Le Bonheur : Cours Complet
Philosophie Terminale — Désir, plaisir, sagesse, eudémonisme, hédonisme, stoïcisme, bonheur et devoir
8. Schopenhauer : le désir comme souffrance
2. Bonheur, plaisir, joie : distinctions
9. Spinoza : le bonheur comme puissance
3. Le désir : moteur ou obstacle ?
10. Bonheur et devoir : Kant
4. Aristote : le bonheur comme souverain bien
11. L'utilitarisme : le plus grand bonheur
5. Épicure : le plaisir bien compris
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Les stoïciens : accepter le destin
13. Exercices types bac
7. Pascal : le divertissement
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que le bonheur ?
Le bonheur (du latin bonum augurium, « bon augure, bonne fortune ») désigne un état de satisfaction durable et complète. Il se distingue du simple plaisir (momentané) et de la joie (intense mais passagère).
Kant le définit comme « la satisfaction de toutes nos inclinations, tant en extension qu'en intensité et en durée ». Le bonheur est ce que tout le monde recherche, mais personne ne peut dire avec précision en quoi il consiste — c'est un idéal de l'imagination, pas de la raison.
• Le bonheur est-il le but de la vie humaine ?
• Le bonheur dépend-il de nous ou des circonstances ?
• Faut-il satisfaire ses désirs ou les maîtriser pour être heureux ?
• Le bonheur est-il compatible avec le devoir moral ?
• Un bonheur fondé sur l'illusion est-il un vrai bonheur ?
Bonheur, plaisir, joie : distinctions
| Concept | Nature | Durée | Portée | Philosophe clé |
|---|---|---|---|---|
| Plaisir | Sensation agréable, liée au corps ou à l'esprit | Momentané, ponctuel | Partiel (un plaisir parmi d'autres) | Épicure |
| Joie | Affect actif, augmentation de puissance | Peut durer mais fluctue | Liée à une cause précise | Spinoza |
| Bonheur | État global de satisfaction durable | Permanent ou de longue durée | Total (satisfaction de l'ensemble de la vie) | Aristote |
| Béatitude | Bonheur suprême, état contemplatif parfait | Éternel (idéal) | Absolu, union avec le divin ou la vérité | Thomas d'Aquin, Spinoza |
| Contentement | Satisfaction modeste, acceptation sereine | Stable | Fondé sur la maîtrise de soi | Descartes, stoïciens |
Descartes distingue le contentement (satisfaction intérieure qui dépend de nous) du bonheur (qui dépend aussi de la fortune). Il recommande de cultiver le contentement par l'usage de la raison : « la plus grande félicité de l'homme dépend du droit usage de la raison ». Même dans des circonstances malheureuses, on peut atteindre un contentement intérieur.
Le désir : moteur ou obstacle au bonheur ?
Le désir est la conscience d'un manque et la tendance à le combler. Il est le moteur de l'action humaine, mais aussi une source potentielle de souffrance : tant que le désir n'est pas satisfait, on souffre du manque ; une fois satisfait, il renaît sous une autre forme ou laisse place à l'ennui.
Dans le Gorgias, Platon compare l'homme esclave de ses désirs à quelqu'un qui remplit un tonneau percé : il n'atteint jamais la satisfaction car les désirs renaissent sans cesse. Calliclès défend la vie de jouissance illimitée ; Socrate montre qu'une telle vie est une course sans fin, un supplice déguisé en liberté.
1. Satisfaire les désirs (hédonisme) — Le bonheur passe par la jouissance. Mais quels désirs satisfaire ? Tous (Calliclès) ou seulement les bons (Épicure) ?
2. Maîtriser / limiter les désirs (stoïcisme, bouddhisme) — Le bonheur passe par la réduction des besoins. Ne désirer que ce qui dépend de nous.
Pour Hegel, le désir n'est pas un obstacle mais le moteur du développement de la conscience. C'est par le désir (et notamment le désir de reconnaissance) que l'homme se dépasse et construit l'histoire. La dialectique du maître et de l'esclave montre que c'est le travail de l'esclave (né du désir de survivre) qui produit la vraie conscience de soi.
