La Nature : Cours Complet
Philosophie Terminale — Nature et culture, nature humaine, physis, écologie, technique et nature
8. Darwin : la nature sans finalité
2. Aristote : la physis
9. L'homme est-il un être naturel ?
3. Nature et culture
10. Éthique environnementale
4. Rousseau : l'état de nature
11. Jonas : le principe responsabilité
5. Descartes : maître et possesseur de la nature
12. Tableau récapitulatif des thèses
6. Mécanisme vs finalisme
13. Exercices types bac
7. Spinoza : Deus sive Natura
14. Questions fréquentes
Introduction : les sens du mot « nature »
Le mot « nature » est l'un des plus polysémiques de la philosophie. Il faut distinguer au moins trois sens :
| Sens | Définition | Exemple | Opposé |
|---|---|---|---|
| La Nature (l'ensemble) | L'ensemble du monde physique, des êtres vivants et des lois qui les régissent | Les forêts, les océans, l'univers | L'artificiel, le technique |
| La nature de X (l'essence) | Ce qui définit un être, ses propriétés fondamentales | « La nature de l'homme est d'être raisonnable » | L'accident, le contingent |
| Le naturel (l'inné) | Ce qui est donné à la naissance, avant toute intervention humaine | Les instincts, les aptitudes innées | Le culturel, l'acquis |
• L'homme fait-il partie de la nature ou s'en distingue-t-il radicalement ?
• Existe-t-il une « nature humaine » ou l'homme est-il entièrement façonné par la culture ?
• La nature est-elle un modèle à suivre ou un obstacle à surmonter ?
• Avons-nous des devoirs envers la nature ?
• La technique libère-t-elle l'homme de la nature ou le met-elle en danger ?
Aristote : la physis
Pour Aristote, la physis (nature) est le principe interne de mouvement et de repos d'un être. Un être naturel a en lui-même la source de son changement : le gland devient chêne par sa propre nature. Un lit, en revanche, ne pousse pas : il a été fabriqué par un artisan (c'est un objet technique).
L'être naturel a son principe de mouvement en lui-même (la plante pousse, l'animal se déplace). L'objet technique a son principe de mouvement dans un agent extérieur (l'artisan). Cette distinction est fondamentale : elle sépare ce qui est « par nature » de ce qui est « par art ».
Aristote conçoit la nature comme finalisée : chaque être tend vers une fin (telos) inscrite dans sa nature. Le gland tend vers le chêne, l'enfant vers l'adulte. « La nature ne fait rien en vain. » Cette vision téléologique sera contestée par la science moderne (Descartes, Darwin).
Nature et culture
L'opposition nature/culture est l'une des plus structurantes de la philosophie et de l'anthropologie. La nature est ce qui est donné (inné, universel, spontané). La culture est ce qui est acquis (appris, variable selon les sociétés, transmis).
| Critère | Nature | Culture |
|---|---|---|
| Origine | Innée, biologique | Acquise, sociale |
| Universalité | Universelle (commune à l'espèce) | Particulière (varie selon les sociétés) |
| Transmission | Génétique, héréditaire | Éducation, imitation, langage |
| Exemple | Marcher sur deux pieds, les réflexes | La langue, les rites, la cuisine, l'art |
L'anthropologue Claude Lévi-Strauss cherche la frontière entre nature et culture. Son critère : ce qui est universel et spontané est naturel ; ce qui relève de la règle et de la norme est culturel. La prohibition de l'inceste est le passage de la nature à la culture : elle est universelle (comme la nature) mais c'est une règle (comme la culture). Elle est le seuil qui marque l'entrée dans la culture.
Les cas d'enfants sauvages (Victor de l'Aveyron, étudiés par Itard au XIXe siècle) montrent qu'un enfant privé de culture ne développe ni langage, ni posture droite, ni comportements « humains ». L'homme ne naît pas homme : il le devient par la culture. Cela suggère que la « nature humaine » est largement culturelle.
Rousseau : l'état de nature
Dans le Discours sur l'origine de l'inégalité (1755), Rousseau imagine l'homme à l'état de nature : un être solitaire, paisible, guidé par deux sentiments : l'amour de soi (instinct de conservation) et la pitié (compassion naturelle pour la souffrance d'autrui).
L'homme naturel n'est ni bon ni mauvais au sens moral — il est innocent. C'est la société qui le corrompt : la propriété privée (« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : « ceci est à moi » […] fut le vrai fondateur de la société civile »), la comparaison avec autrui (amour-propre), l'inégalité. L'homme devient vaniteux, envieux et malheureux par la vie sociale.
