L'Art : Cours Complet
Philosophie Terminale — Le beau, le jugement esthétique, la création, le génie, l'art et la vérité
🏠 Hub Philo Terminale
💬 Citations par notion
✍️ Méthode dissertation
📖 Vocabulaire philo
8. Art et vérité
2. Art et technique : l'artisan et l'artiste
9. Art et morale : l'art doit-il être moral ?
3. L'art comme imitation (mimesis)
10. Art et société : l'art engagé
4. Le beau : objectif ou subjectif ?
11. Tableau récapitulatif des thèses
5. Kant : le jugement esthétique
12. Sujets types et méthode
6. Le génie et la création
13. Exercices types bac
7. Hegel : la mort de l'art
14. Questions fréquentes
Introduction : qu'est-ce que l'art ?
Le mot « art » vient du latin ars, traduction du grec technè, qui désigne tout savoir-faire, toute habileté technique. Pendant longtemps, art et technique ne se distinguent pas : le sculpteur, le forgeron et le médecin pratiquent tous un « art ».
Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que l'on distingue les beaux-arts (peinture, sculpture, musique, poésie, architecture, danse, théâtre) des arts mécaniques et des métiers. L'art au sens moderne désigne une activité de création visant à produire des œuvres qui suscitent une émotion esthétique.
• Qu'est-ce que le beau ? Le jugement esthétique est-il universel ou relatif ?
• L'art est-il imitation de la nature ou création originale ?
• L'art a-t-il une fonction ? Doit-il servir à quelque chose ?
• L'art peut-il dire la vérité ?
• L'artiste est-il un génie ou un technicien ?
Art et technique : l'artisan et l'artiste
Bien que l'art et la technique partagent une racine commune, ils diffèrent profondément. L'artisan applique des règles connues pour produire un objet utile. L'artiste crée selon des règles qu'il invente lui-même, et son œuvre n'a pas de finalité pratique immédiate.
| Critère | Technique / Artisanat | Art (beaux-arts) |
|---|---|---|
| Finalité | Utilité, efficacité | Beauté, émotion, sens |
| Règles | Connues, enseignables, reproductibles | Inventées par l'artiste, singulières |
| Produit | Objet fonctionnel (chaise, outil) | Œuvre unique, irremplaçable |
| Reproductibilité | Objet reproductible en série | Œuvre originale (un seul exemplaire) |
| Rapport au créateur | L'objet est séparable de son créateur | L'œuvre porte la marque de l'artiste |
Arendt distingue le travail (produire des biens de consommation), l'œuvre (fabriquer des objets durables) et l'action (agir dans le monde). L'œuvre d'art est l'objet le plus durable que l'homme puisse produire : elle résiste au temps et à l'usage, parce qu'elle n'est pas faite pour être consommée mais pour être contemplée.
Benjamin montre que la reproduction mécanique (photographie, cinéma) fait perdre à l'œuvre son « aura » — ce caractère unique, lié au « ici et maintenant » de l'original. La question est : l'art survit-il à l'ère de la production de masse ?
L'art comme imitation (mimesis)
Pour Platon, le monde sensible est déjà une copie imparfaite des Idées (Formes intelligibles). L'artiste, en imitant le monde sensible, produit une copie de copie — il est donc trois fois éloigné de la vérité.
Dans la République (livre X), Platon illustre cela avec l'exemple du lit : le menuisier fabrique un lit réel en imitant l'Idée du lit ; le peintre peint un lit en imitant le lit du menuisier. Le peintre ne connaît ni l'Idée ni la réalité, il ne produit qu'un simulacre.
Platon condamne donc les poètes et les artistes : ils séduisent par les émotions et détournent l'âme de la recherche du Vrai et du Bien.
Aristote réhabilite l'art dans la Poétique. L'imitation (mimesis) est pour lui un instinct naturel de l'homme — c'est par l'imitation que l'enfant apprend. L'art ne copie pas simplement la réalité, il la représente en la transformant.