Aristote : le bonheur comme souverain bien
Aristote ouvre l'Éthique à Nicomaque par cette affirmation : toute action vise un bien, et le bien suprême que tous recherchent est le bonheur (eudaimonia). Le bonheur est le seul bien recherché pour lui-même et non en vue d'autre chose. On veut la richesse, la santé, la gloire pour être heureux — mais on veut le bonheur pour lui-même.
Pour Aristote, le bonheur n'est pas un état passif mais une activité. Il consiste à exercer les vertus (courage, justice, tempérance, prudence) de manière constante, au cours d'une vie complète. Une hirondelle ne fait pas le printemps : un moment de bonheur ne suffit pas, il faut une vie entière de pratique vertueuse.
Aristote distingue trois formes de vie : la vie de plaisir (vulgaire), la vie politique (honorable), et la vie contemplative (théorétique). La plus haute est la contemplation — l'activité de l'intellect qui contemple la vérité. C'est le bonheur le plus pur, le plus autosuffisant et le plus divin, car il ne dépend de rien d'extérieur.
Toutefois, Aristote reconnaît que le bonheur a aussi besoin de conditions extérieures minimales : santé, amis, une certaine prospérité. Un homme torturé ou dans la misère ne peut pas être pleinement heureux, même s'il est vertueux.
Épicure : le plaisir bien compris
Épicure affirme que le plaisir (hédonè) est le souverain bien et le critère de toute action. Mais attention : l'épicurisme n'est PAS une philosophie de la débauche. C'est un hédonisme raisonné qui consiste à bien choisir ses plaisirs.
Épicure résume sa philosophie en quatre maximes qui guérissent l'âme de ses quatre angoisses :
1. Les dieux ne sont pas à craindre — ils existent mais ne s'occupent pas des hommes.
2. La mort n'est rien — quand elle est là, nous ne sommes plus ; tant que nous sommes, elle n'est pas.
3. Le bien est facile à atteindre — les plaisirs naturels et nécessaires sont simples.
4. La souffrance est supportable — si elle est intense, elle est brève ; si elle dure, elle est légère.
| Type de désir | Exemples | Conduite |
|---|---|---|
| Naturels et nécessaires | Manger, boire, dormir, s'abriter | Satisfaire → bonheur assuré |
| Naturels mais non nécessaires | Manger raffiné, plaisirs sexuels variés | Satisfaire avec modération |
| Ni naturels ni nécessaires (vains) | Gloire, richesse, pouvoir, luxe | Éliminer → source de trouble |
Le but est l'ataraxie (absence de trouble de l'âme) et l'aponie (absence de douleur du corps). Le plaisir suprême n'est pas l'excitation mais le repos : ne pas souffrir, ne pas être troublé. Un morceau de pain, un peu d'eau, la compagnie d'un ami suffisent. Le sage épicurien vit de peu et est heureux.
Les stoïciens : accepter le destin
Pour les stoïciens (Épictète, Sénèque, Marc Aurèle), le bonheur réside dans la vertu seule — la conformité de notre volonté avec la raison universelle (le logos). Le sage est heureux même dans la souffrance, l'exil ou la pauvreté, car il a appris à ne désirer que ce qui dépend de lui.
« Parmi les choses qui existent, les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous. » C'est la distinction fondamentale du stoïcisme :
Ce qui dépend de nous : nos jugements, nos désirs, nos volontés, nos réactions.
Ce qui ne dépend pas de nous : le corps, la richesse, la réputation, les événements extérieurs.
Le malheur vient du fait que nous désirons ce qui ne dépend pas de nous et fuyons ce qui est inévitable. Le remède : ne vouloir que ce qui arrive et ne fuir que ce qui dépend de notre volonté.
Sénèque insiste sur le fait que le bonheur ne consiste pas dans le plaisir (contre les épicuriens) mais dans la tranquillité de l'âme obtenue par la pratique de la vertu. Le sage accepte la fortune bonne ou mauvaise avec la même sérénité. Le bonheur est une force intérieure que rien d'extérieur ne peut briser.