Contrairement à un cliché tenace, Rousseau ne prône pas un retour à l'état de nature. L'état de nature est une hypothèse théorique, pas un idéal pratique. On ne peut pas revenir en arrière. Le projet de Rousseau est le contrat social : retrouver la liberté et l'égalité dans un cadre politique légitime, pas dans la forêt.
Ce qui distingue l'homme de l'animal, selon Rousseau, ce n'est pas la raison (encore endormie chez l'homme naturel) mais la perfectibilité : la capacité de se transformer, de progresser — ou de dégénérer. L'animal est figé par l'instinct ; l'homme peut devenir un saint ou un monstre. C'est une capacité ambivalente : source de progrès ET de corruption.
Descartes : maître et possesseur de la nature
Descartes, dans le Discours de la méthode, annonce que la science et la technique nous rendront « comme maîtres et possesseurs de la nature ». La nature n'est plus un cosmos vivant et finalisé (Aristote) mais une machine obéissant à des lois mécaniques qu'on peut découvrir et utiliser.
Descartes pousse le mécanisme jusqu'à affirmer que les animaux sont des machines complexes : ils n'ont pas d'âme, pas de pensée, pas de conscience. Leurs comportements s'expliquent entièrement par des mécanismes physiques (comme une horloge). Seul l'homme possède une âme pensante (res cogitans) irréductible à la matière.
Le projet cartésien de maîtrise de la nature a été critiqué par Heidegger et par l'écologie contemporaine. Réduire la nature à un réservoir de ressources exploitables conduit à la crise écologique. La technique moderne, au lieu de libérer l'homme, menace les conditions mêmes de sa survie. La promesse de maîtrise s'est retournée en destruction.
Mécanisme vs finalisme
| Critère | Finalisme (Aristote) | Mécanisme (Descartes) |
|---|---|---|
| Principe | La nature agit en vue d'une fin (telos) | La nature obéit à des lois causales aveugles |
| Question clé | Pourquoi ? (la cause finale) | Comment ? (la cause efficiente) |
| Modèle | L'organisme vivant (chaque organe a une fonction) | La machine (chaque pièce obéit à des lois) |
| Exemple | L'œil est « fait pour » voir | L'œil résulte de processus physico-chimiques |
| Conséquence | La nature est un ordre harmonieux et sensé | La nature est matière en mouvement, sans intention |
Spinoza rejette le finalisme comme un préjugé : les hommes projettent sur la nature leurs propres intentions. La nature n'a pas de « but ». Dire que l'œil est « fait pour » voir, c'est confondre l'effet avec la cause. La nature est nécessité pure, sans projet ni dessein. Cette critique ouvre la voie à Darwin.
Spinoza : Deus sive Natura
Spinoza identifie Dieu et la Nature : Deus sive Natura. Il ne s'agit pas d'un Dieu créateur séparé de sa création, mais d'une substance unique et infinie dont tout ce qui existe est un mode (une expression).
La nature naturante (natura naturans) : Dieu comme cause productrice, la substance infinie avec ses attributs (étendue, pensée).
La nature naturée (natura naturata) : l'ensemble des modes (les êtres particuliers, les corps, les idées) qui découlent de la nature naturante.
L'homme n'est pas un « empire dans un empire » : il fait partie de la nature au même titre que les pierres ou les animaux. Mais en tant qu'être pensant, il peut comprendre la nécessité naturelle et atteindre la béatitude.
Darwin : la nature sans finalité
Darwin (L'Origine des espèces, 1859) révolutionne la compréhension de la nature. Les espèces ne sont pas créées une fois pour toutes : elles évoluent par un processus aveugle de variation aléatoire et de sélection naturelle. Les individus les mieux adaptés survivent et se reproduisent ; les autres disparaissent.
Darwin détruit l'argument du dessein intelligent : l'adaptation des organes à leur fonction (l'œil pour voir) ne prouve pas un créateur. Elle résulte d'un processus mécanique et aveugle : des millions de variations aléatoires, dont seules les plus avantageuses sont conservées. La nature n'a pas de plan, pas d'intention. L'apparent « ordre » est le produit du hasard et de la nécessité.
Darwin montre que l'homme n'est pas une exception : il descend d'ancêtres communs avec les grands singes. Il n'y a pas de coupure absolue entre l'animal et l'humain — seulement des différences de degré. Cette thèse heurte la vision traditionnelle (Descartes, christianisme) qui place l'homme au sommet de la création.
L'homme est-il un être naturel ?