La tragédie, en représentant des actions terribles, provoque chez le spectateur pitié et crainte, ce qui produit une catharsis (purification) des passions. L'art a donc une fonction psychologique et morale positive : il permet de vivre des émotions dans un cadre sécurisé.
| Critère | Platon | Aristote |
|---|---|---|
| L'art est | Copie de copie, simulacre | Représentation créative de la nature |
| Rapport à la vérité | Éloigne de la vérité | Peut révéler le vraisemblable, le possible |
| Effet sur l'âme | Corrompt par les émotions | Purifie par la catharsis |
| Verdict | Condamné (chasser les poètes) | Valorisé (utilité éducative et morale) |
Le beau : objectif ou subjectif ?
C'est l'une des questions les plus anciennes de l'esthétique. Trois positions :
Le beau est une propriété réelle des choses : proportion, harmonie, symétrie. Il existe un Beau en soi (l'Idée du Beau chez Platon), et les belles choses y participent. Le goût n'est pas relatif : il y a une vérité du beau, et ceux qui ne la perçoivent pas se trompent.
Hume soutient que le beau n'est pas dans les choses mais dans l'esprit de celui qui les contemple. La beauté est un sentiment, pas une propriété. « La beauté n'est pas une qualité des choses elles-mêmes ». Toutefois, Hume admet qu'il existe des standards du goût : certaines personnes, par leur expérience et leur sensibilité, jugent mieux que d'autres.
Kant propose une synthèse géniale dans la Critique de la faculté de juger : le jugement esthétique est subjectif (il exprime un sentiment), mais il prétend à l'universalité. Quand je dis « c'est beau », je ne dis pas simplement « ça me plaît » — je prétends que tout le monde devrait trouver cela beau. C'est la position la plus exigée au bac.
Kant : le jugement esthétique
Kant analyse le jugement « c'est beau » dans la Critique de la faculté de juger (1790) et identifie quatre moments :
| # | Moment | Caractéristique | Explication |
|---|---|---|---|
| 1 | Qualité | Plaisir désintéressé | Le beau plaît sans qu'on désire posséder ou utiliser l'objet. Contrairement à l'agréable (plaisir des sens) et au bon (satisfaction morale), le beau est contemplé pour lui-même. |
| 2 | Quantité | Universalité sans concept | Quand je dis « c'est beau », je prétends que tous devraient être d'accord, même si je ne peux pas le prouver par un raisonnement logique. |
| 3 | Relation | Finalité sans fin | L'objet beau semble avoir été fait avec une intention, une harmonie, mais sans but pratique. La rose paraît « faite exprès » pour être belle, mais elle ne sert à rien. |
| 4 | Modalité | Nécessité subjective | Le jugement de goût s'impose avec le sentiment d'une nécessité : on ne peut pas s'empêcher de trouver cela beau. |
L'agréable plaît aux sens (un bon repas) → subjectif et relatif, aucune prétention à l'universalité.
Le bon satisfait la raison morale (une action juste) → universel mais par concept.
Le beau plaît par la contemplation → subjectif mais prétend à l'universalité, sans concept.
Kant distingue le beau (harmonie, mesure, forme plaisante) du sublime (démesure, puissance, infini). Le sublime naît face à ce qui dépasse notre imagination : un océan déchaîné, un ciel étoilé, une montagne immense.
Le sublime provoque d'abord un sentiment d'écrasement (notre imagination est dépassée), puis un sentiment d'élévation (notre raison, elle, peut penser l'infini). Le sublime nous fait prendre conscience de notre dignité morale : nous sommes physiquement faibles mais moralement grands.
Le génie et la création
Pour Kant, le génie est le talent (don naturel) qui donne à l'art ses règles. Le génie est l'opposé de l'artisan : là où l'artisan applique des règles connues, le génie invente des règles nouvelles que personne ne pourrait enseigner ni même formuler explicitement.
Quatre caractéristiques du génie selon Kant :
1. L'originalité : le génie ne copie pas, il crée du neuf.
2. L'exemplarité : ses œuvres deviennent des modèles pour les autres (sans être des recettes).
3. L'impossibilité d'expliquer : le génie ne peut pas décrire comment il crée (c'est un don de la nature, pas un savoir).