L'empereur philosophe applique le stoïcisme au quotidien : chaque matin, se préparer à rencontrer des ingrats, des envieux, des traîtres — et se rappeler que tout est éphémère. La grandeur de l'homme est dans son consentement à l'ordre du monde.
Pascal : le divertissement
Pascal, dans les Pensées, observe que les hommes sont incapables de rester en repos dans une chambre. Ils se jettent dans les affaires, les jeux, les guerres, les divertissements — non pas pour atteindre le bonheur, mais pour fuir la pensée de leur condition : la misère, l'ennui et la mort.
Le divertissement (du latin divertere, « détourner ») est tout ce qui nous détourne de nous-mêmes. Ce n'est pas la chasse qui plaît, c'est la course après le lièvre ; ce n'est pas la victoire qui rend heureux, c'est le combat. L'homme ne veut pas vraiment le repos — il veut l'agitation, car le repos le confronte à sa condition misérable.
Le bonheur terrestre est donc une illusion : nous ne le cherchons jamais vraiment, nous fuyons le malheur. Le seul bonheur authentique est en Dieu — pari que Pascal recommande de faire.
Schopenhauer : le désir comme souffrance
Pour Schopenhauer, la vie est essentiellement souffrance. Le fond de la réalité est la Volonté (Wille) — une force aveugle, insatiable, qui se manifeste en nous sous forme de désir. Le désir est un manque, donc une souffrance. Quand le désir est satisfait, il renaît aussitôt sous une autre forme, ou bien laisse place à l'ennui (qui est une autre forme de souffrance).
La vie oscille comme un pendule entre la souffrance (quand on désire sans obtenir) et l'ennui (quand on a obtenu). Le bonheur n'est qu'un moment négatif : la cessation temporaire de la douleur. Il n'y a pas de bonheur positif.
1. La contemplation esthétique — l'art nous arrache momentanément à la Volonté en nous faisant contempler les Idées pures (musique surtout).
2. La compassion (pitié) — en souffrant avec autrui, on dépasse l'égoïsme du Vouloir-vivre.
3. L'ascèse — la négation de la Volonté, le renoncement radical au désir (proche du bouddhisme et du christianisme mystique). C'est la seule voie vers une paix définitive.
Spinoza : le bonheur comme puissance
Pour Spinoza, le bonheur n'est pas un état passif mais un processus actif. Chaque être tend à persévérer dans son être (conatus). La joie (laetitia) est le passage d'une moindre à une plus grande perfection — c'est l'augmentation de notre puissance d'agir. La tristesse est le mouvement inverse.
Spinoza montre que nous sommes d'abord esclaves de nos passions (affects passifs : crainte, envie, colère). La libération passe par la connaissance : comprendre les causes de nos affects, c'est les transformer en affects actifs (joie, amour intellectuel). Le sommet est la béatitude — l'amour intellectuel de Dieu/Nature (amor Dei intellectualis), qui est la compréhension de notre place dans l'ordre nécessaire de la nature.
Schopenhauer : le désir est manque → souffrance → le bonheur est impossible.
Spinoza : le désir est puissance → la joie naît de l'augmentation de cette puissance → le bonheur est la conquête active de la compréhension.
Le désir n'est pas un manque mais une force affirmative. C'est une différence fondamentale.
Bonheur et devoir : Kant
Kant opère une rupture radicale avec l'eudémonisme antique. Pour lui, le bonheur ne peut pas être le fondement de la morale, pour trois raisons :
1. Le bonheur est indéterminé : personne ne sait exactement ce qui le rendra heureux.
2. Le bonheur est empirique : il dépend des circonstances, des tempéraments, de la chance.
3. Agir pour être heureux, c'est agir par intérêt — or la morale exige d'agir par devoir, non par inclination.
Kant ne rejette pas le bonheur : il affirme que la vertu est la condition qui nous rend dignes d'être heureux. Le souverain bien est la réunion de la vertu et du bonheur — mais cette réunion n'est pas garantie en ce monde. C'est pourquoi Kant postule l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme : seule une justice divine peut assurer que le vertueux sera un jour récompensé.
