L'Inconscient : Cours Complet
Philosophie Terminale — Freud, psychanalyse, refoulement, rêves, pulsions, critiques de l'inconscient
8. Pulsions de vie et pulsions de mort
2. Avant Freud : pressentiments de l'inconscient
9. La cure analytique
3. La première topique de Freud
10. Sartre contre l'inconscient
4. La seconde topique : Ça, Moi, Surmoi
11. Critiques épistémologiques
5. Le refoulement
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Les manifestations de l'inconscient
13. Exercices types bac
7. Le complexe d'Œdipe
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que l'inconscient ?
L'inconscient désigne l'ensemble des processus psychiques qui échappent à la conscience du sujet et qui influencent néanmoins ses pensées, ses émotions et ses comportements. L'hypothèse de l'inconscient, formulée de manière systématique par Freud, remet en cause l'idée que l'homme se connaît parfaitement et agit en toute lucidité.
• L'inconscient existe-t-il vraiment ou est-ce une hypothèse invérifiable ?
• Si l'inconscient gouverne nos actes, sommes-nous encore libres et responsables ?
• La conscience est-elle transparente à elle-même (Descartes) ou une surface trompeuse (Freud) ?
• Peut-on connaître son inconscient ? La psychanalyse est-elle une science ?
• L'inconscient est-il une excuse commode pour fuir sa responsabilité ?
Avant Freud : pressentiments de l'inconscient
Avant la psychanalyse, plusieurs philosophes avaient entrevu l'existence de processus psychiques échappant à la conscience.
Leibniz (Nouveaux essais sur l'entendement humain, 1704) montre que nous avons des perceptions sans en avoir conscience. Le bruit de la mer est la somme de millions de petites vagues dont chacune produit un son imperceptible. Ces « petites perceptions » montrent que la vie psychique déborde la conscience bien avant Freud.
Nietzsche anticipe Freud de manière frappante. Il affirme que la conscience n'est qu'une surface et que nos pensées, nos valeurs et nos jugements moraux sont déterminés par des pulsions inconscientes (volonté de puissance, ressentiment). « Les pensées qui viennent sur des pattes de colombe dirigent le monde. » La conscience rationalise après coup ce que les instincts ont déjà décidé.
Schopenhauer conçoit la Volonté comme une force obscure, aveugle et insatiable qui anime tout être vivant. L'intellect (la conscience) n'est qu'un serviteur de cette Volonté : il croit diriger mais ne fait que lui obéir. Freud reconnaîtra lui-même l'influence de Schopenhauer sur sa théorie des pulsions.
La première topique de Freud
Dans la première topique (vers 1900, L'Interprétation du rêve), Freud distingue trois « lieux » de la vie psychique :
| Système | Contenu | Accès à la conscience |
|---|---|---|
| Conscient (Cs) | Perceptions, pensées actuelles, ce dont le sujet a connaissance en ce moment | Direct et immédiat |
| Préconscient (Pcs) | Souvenirs, connaissances disponibles mais pas actuellement présents à l'esprit | Accessible par un effort d'attention ou de mémoire |
| Inconscient (Ics) | Désirs refoulés, pulsions, souvenirs traumatiques repoussés hors de la conscience | Barré par la censure (refoulement). N'affleure que sous forme déguisée |
La conscience est la partie émergée de l'iceberg. Le préconscient est la zone juste sous la surface (accessible). L'inconscient est la masse immense et immergée : invisible, mais c'est elle qui porte et détermine tout l'ensemble. La vie psychique consciente n'est qu'une infime fraction de la réalité mentale.
La seconde topique : Ça, Moi, Surmoi
Dans la seconde topique (1923, Le Moi et le Ça), Freud reformule l'appareil psychique en trois instances dynamiques :
| Instance | Fonction | Principe | Caractère |
|---|---|---|---|
| Le Ça (Es) | Réservoir des pulsions, désirs bruts, énergie psychique | Principe de plaisir (satisfaction immédiate) | Totalement inconscient, anarchique, amoral |
| Le Moi (Ich) | Instance médiatrice, adaptée à la réalité extérieure | Principe de réalité (différer, négocier) | En partie conscient, en partie inconscient |
| Le Surmoi (Über-Ich) | Intériorisation des interdits parentaux et sociaux, instance morale | Principe de morale (censure, culpabilité, idéal) | En grande partie inconscient |
Freud compare le Moi à un cavalier qui tente de diriger un cheval puissant (le Ça). Le Moi doit satisfaire trois exigences contradictoires : les pulsions du Ça (« je veux ! »), les interdits du Surmoi (« tu ne dois pas ! ») et les contraintes de la réalité (« c'est impossible »). La névrose naît quand le Moi échoue dans cette médiation.