4. Le génie concerne les beaux-arts, pas la science : Newton peut expliquer sa méthode, pas Mozart.
Nietzsche conteste l'idée romantique du génie inné. Dans Humain, trop humain, il soutient que le génie est avant tout le fruit d'un travail acharné. Ce que nous admirons comme « inspiration divine » est en réalité le résultat de milliers d'esquisses, de tentatives et de corrections. Croire au génie spontané, c'est être paresseux : cela revient à se dispenser de l'effort en se disant qu'on n'a pas « le don ».
Pour Bergson, la création artistique procède de l'intuition — une perception directe de la réalité qui échappe à l'intelligence analytique. L'artiste ne « construit » pas son œuvre par raisonnement ; il la laisse émerger d'un contact intime avec le réel. L'art est une forme de connaissance supérieure à la science, car il saisit la durée vivante des choses, là où la science ne capte que des instantanés figés.
Hegel : la mort de l'art
Pour Hegel, l'art n'est pas un simple divertissement ni une imitation de la nature. Il est une manifestation sensible de l'Idée (ou de l'Esprit absolu). L'art donne une forme visible, audible ou palpable à ce que la pensée abstraite ne peut saisir : il rend sensible l'intelligible.
Hegel distingue trois grands moments historiques de l'art :
| Moment | Époque | Caractéristique | Exemple |
|---|---|---|---|
| Art symbolique | Orient ancien (Égypte) | L'Idée cherche sa forme sans la trouver. Formes massives, mystérieuses. | Pyramides, sphinx |
| Art classique | Grèce antique | Équilibre parfait entre forme et contenu. Le corps humain comme idéal. | Sculpture grecque |
| Art romantique | Moyen Âge → moderne | L'Idée dépasse la forme sensible. L'intériorité déborde la matière. | Peinture, musique, poésie |
La thèse la plus célèbre (et controversée) de Hegel : l'art appartient au passé. Il a rempli sa fonction historique — manifester l'Esprit — mais cette fonction est désormais mieux assurée par la religion puis par la philosophie. L'art ne disparaît pas matériellement, mais il a perdu sa nécessité spirituelle suprême. Nous continuons à créer et à admirer, mais l'art n'est plus le mode le plus élevé par lequel l'Esprit se comprend lui-même.
Cette thèse a été vivement discutée, notamment par ceux qui y voient l'anticipation de l'art contemporain : un art qui réfléchit sur lui-même plutôt que de représenter le monde.
Art et vérité
Si Platon voit l'art comme un mensonge (il éloigne de la vérité), d'autres philosophes lui accordent un pouvoir de dévoilement.
Dans « L'Origine de l'œuvre d'art », Heidegger soutient que l'art n'imite pas le réel mais ouvre un monde. L'œuvre d'art révèle des dimensions de l'existence que la vie quotidienne et la technique nous masquent. Un temple grec ne « décore » pas un paysage : il instaure un monde (celui de la cité, des dieux, du sacré) et révèle la terre (la matière, le sol, la pesanteur). L'art est « mise en œuvre de la vérité » (Ins-Werk-Setzen der Wahrheit).
Pour Nietzsche, l'art est supérieur à la vérité. La « vérité » nue — que la vie est absurde et cruelle — est insupportable. L'art nous offre de belles illusions qui rendent la vie vivable et digne d'être vécue. L'art est une affirmation joyeuse de l'existence face au nihilisme. C'est la thèse de la Naissance de la tragédie, avec l'opposition entre Apollon (forme, mesure, rêve) et Dionysos (ivresse, excès, musique).
Pour Merleau-Ponty, le peintre (par exemple Cézanne) ne reproduit pas ce qu'il voit : il rend visible ce que la perception ordinaire ne saisit pas. L'art révèle la chair du monde, la texture profonde de notre expérience perceptive.
Art et morale : l'art doit-il être moral ?
L'art n'a aucune finalité extérieure à lui-même. Il ne doit pas servir la morale, la politique ou la religion. La seule valeur d'une œuvre est sa beauté formelle. Wilde résumait cette idée en affirmant qu'il n'y a ni livres moraux ni livres immoraux — il y a des livres bien ou mal écrits.
L'art influence les âmes et les sociétés. Il a donc une responsabilité. Pour Platon, l'art corrompt s'il représente le vice. Pour Tolstoï, le vrai art est celui qui communique des sentiments moraux élevés et qui unit les hommes. Un art immoral est un faux art.
