La Religion : Cours Complet

Philosophie Terminale — Foi et raison, critiques de la religion, sacré, laïcité, preuves de Dieu

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2026
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SECTION 01

Introduction : qu'est-ce que la religion ?

📌 Étymologie et définition

Le mot « religion » a deux étymologies possibles, qui éclairent ses deux dimensions :

Religare (relier) : la religion relie les hommes entre eux et les relie au divin. C'est un lien communautaire et spirituel.

Relegere (recueillir, relire avec soin) : la religion est une attitude de scrupule, de respect attentif envers le sacré, les rites et les textes.

La religion comprend trois dimensions : des croyances (doctrines, dogmes), des pratiques (rites, prières, cérémonies) et une communauté (l'Église, la oumma, la sangha).

📐 Les grandes questions :

• Peut-on prouver l'existence de Dieu par la raison ?

• La religion est-elle un besoin fondamental de l'homme ou une illusion à dépasser ?

• La foi est-elle compatible avec la raison et la science ?

• La religion libère-t-elle ou aliène-t-elle l'homme ?

• Peut-on fonder la morale sans religion ?

SECTION 02

Le sacré et le profane

📌 Durkheim : la religion comme fait social

Émile Durkheim (Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912) définit la religion non par la croyance en Dieu (certaines religions n'ont pas de Dieu) mais par la distinction entre le sacré et le profane.

Le sacré Le profane
Séparé, intouchable, interdit Ordinaire, quotidien, accessible
Inspire respect, crainte, vénération Ne suscite pas d'émotion particulière
Les rites, les objets sacrés, les lieux saints La vie courante, le travail, les activités banales
📘 La religion comme ciment social

Pour Durkheim, la religion n'est pas d'abord une croyance en Dieu : c'est un fait social qui crée la cohésion du groupe. Les rites et les cérémonies renforcent le lien communautaire. En adorant Dieu, la société s'adore elle-même — le sacré est la projection de la puissance collective. La religion est universelle non parce que Dieu existe mais parce que toute société a besoin de sacré pour se tenir.

💡 Rudolf Otto : le numineux

Otto décrit l'expérience religieuse comme le sentiment du numineux : un mélange de tremendum (terreur, effroi devant le tout-autre) et de fascinans (fascination, attraction irrésistible). Le sacré n'est pas réductible au social ou au psychologique : c'est une expérience sui generis, irréductible à autre chose.

SECTION 03

Croire et savoir

📌 La foi n'est pas le savoir
Critère Croire (foi) Savoir (connaissance)
Fondement Confiance, adhésion personnelle, révélation Preuve, démonstration, vérification
Certitude Subjective (je suis sûr pour moi) Objective (vérifiable par tous)
Réfutabilité Ne se soumet pas à la réfutation Doit pouvoir être réfuté (Popper)
Objet Ce qui dépasse l'expérience (Dieu, salut, sens de la vie) Ce qui est observable et mesurable
Attitude Engagement existentiel Neutralité méthodique
🎯 La distinction kantienne

Kant distingue trois niveaux : l'opinion (tenir pour vrai sans certitude), la foi (tenir pour vrai subjectivement mais sans preuve objective) et le savoir (tenir pour vrai avec preuve objective). La foi n'est pas inférieure au savoir : elle opère dans un domaine différent (la morale, le sens de l'existence) où la preuve scientifique est impossible.

SECTION 04

Les preuves de l'existence de Dieu

📌 Trois grandes preuves classiques
Preuve Argument Philosophe Critique (Kant)
Ontologique Dieu est parfait → l'existence fait partie de la perfection → donc Dieu existe nécessairement Anselme, Descartes L'existence n'est pas un prédicat réel ; on ne prouve pas l'existence par le concept
Cosmologique Tout effet a une cause → la chaîne des causes exige une Cause première : Dieu Thomas d'Aquin (5 voies) La causalité ne vaut que dans l'expérience ; on ne peut l'appliquer au-delà
Physico-théologique (dessein) L'ordre de la nature suppose un architecte intelligent : Dieu Paley (la montre), Voltaire L'ordre apparent ne prouve pas un créateur (Darwin le confirmera)
⚠️ Kant : impossible de prouver — et de réfuter

Kant montre que les trois preuves échouent : elles appliquent des catégories de l'entendement (causalité, existence, ordre) au-delà des limites de l'expérience possible. Mais Kant ne conclut pas à l'athéisme : on ne peut pas réfuter Dieu non plus. La raison théorique est neutre sur l'existence de Dieu. C'est la raison pratique qui postule Dieu comme garant de la justice morale.