Existe-t-il une nature humaine fixe et universelle, ou l'homme est-il un être historique et culturel qui se transforme sans cesse ?
| Position | Thèse | Philosophe |
|---|---|---|
| Essentialisme | Il existe une nature humaine fixe (l'homme est par nature raisonnable, social, etc.) | Aristote, stoïciens |
| Culturalisme | L'homme est entièrement façonné par la culture ; pas de nature humaine universelle | Lévi-Strauss, anthropologie culturelle |
| Existentialisme | L'existence précède l'essence : l'homme n'a pas de nature, il se fait par ses choix | Sartre |
| Perfectibilité | L'homme a une capacité naturelle (la perfectibilité) mais son contenu est ouvert | Rousseau |
| Naturalisme évolutionniste | L'homme est un animal évolué ; la culture prolonge la nature biologique | Darwin, sociobiologie |
Affirmer que l'homme a une « nature » peut servir à justifier des inégalités : la « nature » des femmes, la « nature » de certains peuples… L'argument naturaliste a historiquement été utilisé pour légitimer le racisme, le sexisme et la domination. La philosophie exige de distinguer ce qui est (nature) de ce qui doit être (morale) — c'est le problème du « paralogisme naturaliste » (on ne tire pas un « devoir » d'un « fait »).
Éthique environnementale
La crise écologique pose une question philosophique inédite : la nature a-t-elle une valeur intrinsèque (indépendante de l'utilité pour l'homme) ou seulement instrumentale (elle vaut comme ressource) ?
| Position | Thèse | Représentant |
|---|---|---|
| Anthropocentrisme | La nature n'a de valeur que par rapport à l'homme (ressource, cadre de vie) | Descartes, humanisme classique |
| Biocentrisme | Tout être vivant a une valeur intrinsèque, un « bien propre » | Paul Taylor |
| Écocentrisme | L'écosystème entier (y compris les non-vivants) a une valeur en soi | Aldo Leopold, deep ecology |
Aldo Leopold (Almanach d'un comté des sables, 1949) propose une éthique de la terre : l'homme n'est pas le « conquérant » de la communauté biotique mais un membre parmi d'autres. « Une chose est juste quand elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste dans le cas contraire. »
Jonas : le principe responsabilité
Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), propose un nouvel impératif moral face à la puissance technologique : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur Terre. »
Jonas propose l'heuristique de la peur : face à l'incertitude technologique, il faut privilégier le scénario le pire et s'abstenir quand le risque est irréversible. Le principe de précaution en découle. Mieux vaut renoncer à un progrès incertain que risquer une catastrophe définitive.
Jonas renverse le projet cartésien. Descartes voulait nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Jonas montre que cette maîtrise est devenue dangereuse : la technique peut détruire les conditions de la vie humaine. La nature n'est plus un objet à exploiter mais un bien fragile à protéger. La responsabilité envers les générations futures devient un devoir fondamental.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur la nature | Concepts clés |
|---|---|---|
| Aristote | La nature est principe interne de mouvement, finalisée | Physis, telos, cause finale, acte/puissance |
| Descartes | La nature est une machine ; l'homme en deviendra maître | Mécanisme, animal-machine, res extensa |
| Rousseau | L'homme naturel est bon ; la société le corrompt | État de nature, perfectibilité, amour-propre |
| Spinoza | Dieu = Nature ; l'homme en fait partie intégrante | Deus sive Natura, naturante/naturée, nécessité |
| Darwin | Les espèces évoluent par sélection naturelle sans finalité | Variation, sélection, adaptation, continuité |
| Lévi-Strauss | La prohibition de l'inceste marque le passage nature/culture | Universel/particulier, règle, seuil |
| Sartre | L'homme n'a pas de nature : l'existence précède l'essence | Liberté, projet, choix |
| Jonas | La nature est fragile ; la technique exige une éthique de la responsabilité | Principe responsabilité, précaution, générations futures |
| Heidegger | La technique moderne transforme la nature en « fonds » exploitable | Arraisonnement, oubli de l'être |
| Leopold | L'homme est membre de la communauté biotique, pas son conquérant | Éthique de la terre, communauté biotique |
Exercices types bac
II. La nature comme obstacle — Descartes : la nature est matière à maîtriser pour le bien de l'homme. La technique libère des contraintes naturelles (maladie, famine, froid). La culture est ce par quoi l'homme s'arrache à la nature brute.
III. La nature n'est ni modèle pur ni pur obstacle — Jonas : la maîtrise technique a ses limites (crise écologique). Spinoza : l'homme fait partie de la nature, il ne peut ni la dominer ni l'imiter naïvement. La sagesse est de comprendre notre appartenance à la nature tout en exerçant notre capacité de transformation de manière responsable.