Le refoulement
Le refoulement (Verdrängung) est le processus par lequel la conscience repousse dans l'inconscient des représentations (désirs, souvenirs, pulsions) jugées inacceptables — trop douloureuses, honteuses ou menaçantes. C'est le mécanisme de défense fondamental de l'appareil psychique.
Le refoulement n'est jamais total. Le contenu refoulé conserve toute son énergie psychique et cherche à revenir à la conscience. Il y parvient sous des formes déguisées : rêves, lapsus, actes manqués, symptômes névrotiques. La censure ne supprime pas le désir — elle le masque. Le travail de la psychanalyse est de lever le refoulement pour rendre le contenu inconscient conscient.
Le refoulement est le plus important, mais il existe d'autres mécanismes par lesquels le Moi se protège :
Projection : attribuer à autrui ses propres désirs inavoués (« ce n'est pas moi qui suis jaloux, c'est lui »).
Sublimation : canaliser une pulsion vers un but socialement valorisé (la pulsion sexuelle devient création artistique).
Déni : refuser de reconnaître une réalité douloureuse.
Rationalisation : trouver des raisons logiques à un comportement dicté par l'inconscient.
Les manifestations de l'inconscient
L'inconscient ne se montre jamais directement. Il se manifeste à travers des « formations de compromis » — des productions où le désir refoulé s'exprime sous une forme déguisée :
| Manifestation | Description | Mécanisme |
|---|---|---|
| Le rêve | « Voie royale vers l'inconscient ». Le rêve réalise un désir inconscient sous forme symbolique | Condensation (plusieurs idées en une image), déplacement (l'affect se fixe sur un détail anodin) |
| Le lapsus | Erreur de parole qui révèle une pensée refoulée | Le désir inconscient « prend la parole » malgré la censure |
| L'acte manqué | Action ratée qui accomplit un désir inavoué (oublier un rendez-vous qu'on redoute) | L'inconscient « réussit » ce que le conscient a « raté » |
| Le symptôme névrotique | Angoisse, phobie, obsession — compromis entre le désir refoulé et la censure | Le symptôme est un message codé de l'inconscient |
| Le mot d'esprit | Plaisanterie qui exprime une vérité refoulée sous couvert d'humour | L'humour déjoue la censure |
Le contenu manifeste est le rêve tel qu'on s'en souvient : une histoire souvent bizarre, incohérente. Le contenu latent est le vrai sens du rêve : le désir inconscient déguisé. Le « travail du rêve » (condensation, déplacement, symbolisation) transforme le contenu latent en contenu manifeste. L'interprétation fait le chemin inverse.
Le complexe d'Œdipe
Le complexe d'Œdipe est, selon Freud, le moment structurant de la vie psychique. Vers 3-5 ans, l'enfant éprouve un désir amoureux pour le parent du sexe opposé et un sentiment de rivalité hostile envers le parent du même sexe.
Le garçon désire la mère et veut « éliminer » le père (rival) ; la fille désire le père et rivalise avec la mère. La résolution du complexe — l'enfant renonce à ses désirs incestueux par peur de la castration (symbolique) et s'identifie au parent du même sexe — fonde le Surmoi (intériorisation de l'interdit).
Le complexe d'Œdipe illustre l'idée que nos structures psychiques les plus profondes se forment dans la petite enfance, à un âge où la conscience est encore fragile. Nos relations adultes à l'autorité, à l'amour et à la morale portent la trace de conflits infantiles que nous avons oubliés mais qui continuent d'agir en nous.
Pulsions de vie et pulsions de mort
Dans Au-delà du principe de plaisir (1920), Freud reformule sa théorie des pulsions autour de deux grandes forces :
| Pulsion | Nom grec | But | Manifestations |
|---|---|---|---|
| Pulsions de vie | Éros | Lier, unir, conserver, créer | Amour, sexualité, attachement, créativité, autoconservation |
| Pulsions de mort | Thanatos | Délier, détruire, ramener au repos absolu (inorganique) | Agression, compulsion de répétition, autodestruction, sadisme |
Freud observe que certains patients répètent des expériences douloureuses au lieu de les surmonter. Des soldats traumatisés revivent sans cesse le trauma en rêve. Ce phénomène, qui contredit le principe de plaisir, conduit Freud à postuler une pulsion de mort : une tendance fondamentale à revenir à l'état inorganique, au repos absolu, à la destruction.
La cure analytique
La psychanalyse n'est pas seulement une théorie de l'inconscient : c'est aussi une méthode thérapeutique. Le principe : « Là où était le Ça, le Moi doit advenir » (Wo Es war, soll Ich werden). Rendre conscient ce qui était inconscient pour libérer le sujet de ses symptômes.
L'association libre : le patient dit tout ce qui lui vient à l'esprit sans censure. Les enchaînements apparemment absurdes révèlent les liens inconscients.
