L'État : Cours Complet
Philosophie Terminale — Contrat social, souveraineté, séparation des pouvoirs, démocratie, totalitarisme
8. Marx : l'État comme instrument de domination
2. L'état de nature
9. L'anarchisme : contre l'État
3. Hobbes : le Léviathan
10. Totalitarisme : Arendt
4. Locke : l'État libéral
11. L'État de droit et la démocratie
5. Rousseau : la volonté générale
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Montesquieu : la séparation des pouvoirs
13. Exercices types bac
7. Weber : le monopole de la violence légitime
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que l'État ?
L'État est une institution politique qui exerce une autorité souveraine sur un territoire et une population. Il se distingue du gouvernement (qui change) par sa permanence, et de la société civile (qui est l'ensemble des individus et de leurs relations privées) par son pouvoir de contrainte.
L'État moderne se caractérise par trois éléments : un territoire délimité, une population soumise à son autorité, et un pouvoir souverain qui détient le monopole de la force légitime.
• L'État est-il nécessaire ou pourrait-on s'en passer ?
• D'où vient la légitimité du pouvoir étatique ?
• L'État garantit-il la liberté ou la menace-t-il ?
• L'État sert-il le bien commun ou les intérêts d'une classe dominante ?
• Quelles limites doit-on poser au pouvoir de l'État ?
L'état de nature
L'« état de nature » est une hypothèse philosophique : que seraient les hommes sans État, sans loi, sans société organisée ? Ce n'est pas (sauf chez Rousseau) une description historique mais un outil de pensée pour justifier — ou contester — l'existence de l'État.
| Philosophe | Vision de l'état de nature | Conclusion |
|---|---|---|
| Hobbes | Guerre de tous contre tous : « l'homme est un loup pour l'homme ». Chacun craint la mort violente. | L'État absolu est nécessaire pour sortir de la violence. |
| Locke | Liberté et égalité naturelles, mais insécurité des droits (pas de juge impartial). | L'État libéral protège les droits naturels. |
| Rousseau | L'homme naturel est bon, solitaire, paisible. La société le corrompt (propriété, inégalité). | Le contrat social doit retrouver la liberté sous la loi commune. |
Aristote refuse la fiction de l'état de nature. Pour lui, l'homme est par nature un animal politique (zôon politikon) : il ne peut s'accomplir que dans la cité (polis). Vivre hors de la cité, c'est être « une bête ou un dieu ». L'État n'est pas un artifice né d'un contrat : il est naturel.
Hobbes : le Léviathan
Dans le Léviathan (1651), Hobbes part d'un constat pessimiste : à l'état de nature, les hommes sont égaux en force et en ruse, et tous désirent les mêmes choses. Sans autorité commune, c'est la guerre de tous contre tous (bellum omnium contra omnes). La vie y est « solitaire, misérable, dangereuse, brutale et brève ».
Pour échapper à cette violence, les individus passent un contrat : chacun renonce à son droit naturel sur toute chose et transfère sa puissance à un souverain unique (le Léviathan). Ce souverain — un individu ou une assemblée — concentre tout le pouvoir. En échange, il assure la sécurité de tous.
Le souverain n'est pas partie au contrat : il est au-dessus. Les sujets ne peuvent pas lui résister, car c'est leur propre volonté qui l'a institué. Le seul cas où l'obéissance cesse : si le souverain ne peut plus protéger la vie des sujets.
Hobbes justifie un État absolu : pas de séparation des pouvoirs, pas de droit de résistance, pas de liberté d'expression contre le souverain. Locke objectera que ce remède est pire que le mal : confier tout le pouvoir à un seul, c'est remplacer la guerre de tous par la tyrannie d'un seul.
Locke : l'État libéral
Locke, dans les Deux traités du gouvernement civil (1689), part d'un état de nature plus optimiste que Hobbes : les hommes y sont libres et égaux, dotés de droits naturels (vie, liberté, propriété). Le problème n'est pas la guerre mais l'insécurité : sans juge impartial, chacun est juge de ses propres causes.
Le contrat lockien fonde un État dont la seule fonction est de protéger les droits naturels. Le pouvoir est limité : l'État ne peut pas violer les droits qu'il est censé protéger. S'il le fait, le peuple a le droit de résistance — voire de révolution.
