La Science : Cours Complet

Philosophie Terminale — Méthode, Popper, Kuhn, Bachelard, vérité scientifique, éthique de la science

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2026
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SECTION 01

Introduction : qu'est-ce que la science ?

📌 Définition et caractéristiques

La science (du latin scientia, savoir) est un mode de connaissance qui vise à établir des lois universelles et vérifiables sur les phénomènes naturels. Elle se distingue des autres formes de savoir (opinion, croyance, mythe) par sa méthode : observation, hypothèse, expérimentation, vérification.

📐 Les grandes questions :

• Qu'est-ce qui distingue la science de la non-science (problème de la démarcation) ?

• La science dit-elle la vérité absolue ou des vérités provisoires ?

• Le progrès scientifique est-il continu ou procède-t-il par ruptures ?

• La science peut-elle tout connaître ou a-t-elle des limites ?

• Le savant a-t-il une responsabilité morale face aux applications de ses découvertes ?

SECTION 02

Science et opinion

📌 Bachelard : « L'opinion a, en droit, toujours tort »

Pour Bachelard, la science commence par une rupture avec l'opinion commune. L'opinion « pense mal » ou ne pense pas du tout : elle croit savoir sans vérifier. La science ne prolonge pas l'opinion — elle la contredit.

Critère Opinion (doxa) Science (epistèmè)
Fondement Impression, habitude, préjugé Méthode, preuve, démonstration
Universalité Subjective, variable Universelle, reproductible
Vérification Aucune (on « croit » savoir) Expérimentale (on vérifie)
Erreur Rarement reconnue L'erreur est le moteur du progrès
Langage Vague, ambigu Précis, formalisé (mathématiques)
✅ Platon : de la doxa à l'épistémè

Platon distingue déjà l'opinion (doxa) — connaissance des apparences, changeante et incertaine — de la science (epistèmè) — connaissance des Idées, stable et vraie. L'allégorie de la caverne illustre le passage de l'une à l'autre : quitter les ombres (opinions) pour atteindre la lumière (vérité rationnelle).

SECTION 03

La méthode expérimentale

📌 Claude Bernard : OHERIC

Claude Bernard (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865) formalise la méthode expérimentale en étapes :

📘 Les étapes de la démarche scientifique

1. Observation : un fait surprenant, une anomalie, un phénomène à expliquer.

2. Hypothèse : une explication provisoire, formulée de manière testable.

3. Expérimentation : un dispositif qui teste l'hypothèse en isolant les variables.

4. Résultat : l'expérience confirme ou infirme l'hypothèse.

5. Interprétation/Conclusion : si confirmée, l'hypothèse devient loi ou théorie ; si infirmée, on reformule.

🎯 Le rôle de l'hypothèse

La science ne part pas de l'observation pure : elle observe à partir d'une question. Sans hypothèse, l'observation est aveugle. Claude Bernard insiste : « L'idée est la graine ; la méthode est le sol ; le résultat est la récolte. » Le savant n'est pas un simple collecteur de faits : il est un inventeur d'hypothèses que l'expérience juge.

SECTION 04

L'induction et ses problèmes

📌 Du particulier au général

L'induction consiste à tirer une loi générale à partir de cas particuliers : j'ai observé mille cygnes blancs, donc tous les cygnes sont blancs. C'est le raisonnement le plus courant en sciences expérimentales.

⚠️ Le problème de l'induction (Hume)

Hume montre que l'induction n'est jamais logiquement certaine. Rien ne garantit que le prochain cygne sera blanc (des cygnes noirs existent en Australie). Le fait que le soleil se soit levé chaque jour ne prouve pas qu'il se lèvera demain. L'induction repose sur une habitude (la nature est régulière) et sur une croyance (l'avenir ressemblera au passé), pas sur une démonstration.

💡 Conséquence pour la science

Le problème de l'induction signifie que les lois scientifiques ne sont jamais définitivement prouvées : elles sont confirmées par l'expérience mais toujours susceptibles d'être réfutées par un contre-exemple futur. C'est cette fragilité qui fait la force de la science : elle reste ouverte à la révision. C'est sur ce point que Popper fondera toute sa philosophie.

SECTION 05

Popper : la falsifiabilité

📌 Le critère de démarcation

Karl Popper (La Logique de la découverte scientifique, 1934) propose le critère de falsifiabilité (réfutabilité) pour distinguer la science de la non-science.

📐 Le principe

Une théorie est scientifique si et seulement si elle est falsifiable : il doit exister des observations possibles qui pourraient la contredire. Une théorie qui explique tout et ne peut être contredite par rien n'est pas scientifique.