SECTION 05

Kant : la religion dans les limites de la raison

📌 Une foi rationnelle

Kant propose une religion morale : la religion est légitime si elle se fonde sur la raison pratique (la morale) et non sur des dogmes, des miracles ou des superstitions. Dieu est postulé comme garant du souverain bien (l'accord final entre vertu et bonheur). L'immortalité est postulée pour permettre le progrès moral infini.

✅ La morale fonde la religion, pas l'inverse

Kant inverse le rapport traditionnel : ce n'est pas la religion qui fonde la morale (« fais le bien parce que Dieu le commande ») mais la morale qui fonde la religion (« nous avons besoin de Dieu parce que la morale l'exige »). La loi morale est autonome : elle vaut indépendamment de toute croyance religieuse.

SECTION 06

Feuerbach : Dieu est une projection de l'homme

📌 L'anthropologie comme vérité de la théologie

Ludwig Feuerbach (L'Essence du christianisme, 1841) propose la thèse la plus influente de la critique de la religion : Dieu est une projection de l'homme. L'homme prend ses propres qualités (raison, amour, puissance), les porte à l'infini et les attribue à un être extérieur qu'il appelle Dieu.

📐 Le mécanisme de l'aliénation

En projetant ses qualités en Dieu, l'homme s'en dépossède : plus Dieu est grand, plus l'homme est petit. La religion est une forme d'aliénation : l'homme ne se reconnaît pas dans sa propre création. La solution : rapatrier les attributs divins dans l'homme. « La théologie est de l'anthropologie inversée. »

SECTION 07

Marx et Freud : critiques de la religion

📘 Marx : la religion est l'opium du peuple

Marx reprend Feuerbach mais ajoute une dimension sociale. La religion n'est pas seulement une erreur intellectuelle : elle est produite par une société injuste. L'homme souffrant cherche une consolation illusoire dans l'au-delà. La religion est « l'opium du peuple » : elle endort la douleur sans guérir la maladie (l'exploitation). Elle est aussi un instrument de domination : elle justifie l'ordre établi (« les derniers seront les premiers ») et détourne de la révolte.

La solution n'est pas de réfuter Dieu mais de changer la société : quand les conditions matérielles seront justes, la religion deviendra inutile.

🎯 Freud : la religion est une illusion

Freud (L'Avenir d'une illusion, 1927) analyse la religion comme une névrose collective. L'homme, face à la détresse infantile (impuissance devant la nature et la mort), projette la figure protectrice du père sur un Dieu omnipotent. Dieu est le père cosmique qui console, protège et récompense.

La religion est une illusion (pas une erreur : une illusion est un souhait qui se prend pour une réalité). Freud préconise la maturité : accepter la réalité sans béquille illusoire, par la raison scientifique.

💡 Ricœur : les « maîtres du soupçon »

Paul Ricœur regroupe Marx, Nietzsche et Freud sous le nom de « maîtres du soupçon » : ils montrent que la conscience (et la religion) cache un sens caché — économique (Marx), pulsionnel (Freud), ou lié à la volonté de puissance (Nietzsche). La religion n'est pas ce qu'elle prétend être.

SECTION 08

Nietzsche : la mort de Dieu

📌 « Dieu est mort » — et nous l'avons tué

Dans le Gai Savoir (§ 125), Nietzsche met en scène un « insensé » qui proclame la mort de Dieu sur la place publique. Il ne s'agit pas d'une thèse théologique (Dieu n'a jamais existé) mais d'un diagnostic culturel : le monde occidental a perdu la croyance qui donnait sens à l'existence. Dieu — le fondement des valeurs, de la morale, du sens — est mort dans les consciences.

⚠️ Les conséquences : le nihilisme

La mort de Dieu entraîne le nihilisme : l'effondrement de toutes les valeurs (morale, vérité, sens). Si Dieu n'existe pas, « tout est permis » (Dostoïevski). Le monde n'a plus de sens préétabli. Nietzsche ne se réjouit pas : il constate un événement terrible et annonce qu'il faudra des siècles pour en mesurer les conséquences.

✅ Le dépassement : le surhomme et l'éternel retour

La réponse de Nietzsche au nihilisme n'est pas le retour à Dieu mais le surhomme (Übermensch) : un être capable de créer ses propres valeurs sans s'appuyer sur un fondement divin. L'éternel retour est le test suprême : voudrais-tu revivre ta vie exactement identique pour l'éternité ? Si oui, tu as affirmé la vie sans béquille métaphysique.