Locke est le fondateur du libéralisme politique : l'État est un instrument au service des individus, pas une fin en soi. Le pouvoir est un dépôt (trust) que le peuple confie et peut reprendre.
| Critère | Hobbes | Locke |
|---|---|---|
| État de nature | Guerre, violence, peur | Liberté, égalité, insécurité |
| But de l'État | Sécurité à tout prix | Protection des droits naturels |
| Pouvoir | Absolu, indivisible | Limité, divisé, révocable |
| Droit de résistance | Non (sauf si le souverain ne protège plus) | Oui (si l'État viole les droits) |
| Héritage | Absolutisme | Libéralisme, constitutionnalisme |
Rousseau : la volonté générale
Rousseau pose le problème ainsi : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »
Chaque citoyen s'aliène totalement à la communauté — mais comme tous font de même, personne n'est soumis à un individu particulier. La souveraineté appartient au peuple entier qui exprime la volonté générale : ce que tous veulent comme intérêt commun (pas la somme des intérêts particuliers).
La loi est l'expression de la volonté générale. Obéir à la loi qu'on a contribué à faire, c'est obéir à soi-même — c'est la liberté civile.
La volonté de tous est la somme des volontés particulières (chacun veut son intérêt privé). La volonté générale vise l'intérêt commun. La majorité peut se tromper si elle vote selon ses intérêts particuliers. La volonté générale est toujours droite, mais le peuple peut être trompé sur ce qui constitue le bien commun.
Benjamin Constant et Tocqueville reprochent à Rousseau de justifier une souveraineté illimitée du corps politique. Si la volonté générale est toujours juste, alors la majorité a toujours raison — et les individus peuvent être « forcés d'être libres ». Le risque est la tyrannie de la majorité : une démocratie qui opprime les minorités au nom du peuple.
Montesquieu : la séparation des pouvoirs
Montesquieu, dans De l'esprit des lois (1748), établit le principe fondamental de l'État de droit moderne : pour éviter l'abus de pouvoir, il faut que « le pouvoir arrête le pouvoir ». La solution est la séparation des pouvoirs.
| Pouvoir | Fonction | Qui l'exerce |
|---|---|---|
| Législatif | Faire les lois | Le Parlement (représentants du peuple) |
| Exécutif | Appliquer les lois | Le gouvernement, le chef de l'État |
| Judiciaire | Juger les conflits et sanctionner | Les tribunaux, magistrats indépendants |
Si un même individu ou organe concentre les trois pouvoirs, c'est le despotisme. La liberté politique n'existe que lorsque ces trois pouvoirs sont distincts et indépendants. Chacun contrôle et limite les autres (système de checks and balances).
Montesquieu distingue trois types de gouvernement, chacun animé par un principe :
République : principe = vertu (amour des lois et de l'égalité).
Monarchie : principe = honneur (chacun veut se distinguer).
Despotisme : principe = crainte (le tyran gouverne par la terreur).
Weber : le monopole de la violence légitime
Max Weber donne la définition sociologique la plus célèbre de l'État : « L'État est une communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de la violence physique légitime dans un territoire donné. »
L'État n'est pas le seul à user de la violence — mais il est le seul à pouvoir le faire légitimement. La police, l'armée, les prisons — toute cette violence n'est considérée comme acceptable que parce qu'elle émane de l'État.
1. Traditionnelle : le pouvoir est légitime parce qu'il l'a toujours été (monarchie héréditaire, coutume).
2. Charismatique : le pouvoir repose sur les qualités exceptionnelles d'un leader (prophète, héros, révolutionnaire).
3. Rationnelle-légale : le pouvoir est légitime parce qu'il est fondé sur des règles impersonnelles (constitution, lois, procédures). C'est le type dominant des États modernes.
Marx : l'État comme instrument de domination
Pour Marx, l'État n'est pas neutre : il est l'instrument de la classe dominante. Dans une société capitaliste, l'État protège les intérêts de la bourgeoisie (propriété privée, exploitation) sous couvert de servir l'intérêt général.
L'État fait partie de la superstructure (institutions politiques, juridiques, culturelles) qui reflète et perpétue l'infrastructure (les rapports économiques de production). Le droit, la police, l'armée sont des instruments de domination de classe.
Marx prévoit que la révolution prolétarienne instaurera d'abord une dictature du prolétariat (phase de transition), puis qu'avec la disparition des classes sociales, l'État deviendra inutile et dépérira. Dans la société communiste achevée, il n'y aura plus besoin d'État car il n'y aura plus de classes antagonistes. Engels résume : « l'État n'est pas aboli, il s'éteint. »
L'histoire a montré que les régimes se réclamant de Marx (URSS, Chine, Cuba) n'ont pas produit le dépérissement de l'État mais au contraire un renforcement considérable de sa puissance — jusqu'au totalitarisme. La « dictature du prolétariat » est devenue dictature tout court.
L'anarchisme : contre l'État
Les anarchistes (Proudhon, Bakounine, Kropotkine) refusent tout État, même révolutionnaire. L'État est par nature oppressif : quelle que soit sa forme (monarchie, démocratie, dictature du prolétariat), il concentre le pouvoir et écrase la liberté individuelle.