Théorie Falsifiable ? Scientifique ?
« Tous les cygnes sont blancs » Oui (un cygne noir la réfute) ✅ Oui
La relativité d'Einstein Oui (des prédictions testables, certaines confirmées) ✅ Oui
La psychanalyse (selon Popper) Non (toute observation la confirme) ❌ Non scientifique
L'astrologie Non (les prédictions sont si vagues qu'elles s'adaptent à tout) ❌ Non scientifique
✅ La science progresse par réfutation

Popper renverse l'inductivisme : la science ne progresse pas en accumulant des confirmations mais en réfutant des hypothèses. Le savant propose des conjectures audacieuses et les soumet à des tests sévères. Si l'hypothèse résiste, elle est provisoirement conservée. Si elle échoue, on la remplace par une meilleure. La science est une suite de conjectures et réfutations.

SECTION 06

Bachelard : les obstacles épistémologiques

📌 La science se construit contre l'évidence

Gaston Bachelard (La Formation de l'esprit scientifique, 1938) montre que le progrès scientifique exige de vaincre des obstacles qui ne sont pas extérieurs mais intérieurs à l'esprit du savant.

📘 Les principaux obstacles épistémologiques

1. L'expérience première : l'observation naïve qui croit saisir le réel directement (« je vois que le soleil tourne autour de la Terre »).

2. La généralisation hâtive : conclure trop vite à partir de cas particuliers.

3. L'obstacle verbal : un mot ou une image empêche la pensée rigoureuse (« l'éponge absorbe l'eau » — comme si l'éponge avait une volonté).

4. L'obstacle substantialiste : attribuer des propriétés cachées à une « substance » (le feu contient du « phlogistique »).

5. L'argument d'autorité : accepter une théorie parce qu'elle vient d'un maître respecté.

🎯 La rupture épistémologique

La science progresse par des ruptures avec le savoir antérieur, pas par accumulation continue. La physique d'Einstein n'est pas une amélioration de Newton : c'est un changement de cadre conceptuel. Bachelard résume : « On connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites. »

SECTION 07

Auguste Comte : les trois états

📌 La loi des trois états

Auguste Comte (Cours de philosophie positive, 1830-1842), fondateur du positivisme, décrit l'histoire de la connaissance humaine en trois étapes :

État Explication Exemple
Théologique Les phénomènes sont expliqués par des agents surnaturels (dieux, esprits) La foudre = colère de Zeus
Métaphysique Les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites (« la Nature », « l'Essence ») Les corps tombent par « horreur du vide »
Positif (scientifique) On renonce au « pourquoi » pour se concentrer sur le « comment » : des lois observables et vérifiables La loi de la gravitation universelle
💡 Le positivisme

Comte affirme que la science doit se limiter aux faits observables et aux lois qui les relient. Elle ne doit pas chercher les causes premières ou les essences cachées — c'est de la métaphysique. Le positivisme a profondément influencé la science moderne mais a été critiqué pour sa vision trop étroite (il exclut les questions de sens et de valeur).

SECTION 08

Kuhn : les révolutions scientifiques

📌 La science ne progresse pas de manière linéaire

Thomas Kuhn (La Structure des révolutions scientifiques, 1962) bouleverse la vision du progrès scientifique. La science ne progresse pas par accumulation continue de connaissances mais par des révolutions qui remplacent un paradigme par un autre.

📐 Le paradigme

Un paradigme est un cadre théorique partagé par une communauté scientifique : des théories, des méthodes, des problèmes considérés comme importants, des exemples de solutions. Pendant la science normale, les chercheurs travaillent à l'intérieur du paradigme (résoudre des puzzles). Quand les anomalies s'accumulent (faits que le paradigme ne peut pas expliquer), une crise survient. Un nouveau paradigme émerge et remplace l'ancien : c'est la révolution scientifique.

Phase Description Exemple
Science normale Résolution de puzzles dans le cadre du paradigme Les astronomes ajustent le modèle de Ptolémée
Anomalies Des faits résistent au paradigme Le mouvement des planètes ne colle pas
Crise Le paradigme perd sa crédibilité Le système ptoléméen s'effondre
Révolution Un nouveau paradigme remplace l'ancien Copernic → héliocentrisme
Nouvelle science normale Les chercheurs travaillent dans le nouveau cadre La mécanique newtonienne domine
⚠️ L'incommensurabilité des paradigmes

Kuhn affirme que deux paradigmes successifs sont incommensurables : ils ne parlent pas le même langage, ne posent pas les mêmes questions, ne voient pas le même monde. On ne peut pas comparer objectivement Newton et Einstein comme si l'un était « plus vrai » que l'autre — ils opèrent dans des cadres conceptuels différents. Cette thèse est controversée : elle semble menacer l'idée de progrès scientifique objectif.

