostic culturel : le monde occidental a perdu la croyance qui donnait sens à l'existence. Dieu — le fondement des valeurs, de la morale, du sens — est mort dans les consciences.
La mort de Dieu entraîne le nihilisme : l'effondrement de toutes les valeurs (morale, vérité, sens). Si Dieu n'existe pas, « tout est permis » (Dostoïevski). Le monde n'a plus de sens préétabli. Nietzsche ne se réjouit pas : il constate un événement terrible et annonce qu'il faudra des siècles pour en mesurer les conséquences.
La réponse de Nietzsche au nihilisme n'est pas le retour à Dieu mais le surhomme (Übermensch) : un être capable de créer ses propres valeurs sans s'appuyer sur un fondement divin. L'éternel retour est le test suprême : voudrais-tu revivre ta vie exactement identique pour l'éternité ? Si oui, tu as affirmé la vie sans béquille métaphysique.
Pascal : le pari
Pascal admet que la raison ne peut pas prouver l'existence de Dieu. Mais il propose un raisonnement pratique : face à l'incertitude, quel choix est le plus rationnel ?
| Dieu existe | Dieu n'existe pas | |
|---|---|---|
| Je parie que Dieu existe | Je gagne tout (béatitude infinie) | Je ne perds presque rien (quelques plaisirs finis) |
| Je parie que Dieu n'existe pas | Je perds tout (damnation) | Je gagne peu (quelques plaisirs finis) |
Le gain potentiel (infini) dépasse infiniment la mise (finie). Il est donc rationnel de parier sur l'existence de Dieu, même si la probabilité est faible. Mais Pascal sait qu'on ne croit pas sur commande : le pari n'est qu'une première étape. Ensuite, il faut s'« abêtir » (pratiquer, aller à la messe) pour que l'habitude crée la foi.
Le pari suppose un seul Dieu possible — mais lequel ? (l'argument s'effondre si on multiplie les options). Il réduit la foi à un calcul d'intérêt. Et la croyance sincère ne se commande pas par la raison calculatrice. Voltaire objectera qu'on ne peut pas forcer une croyance par un calcul de gain.
Kierkegaard : le saut de la foi
Kierkegaard s'oppose radicalement à Hegel : la foi n'est pas un moment de la raison dialectique. Elle est un saut absolu, un acte de confiance qui défie la raison. Abraham, prêt à sacrifier son fils Isaac sur l'ordre de Dieu, ne peut justifier son geste par aucune raison morale ou rationnelle : c'est un acte de foi pure.
1. Stade esthétique : la recherche du plaisir et de la nouveauté (Don Juan). Finit par le désespoir.
2. Stade éthique : l'engagement moral, le devoir, la responsabilité (le père de famille). Stable mais insuffisant.
3. Stade religieux : le saut de la foi, la relation personnelle à Dieu qui dépasse toute morale et toute raison. Abraham.
On ne passe pas d'un stade à l'autre par la raison mais par un saut existentiel. La foi est le stade le plus élevé parce qu'elle est le plus risqué.
Religion, morale et politique
La morale est autonome : elle se fonde sur la raison pure pratique, pas sur la volonté de Dieu. Le bien n'est pas bien parce que Dieu le veut ; Dieu le veut (s'il existe) parce que c'est bien. C'est le dilemme d'Euthyphron (Platon) : le pieux est-il pieux parce que les dieux l'aiment, ou les dieux l'aiment-ils parce qu'il est pieux ?
Cette formule (souvent attribuée à Dostoïevski via Sartre) pose la question : sans fondement divin, la morale s'effondre-t-elle ? Sartre répond non : l'homme est responsable précisément parce que Dieu n'existe pas. La morale n'a pas besoin de transcendance : elle naît de la liberté et de la responsabilité face à autrui.
La laïcité est le principe de séparation entre l'État et les religions. Elle garantit la liberté de conscience (croire ou ne pas croire) et la neutralité de l'État. Elle ne s'oppose pas à la religion mais à la confusion entre pouvoir politique et pouvoir religieux. La laïcité protège à la fois les croyants et les non-croyants.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur la religion | Concepts clés |
|---|---|---|
| Platon | Le dilemme d'Euthyphron : le bien est indépendant des dieux | Pieux, Bien, autonomie morale |
| Thomas d'Aquin | On peut prouver Dieu par la raison (5 voies) | Cause première, mouvement, perfection |
| Descartes | La preuve ontologique : Dieu est parfait, donc il existe | Idée innée, perfection, véracité |
| Pascal | Le pari : il est rationnel de parier sur Dieu | Pari, cœur, esprit de finesse |
| Kant | Les preuves échouent ; Dieu est un postulat de la raison pratique | Postulat, religion morale, autonomie |
| Feuerbach | Dieu est une projection des qualités humaines | Projection, aliénation, anthropologie |
| Marx | La religion est l'opium du peuple, produit d'une société injuste | Opium, idéologie, aliénation sociale |
| Freud | La religion est une illusion : névrose collective, figure du père | Illusion, père cosmique, désir |
| Nietzsche | Dieu est mort ; le nihilisme menace ; le surhomme crée ses valeurs | Nihilisme, surhomme, éternel retour |
| Kierkegaard | La foi est un saut au-delà de la raison | Saut, angoisse, stades, Abraham |
| Durkheim | La religion est un fait social ; le sacré est projection du collectif | Sacré/profane, cohésion, totem |
Exercices types bac
II. Non, la religion peut coexister avec la raison — Thomas d'Aquin : foi et raison convergent. Kant : la religion morale est légitime. Pascal : le cœur a ses raisons. Croire et savoir opèrent dans des registres différents, pas nécessairement contradictoires.
III. La religion est au-delà de la raison, pas contre elle — Kierkegaard : la foi est un saut qui dépasse la raison sans la contredire. La raison connaît ses limites (Kant) et reconnaît un domaine qui lui échappe. L'opposition raison/foi est trop simple : la religion pose des questions (le sens, la mort, le mal) auxquelles la raison seule ne peut pas répondre.