Sartre soutient que l'écrivain est toujours engagé, qu'il le veuille ou non. Écrire est un acte, et tout acte implique une responsabilité. Mais l'engagement ne signifie pas la propagande : une œuvre engagée reste une œuvre d'art, et c'est par sa qualité littéraire qu'elle agit sur le monde.
Art et société : l'art engagé
L'art engagé met la création au service d'une cause : dénonciation de l'injustice, résistance politique, prise de conscience sociale. Il pose une question fondamentale : l'art est-il plus efficace quand il est libre ou quand il est au service d'une idée ?
Littérature : Hugo dénonce la misère sociale, Zola s'engage dans l'affaire Dreyfus, Camus explore l'absurde et la révolte.
Peinture : Picasso peint Guernica (1937) pour dénoncer le bombardement d'un village basque. L'œuvre ne « montre » pas la guerre — elle la fait ressentir par la déformation des formes.
Théâtre : Brecht crée le théâtre épique pour provoquer une distanciation critique chez le spectateur : au lieu de s'identifier émotionnellement, le public doit réfléchir et agir.
L'art peut-il rester art s'il est au service d'une idéologie ? La propagande (art soviétique, art nazi) montre que la soumission totale au message politique détruit la liberté créatrice et donc l'art lui-même. L'art engagé le plus puissant est celui qui garde son ambiguïté et sa complexité — il questionne plus qu'il ne prêche.
Tableau récapitulatif des thèses
| Philosophe | Thèse sur l'art | Concepts clés |
|---|---|---|
| Platon | L'art est imitation trompeuse, il éloigne de la vérité | Mimesis, simulacre, Idées |
| Aristote | L'art imite mais transforme et purifie les passions | Mimesis, catharsis, vraisemblable |
| Kant | Le beau plaît universellement sans concept, de manière désintéressée | Jugement de goût, désintéressement, sublime, génie |
| Hegel | L'art manifeste l'Esprit mais est dépassé par la philosophie | Idée, art symbolique/classique/romantique, mort de l'art |
| Nietzsche | L'art est une illusion vitale qui rend la vie vivable | Apollon/Dionysos, volonté de puissance, affirmation |
| Heidegger | L'art met la vérité en œuvre, ouvre un monde | Dévoilement, monde/terre, vérité |
| Bergson | L'art naît de l'intuition, il saisit la durée vivante | Intuition, durée, perception directe |
| Merleau-Ponty | L'art rend visible l'invisible de notre expérience perceptive | Chair, perception, visible/invisible |
| Benjamin | La reproductibilité détruit l'aura de l'œuvre | Aura, reproduction, authenticité |
| Sartre | L'écrivain est toujours engagé, l'écriture est un acte | Engagement, responsabilité, liberté |
| Arendt | L'œuvre d'art est l'objet le plus durable que l'homme produit | Œuvre, durabilité, contemplation |
Sujets types et méthode
1. L'art peut-il se passer de règles ?
2. L'art nous détourne-t-il de la réalité ?
3. À quoi sert l'art ?
4. Le beau est-il affaire de goût ?
5. L'art doit-il être moral ?
6. L'artiste est-il maître de son œuvre ?
7. Peut-on expliquer une œuvre d'art ?
8. L'art imite-t-il la nature ?
I. L'art semble reposer sur des règles — les beaux-arts classiques (harmonie, proportion, perspective), l'apprentissage technique nécessaire, les canons esthétiques.
II. Mais l'art véritable transgresse les règles — le génie kantien invente ses propres règles, l'art moderne brise les conventions (impressionnisme, cubisme, art abstrait), sans transgression il n'y a que de l'artisanat.
III. L'art crée de nouvelles règles — l'art ne se passe pas de règles, il les invente. Chaque grande œuvre fonde une nouvelle norme (synthèse Kant + Hegel).
Exercices types bac
II. L'art sert à révéler la vérité et à transformer — Heidegger : l'art dévoile un monde. Aristote : catharsis. Sartre : engagement.
III. L'art « sert » précisément parce qu'il est inutile — Son inutilité pratique est sa force : il libère l'homme de la logique utilitaire et lui ouvre un espace de liberté, de contemplation et de sens (Arendt : l'œuvre résiste au temps).