Bakounine objecte à Marx : si vous donnez tout le pouvoir à un État « prolétarien », il ne dépérira jamais — les dirigeants deviendront une nouvelle classe dominante. La liberté ne peut pas naître de la domination, même temporaire. Il faut abolir l'État immédiatement et organiser la société par la fédération libre de communes autonomes.
Comment organiser la justice, la défense, les grands travaux collectifs sans autorité centrale ? Les anarchistes répondent par l'entraide (Kropotkine) et l'autogestion. Mais les expériences historiques (Commune de Paris, Espagne 1936) ont été brèves et vulnérables face aux États organisés.
Totalitarisme : Arendt
Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme (1951), analyse le nazisme et le stalinisme comme des régimes d'un type inédit, irréductibles à la tyrannie ou au despotisme classiques.
1. L'idéologie totale : une vision du monde qui prétend tout expliquer (loi de la race, loi de l'histoire) et ne tolère aucune contestation.
2. La terreur : instrument permanent de gouvernement, qui frappe même les fidèles du régime. Personne n'est en sécurité.
3. La destruction de la sphère privée : il n'y a plus d'espace personnel, familial ou associatif hors du contrôle de l'État-parti.
4. L'atomisation des individus : le totalitarisme détruit tous les liens sociaux (familles, syndicats, partis) pour ne laisser que des individus isolés face à la machine étatique.
5. La superfluité : les camps de concentration visent à prouver que les êtres humains sont superflus, interchangeables, « de trop ».
La dictature traditionnelle cherche le pouvoir et se contente de la soumission extérieure. Le totalitarisme cherche la domination totale : il veut transformer la nature humaine elle-même, contrôler les pensées, pas seulement les actes. C'est pourquoi Arendt le considère comme un phénomène radicalement nouveau.
L'État de droit et la démocratie
L'État de droit est un État où le pouvoir est lui-même soumis à des règles juridiques supérieures (Constitution, droits fondamentaux). Personne — pas même le souverain — n'est au-dessus de la loi.
1. La séparation des pouvoirs (Montesquieu).
2. La hiérarchie des normes : la loi est soumise à la Constitution, les décrets sont soumis à la loi.
3. Les droits fondamentaux : liberté d'expression, de conscience, d'association — des droits que l'État ne peut pas supprimer.
4. Le contrôle juridictionnel : un juge indépendant vérifie que l'État respecte ses propres règles.
Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique (1835-1840), admire la démocratie mais identifie deux risques :
1. La tyrannie de la majorité : la majorité impose sa volonté sans respecter les droits des minorités.
2. Le despotisme doux : un État-providence paternaliste qui prend en charge tous les aspects de la vie des citoyens, les rendant passifs et dépendants — « un pouvoir immense et tutélaire » qui « ne brise pas les volontés, mais il les amollit ».
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur l'État | Concepts clés |
|---|---|---|
| Aristote | L'homme est un animal politique ; l'État est naturel | Zôon politikon, cité, bien commun |
| Hobbes | L'État absolu est nécessaire pour échapper à la guerre de tous | Léviathan, contrat, état de nature, sécurité |
| Locke | L'État libéral protège les droits naturels ; le peuple peut résister | Droits naturels, trust, résistance |
| Rousseau | L'État légitime exprime la volonté générale du peuple | Contrat social, volonté générale, liberté civile |
| Montesquieu | La séparation des pouvoirs empêche le despotisme | Législatif/exécutif/judiciaire, checks and balances |
| Weber | L'État a le monopole de la violence légitime | 3 types de légitimité, bureaucratie |
| Marx | L'État est l'instrument de domination de la classe dominante | Superstructure, lutte des classes, dépérissement |
| Bakounine | Tout État est oppressif ; il faut l'abolir immédiatement | Anarchisme, fédéralisme, autogestion |
| Arendt | Le totalitarisme est un phénomène nouveau : domination totale | Terreur, idéologie, atomisation, superfluité |
| Tocqueville | La démocratie risque la tyrannie de la majorité et le despotisme doux | Égalité des conditions, corps intermédiaires |
Exercices types bac
II. Non, l'État est la condition de la liberté — Hobbes : sans État, c'est la guerre. Locke : l'État protège les droits naturels. Rousseau : la loi votée en commun est liberté. Montesquieu : la séparation des pouvoirs garantit la liberté politique.
III. La question est celle des limites de l'État — L'État de droit est la solution : un État assez fort pour protéger la liberté, assez limité pour ne pas l'écraser. Les droits fondamentaux, la séparation des pouvoirs et le contrôle juridictionnel sont les garde-fous qui permettent à l'État d'être au service de la liberté.