L'interprétation des rêves : le rêve est la « voie royale vers l'inconscient » — l'analyste déchiffre le contenu latent derrière le manifeste.
Le transfert : le patient projette sur l'analyste des sentiments issus de ses relations passées (amour, hostilité envers les parents). C'est un moteur essentiel de la cure.
La résistance : le patient résiste au travail analytique — il refuse de voir ce que l'inconscient cache. La résistance elle-même est un indice de ce qui est refoulé.
Sartre contre l'inconscient
Sartre, dans L'Être et le Néant (1943), refuse catégoriquement l'hypothèse de l'inconscient freudien. Son argument principal :
Si l'inconscient contient des désirs refoulés, qui les refoule ? La censure. Mais pour censurer un désir, il faut le connaître — savoir qu'il est inacceptable. La censure est donc à la fois consciente du désir (pour le repérer) et inconsciente (pour le refouler). C'est une contradiction logique.
Pour Sartre, ce que Freud appelle inconscient est en réalité de la mauvaise foi : la conscience se ment à elle-même tout en sachant qu'elle se ment. Le garçon de café qui « joue » à être garçon de café nie sa liberté — mais il sait qu'il la nie. Il n'y a pas d'inconscient, il y a un mensonge à soi-même.
L'inconscient freudien menace la liberté : si mes actes sont déterminés par des pulsions inconscientes, suis-je encore libre ? Sartre refuse ce déterminisme psychique. L'homme est condamné à être libre — il n'y a pas d'excuse inconsciente. Invoquer l'inconscient, c'est fuir sa responsabilité.
Critiques épistémologiques
La scientificité de la psychanalyse fait l'objet de débats intenses depuis le XXe siècle.
Popper affirme qu'une théorie est scientifique si et seulement si elle est réfutable (falsifiable) : il doit exister des observations possibles qui pourraient la contredire. Or la psychanalyse est irréfutable : si le patient accepte l'interprétation, elle est confirmée ; s'il la refuse, c'est une « résistance » qui la confirme aussi. Aucune observation ne peut réfuter la théorie — elle n'est donc pas scientifique selon Popper.
Les défenseurs de Freud répondent que la psychanalyse n'est pas une science expérimentale au sens strict mais une herméneutique — un art de l'interprétation du sens. Elle ne cherche pas des lois causales mais le sens caché des symptômes, des rêves, des actes. Ricœur la qualifie d'« herméneutique du soupçon » (avec Marx et Nietzsche) : elle dévoile un sens caché derrière les apparences.
Carl Gustav Jung, ancien disciple de Freud, élargit le concept d'inconscient en ajoutant un inconscient collectif : un réservoir de archétypes (images universelles : le héros, la mère, l'ombre, le sage) partagés par toute l'humanité. L'inconscient n'est pas seulement personnel (refoulé individuel) mais aussi transpersonnel (héritage psychique de l'espèce). Cette thèse reste controversée.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur l'inconscient | Concepts clés |
|---|---|---|
| Descartes | L'inconscient n'existe pas : tout ce qui est dans l'esprit est conscient | Cogito, transparence, res cogitans |
| Leibniz | Il existe des perceptions inconscientes (petites perceptions) | Petites perceptions, aperception |
| Schopenhauer | La Volonté aveugle gouverne l'intellect (la conscience) | Volonté, représentation, pessimisme |
| Nietzsche | Les pulsions inconscientes déterminent nos pensées et nos valeurs | Volonté de puissance, ressentiment, généalogie |
| Freud | L'inconscient est un système autonome qui détermine la vie psychique | Refoulement, topiques, pulsions, rêve, Œdipe |
| Jung | L'inconscient est aussi collectif (archétypes universels) | Inconscient collectif, archétypes, persona |
| Sartre | L'inconscient n'existe pas : c'est de la mauvaise foi (mensonge à soi) | Pour-soi, néant, liberté, mauvaise foi |
| Alain | L'inconscient est une « excuse » qui déresponsabilise | Pensée = refus, responsabilité |
| Popper | La psychanalyse n'est pas une science (irréfutable) | Falsifiabilité, démarcation |
| Ricœur | La psychanalyse est une herméneutique du soupçon | Interprétation, sens, soupçon |
Exercices types bac
II. Mais l'inconscient n'est pas un destin — Freud lui-même : la cure vise à rendre conscient l'inconscient (« Wo Es war, soll Ich werden »). La connaissance de soi permet de reconquérir une liberté. Spinoza : connaître les causes de ses affects, c'est les transformer en joie active.
III. La vraie liberté intègre la connaissance de l'inconscient — Sartre a raison de défendre la responsabilité, mais il a tort de nier les influences inconscientes. La liberté n'est pas l'ignorance de ses déterminismes mais leur reconnaissance. Être libre, c'est savoir ce qui nous influence pour mieux choisir — non pas nier qu'on soit influencé.