SECTION 09

Pascal : le pari

📌 Un argument pratique, pas théorique

Pascal admet que la raison ne peut pas prouver l'existence de Dieu. Mais il propose un raisonnement pratique : face à l'incertitude, quel choix est le plus rationnel ?

Dieu existe Dieu n'existe pas
Je parie que Dieu existe Je gagne tout (béatitude infinie) Je ne perds presque rien (quelques plaisirs finis)
Je parie que Dieu n'existe pas Je perds tout (damnation) Je gagne peu (quelques plaisirs finis)
📐 La logique du pari

Le gain potentiel (infini) dépasse infiniment la mise (finie). Il est donc rationnel de parier sur l'existence de Dieu, même si la probabilité est faible. Mais Pascal sait qu'on ne croit pas sur commande : le pari n'est qu'une première étape. Ensuite, il faut s'« abêtir » (pratiquer, aller à la messe) pour que l'habitude crée la foi.

⚠️ Critiques

Le pari suppose un seul Dieu possible — mais lequel ? (l'argument s'effondre si on multiplie les options). Il réduit la foi à un calcul d'intérêt. Et la croyance sincère ne se commande pas par la raison calculatrice. Voltaire objectera qu'on ne peut pas forcer une croyance par un calcul de gain.

SECTION 10

Kierkegaard : le saut de la foi

📌 La foi au-delà de la raison

Kierkegaard s'oppose radicalement à Hegel : la foi n'est pas un moment de la raison dialectique. Elle est un saut absolu, un acte de confiance qui défie la raison. Abraham, prêt à sacrifier son fils Isaac sur l'ordre de Dieu, ne peut justifier son geste par aucune raison morale ou rationnelle : c'est un acte de foi pure.

📘 Les trois stades de l'existence

1. Stade esthétique : la recherche du plaisir et de la nouveauté (Don Juan). Finit par le désespoir.

2. Stade éthique : l'engagement moral, le devoir, la responsabilité (le père de famille). Stable mais insuffisant.

3. Stade religieux : le saut de la foi, la relation personnelle à Dieu qui dépasse toute morale et toute raison. Abraham.

On ne passe pas d'un stade à l'autre par la raison mais par un saut existentiel. La foi est le stade le plus élevé parce qu'elle est le plus risqué.

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Religion, morale et politique

📌 La morale a-t-elle besoin de la religion ?
✅ Kant : non

La morale est autonome : elle se fonde sur la raison pure pratique, pas sur la volonté de Dieu. Le bien n'est pas bien parce que Dieu le veut ; Dieu le veut (s'il existe) parce que c'est bien. C'est le dilemme d'Euthyphron (Platon) : le pieux est-il pieux parce que les dieux l'aiment, ou les dieux l'aiment-ils parce qu'il est pieux ?

🎯 Dostoïevski : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis » ?

Cette formule (souvent attribuée à Dostoïevski via Sartre) pose la question : sans fondement divin, la morale s'effondre-t-elle ? Sartre répond non : l'homme est responsable précisément parce que Dieu n'existe pas. La morale n'a pas besoin de transcendance : elle naît de la liberté et de la responsabilité face à autrui.

📐 Laïcité

La laïcité est le principe de séparation entre l'État et les religions. Elle garantit la liberté de conscience (croire ou ne pas croire) et la neutralité de l'État. Elle ne s'oppose pas à la religion mais à la confusion entre pouvoir politique et pouvoir religieux. La laïcité protège à la fois les croyants et les non-croyants.

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Tableau récapitulatif des thèses

Philosophe Thèse sur la religion Concepts clés
Platon Le dilemme d'Euthyphron : le bien est indépendant des dieux Pieux, Bien, autonomie morale
Thomas d'Aquin On peut prouver Dieu par la raison (5 voies) Cause première, mouvement, perfection
Descartes La preuve ontologique : Dieu est parfait, donc il existe Idée innée, perfection, véracité
Pascal Le pari : il est rationnel de parier sur Dieu Pari, cœur, esprit de finesse
Kant Les preuves échouent ; Dieu est un postulat de la raison pratique Postulat, religion morale, autonomie
Feuerbach Dieu est une projection des qualités humaines Projection, aliénation, anthropologie
Marx La religion est l'opium du peuple, produit d'une société injuste Opium, idéologie, aliénation sociale
Freud La religion est une illusion : névrose collective, figure du père Illusion, père cosmique, désir
Nietzsche Dieu est mort ; le nihilisme menace ; le surhomme crée ses valeurs Nihilisme, surhomme, éternel retour
Kierkegaard La foi est un saut au-delà de la raison Saut, angoisse, stades, Abraham
Durkheim La religion est un fait social ; le sacré est projection du collectif Sacré/profane, cohésion, totem