SECTION 09

La science dit-elle le vrai ?

📌 La vérité scientifique est-elle absolue ou provisoire ?
Position Thèse Philosophe
Réalisme scientifique La science décrit le réel tel qu'il est ; les théories vraies correspondent aux faits Popper (approximation), Einstein
Instrumentalisme Les théories sont des outils de prédiction, pas des descriptions du réel Duhem, van Fraassen
Constructivisme Les faits scientifiques sont construits par la communauté, pas simplement découverts Kuhn, sociologie des sciences
✅ La vérité comme horizon

Popper propose un compromis : la science ne possède jamais la vérité absolue (les théories sont toujours provisoires). Mais elle progresse vers la vérité par élimination des erreurs. Chaque théorie réfutée est remplacée par une théorie plus proche du vrai. La vérité est un horizon régulateur : on ne l'atteint jamais mais on s'en rapproche.

SECTION 10

Science et éthique

📌 Le savant est-il responsable ?

La science produit des connaissances ; la technique les applique. Mais la distinction est-elle si nette ? Le savant porte-t-il une responsabilité face aux conséquences de ses découvertes ?

🎯 Rabelais : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme »

La science est un pouvoir. Un pouvoir sans guidage moral est dangereux. La bombe atomique, le clonage, l'intelligence artificielle, la manipulation génétique posent des questions éthiques que la science seule ne peut pas résoudre.

📘 Hans Jonas : le principe responsabilité

Jonas étend la responsabilité du savant aux générations futures. La puissance technoscientifique est devenue si grande qu'elle peut détruire les conditions de la vie humaine. Le principe de précaution s'impose : face à l'incertitude, il faut privilégier le scénario le pire et s'abstenir quand le risque est irréversible.

⚠️ La neutralité axiologique (Weber)

Max Weber défend la neutralité axiologique : le savant, en tant que savant, ne doit pas porter de jugements de valeur. La science dit ce qui est, pas ce qui doit être. Mais cette position est contestée : peut-on séparer la recherche de ses applications ? Le physicien nucléaire est-il innocent des bombes ?

SECTION 11

Science, technique et pouvoir

📌 Bacon : « Savoir, c'est pouvoir »

Francis Bacon (Novum Organum, 1620) affirme que le but de la science est d'augmenter le pouvoir de l'homme sur la nature. Connaître les lois de la nature, c'est pouvoir les utiliser. La science est au service de la technique.

📐 Heidegger : l'arraisonnement

Heidegger critique la science moderne comme expression de l'arraisonnement (Gestell) : la technique transforme la nature en « fonds » disponible, en ressource exploitable. Le fleuve n'est plus un paysage : c'est une source d'énergie hydroélectrique. La science n'est pas un regard neutre sur le monde — elle est déjà un mode de domination.

💡 Feyerabend : contre la méthode

Paul Feyerabend (Contre la méthode, 1975) soutient qu'il n'existe pas de « méthode scientifique » unique et universelle. Les grandes découvertes ont souvent violé les règles méthodologiques. Il prône l'anarchisme épistémologique : « La seule règle qui vaille est : tout est bon. » La science ne doit pas avoir le monopole de la connaissance légitime.

SECTION 12

Tableau récapitulatif des thèses

Philosophe Thèse sur la science Concepts clés
Platon La science (epistèmè) connaît les Idées ; l'opinion (doxa) ne connaît que les apparences Doxa/epistèmè, Idées, caverne
Bacon Savoir c'est pouvoir ; la science maîtrise la nature Induction, expérimentation, pouvoir
Comte La science (état positif) remplace la théologie et la métaphysique Trois états, positivisme, lois
Claude Bernard La méthode expérimentale : observation, hypothèse, expérimentation OHERIC, déterminisme, médecine expérimentale
Hume L'induction n'est jamais logiquement certaine ; la causalité est habitude Problème de l'induction, habitude
Popper La science est ce qui est falsifiable ; elle progresse par conjectures et réfutations Falsifiabilité, démarcation, réfutation
Bachelard La science progresse contre l'opinion et les obstacles épistémologiques Obstacles, rupture, esprit scientifique
Kuhn La science progresse par révolutions de paradigme, pas par accumulation Paradigme, science normale, révolution, incommensurabilité
Heidegger La science moderne est arraisonnement de la nature Gestell, fonds, technique
Jonas La science exige une éthique de la responsabilité envers les générations futures Précaution, responsabilité, heuristique de la peur