Si le bonheur était le but de la morale, alors un criminel heureux serait un homme accompli. Kant refuse cela : la valeur morale d'une action ne dépend pas de ses conséquences (bonheur ou malheur) mais de la bonne volonté qui l'inspire. « Il n'y a rien au monde, ni même hors du monde, qui puisse être tenu pour bon sans restriction, si ce n'est une bonne volonté. »
L'utilitarisme : le plus grand bonheur
L'utilitarisme est la doctrine selon laquelle une action est bonne si elle produit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. C'est une morale conséquentialiste : ce qui compte, c'est le résultat, pas l'intention.
Bentham propose un calcul hédonique : évaluer les plaisirs et les peines selon sept critères (intensité, durée, certitude, proximité, fécondité, pureté, étendue). L'action morale est celle qui maximise le solde net de plaisir. Tous les plaisirs se valent : « le jeu de quilles vaut autant que la poésie si le plaisir est le même ».
Mill corrige Bentham : il y a des plaisirs supérieurs (intellectuels, esthétiques, moraux) et des plaisirs inférieurs (corporels, sensoriels). « Il vaut mieux être un Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait. » Le bonheur authentique suppose la culture de l'esprit, pas seulement la satisfaction des sens.
| Critère | Bentham | Mill |
|---|---|---|
| Nature du plaisir | Tous les plaisirs se valent (quantité) | Il y a des plaisirs supérieurs (qualité) |
| Critère moral | Maximiser la quantité totale de plaisir | Maximiser les plaisirs de qualité |
| Risque | Justifier des plaisirs vulgaires | Élitisme (qui juge de la qualité ?) |
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur le bonheur | Concepts clés |
|---|---|---|
| Aristote | Le bonheur est activité de l'âme conforme à la vertu, sur une vie complète | Eudaimonia, souverain bien, contemplation, vertu |
| Épicure | Le bonheur est le plaisir bien compris : ataraxie et aponie | Hédonisme, tetrapharmakos, classification des désirs |
| Stoïciens | Le bonheur est dans la vertu seule : accepter le destin | Ce qui dépend de nous, logos, consentement |
| Pascal | Le bonheur terrestre est impossible, l'homme se divertit pour fuir sa misère | Divertissement, misère, pari |
| Schopenhauer | Le bonheur est illusoire : la vie est souffrance et ennui | Volonté, pendule, contemplation, ascèse |
| Spinoza | Le bonheur est augmentation de puissance par la connaissance | Conatus, joie, affects actifs, béatitude, amor Dei |
| Kant | Le bonheur ne fonde pas la morale ; la vertu rend digne du bonheur | Devoir, bonne volonté, souverain bien, postulats |
| Bentham | Le bonheur = plus grand plaisir pour le plus grand nombre (quantité) | Utilitarisme, calcul hédonique |
| Mill | Le bonheur exige des plaisirs de qualité supérieure | Plaisirs supérieurs/inférieurs, Socrate insatisfait |
| Descartes | Le contentement intérieur dépend du bon usage de la raison | Contentement, raison, maîtrise de soi |
| Hegel | Le désir est moteur de la conscience et de l'histoire | Dialectique, reconnaissance, maître/esclave |
Exercices types bac
II. Mais la raison ne suffit pas — Pascal : la raison montre notre misère sans la guérir. Schopenhauer : la raison connaît le malheur mais ne l'empêche pas. Le bonheur a besoin d'affects, de relations, de circonstances favorables (Aristote).
III. Le vrai bonheur intègre raison et sensibilité — Spinoza : la connaissance rationnelle transforme les passions en joie active. La raison ne supprime pas les affects, elle les éclaire et les oriente. La béatitude est une joie intellectuelle qui englobe toute la vie affective.