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Exercices types bac

🧠 Pourquoi Kant dit-il qu'on ne peut ni prouver ni réfuter l'existence de Dieu ?
Les preuves classiques (ontologique, cosmologique, physico-théologique) appliquent les catégories de l'entendement (causalité, existence) au-delà de l'expérience possible. Or la raison théorique ne connaît que les phénomènes. Dieu, comme noumène, échappe à la preuve ET à la réfutation. Mais la raison pratique postule Dieu comme garant du souverain bien (accord vertu/bonheur).
🧠 Expliquez la thèse de Feuerbach sur la religion.
Feuerbach affirme que Dieu est une projection de l'homme. L'homme prend ses qualités (raison, amour, puissance), les porte à l'infini et les attribue à un être extérieur. En s'aliénant dans Dieu, l'homme se dépossède de ses propres perfections. La théologie est de l'anthropologie inversée : connaître Dieu, c'est connaître l'homme sans le savoir.
🧠 Que signifie « la religion est l'opium du peuple » chez Marx ?
Marx ne dit pas simplement que la religion est un mensonge. Elle est la « protestation de la créature opprimée » : un soupir de détresse face à l'injustice sociale, et une consolation illusoire (promesse d'un au-delà meilleur). Comme l'opium, elle endort la douleur sans guérir la maladie. La vraie solution est de changer les conditions matérielles : quand la société sera juste, la religion deviendra inutile.
🧠 Que signifie « Dieu est mort » chez Nietzsche ?
Ce n'est pas une thèse théologique mais un diagnostic culturel : le monde occidental a perdu la croyance qui fondait ses valeurs. La conséquence est le nihilisme : l'effondrement de tout sens. La réponse n'est pas de revenir à Dieu mais de créer de nouvelles valeurs — c'est la tâche du surhomme. L'éternel retour est le test : affirmer la vie sans béquille transcendante.
🧠 La morale a-t-elle besoin de la religion ?
Non selon Kant : la morale est autonome, fondée sur la raison pratique. Le dilemme d'Euthyphron montre que le bien est indépendant des dieux. Sartre confirme : la responsabilité existe précisément parce que Dieu n'existe pas. Oui objectent d'autres : sans fondement transcendant, qu'est-ce qui empêche le « tout est permis » ? La question reste ouverte.
🧠 Dissertation express : « La religion est-elle contraire à la raison ? » — Plan en 3 parties.
I. Oui, la religion semble irrationnelle — Les preuves de Dieu échouent (Kant). La religion est illusion (Freud), projection (Feuerbach), opium (Marx). La foi demande de croire sans preuve, ce qui contredit l'exigence rationnelle.
II. Non, la religion peut coexister avec la raison — Thomas d'Aquin : foi et raison convergent. Kant : la religion morale est légitime. Pascal : le cœur a ses raisons. Croire et savoir opèrent dans des registres différents, pas nécessairement contradictoires.
III. La religion est au-delà de la raison, pas contre elle — Kierkegaard : la foi est un saut qui dépasse la raison sans la contredire. La raison connaît ses limites (Kant) et reconnaît un domaine qui lui échappe. L'opposition raison/foi est trop simple : la religion pose des questions (le sens, la mort, le mal) auxquelles la raison seule ne peut pas répondre.

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Questions fréquentes

La religion en philo ?
Croyances, pratiques, communauté. Religare (relier) / relegere (scrupule). Rapport foi/raison.
Prouver Dieu ?
3 preuves classiques. Kant : toutes échouent. Impossible de prouver ET de réfuter.
Opium du peuple ?
Marx : la religion endort la douleur sans guérir l'injustice. Solution : changer la société.
Dieu est mort ?
Nietzsche : diagnostic culturel. Nihilisme. Réponse : surhomme, éternel retour.
Pari de Pascal ?
Gain infini vs mise finie → rationnel de parier pour Dieu. Critique : quel Dieu ? Croyance forcée ?
Morale sans religion ?
Kant : oui, morale autonome. Euthyphron : le bien est indépendant des dieux.
Feuerbach ?
Dieu = projection humaine. Théologie = anthropologie inversée. Aliénation.
Freud ?
Religion = illusion. Névrose collective. Père cosmique. Maturité par la raison.
Kierkegaard ?
Saut de la foi au-delà de la raison. Abraham. 3 stades (esthétique/éthique/religieux).
Ça tombe au bac ?
Oui. Religion/raison, illusion, morale, foi irrationnelle. Croisements : raison, vérité, liberté.