SECTION 13

Exercices types bac

🧠 Qu'est-ce que le critère de falsifiabilité de Popper ?
Une théorie est scientifique si elle est falsifiable : il doit exister des observations possibles qui pourraient la contredire. « Tous les cygnes sont blancs » est scientifique (un cygne noir la réfute). L'astrologie ou la psychanalyse (selon Popper) ne sont pas scientifiques car elles expliquent tout et ne peuvent être contredites par rien. La science progresse par conjectures et réfutations.
🧠 Qu'est-ce qu'un paradigme chez Kuhn ?
Un paradigme est un cadre théorique partagé par une communauté scientifique : théories, méthodes, problèmes, exemples de solutions. La science normale travaille à l'intérieur du paradigme. Quand les anomalies s'accumulent, une crise survient et un nouveau paradigme remplace l'ancien (révolution). Deux paradigmes sont incommensurables : ils ne parlent pas le même langage.
🧠 Qu'est-ce qu'un obstacle épistémologique chez Bachelard ?
Un obstacle épistémologique est une habitude de pensée intérieure à l'esprit du savant qui bloque le progrès. Les principaux : l'expérience première (observation naïve), la généralisation hâtive, les mots trompeurs, le substantialisme. La science progresse en rompant avec ces obstacles : « On connaît contre une connaissance antérieure. »
🧠 La vérité scientifique est-elle définitive ?
Non. Le problème de l'induction (Hume) montre qu'aucune loi n'est définitivement prouvée. Popper confirme : les théories sont des conjectures provisoires, toujours susceptibles d'être réfutées. Kuhn ajoute que les paradigmes se remplacent sans continuité simple. Mais la science progresse vers la vérité (Popper) : chaque théorie est meilleure que la précédente. La vérité est un horizon, pas un acquis définitif.
🧠 Le savant est-il responsable des applications de ses découvertes ?
Débat ouvert. Weber défend la neutralité axiologique : le savant dit ce qui est, pas ce qui doit être. Jonas répond que la puissance technoscientifique exige une responsabilité envers les générations futures (principe de précaution). Rabelais : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. » Le physicien nucléaire ne peut ignorer Hiroshima. La responsabilité du savant est au moins de penser les conséquences possibles de sa recherche.
🧠 Dissertation express : « La science peut-elle tout expliquer ? » — Plan en 3 parties.
I. La science semble pouvoir tout expliquer — Le positivisme (Comte) : la science remplace les explications théologiques et métaphysiques. Les progrès (ADN, big bang, neurosciences) reculent les frontières de l'inconnu. La méthode expérimentale est universelle.
II. La science a des limites constitutives — Kant : la raison ne connaît que les phénomènes. La science ne peut pas répondre aux questions de sens (pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?), de valeur (que dois-je faire ?) ni d'existence (quel est le sens de la vie ?). Hume : l'induction n'est jamais certaine.
III. Reconnaître ses limites est la force de la science — Popper : la science est grande parce qu'elle est falsifiable — elle admet ses erreurs. Bachelard : elle progresse en détruisant ses propres obstacles. Sa modestie (elle ne prétend pas tout expliquer) est ce qui la distingue du dogmatisme et en fait la forme de connaissance la plus fiable.

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Questions fréquentes

La science en philo ?
Connaissance par méthode (observation, hypothèse, expérimentation). Lois universelles et vérifiables.
Falsifiabilité ?
Popper : une théorie est scientifique si elle peut être réfutée. Conjectures et réfutations.
Paradigme ?
Kuhn : cadre théorique partagé. Science normale → anomalies → crise → révolution.
Obstacles épistémologiques ?
Bachelard : habitudes internes qui bloquent le progrès. La science progresse CONTRE elles.
Vérité absolue ?
Non, provisoire. Hume : induction incertaine. Popper : conjectures réfutables. Horizon régulateur.
Problème de l'induction ?
Hume : généraliser du particulier n'est jamais garanti. Habitude, pas démonstration.
Positivisme ?
Comte : se limiter aux faits observables. 3 états : théologique → métaphysique → positif.
Responsabilité du savant ?
Weber : neutralité. Jonas : principe responsabilité. Science sans conscience = ruine (Rabelais).
Science vs opinion ?
Opinion : subjective, non vérifiée. Science : universelle, vérifiable, méthodique. Rupture (Bachelard).
Ça tombe au bac ?
Oui. Vérité scientifique, limites, opinion, progrès, responsabilité. Croisements : raison, vérité, technique.