Phèdre de Racine : Résumé & Fiche de Lecture 📚

Phèdre est une tragédie en cinq actes et en alexandrins de Jean Racine, représentée pour la première fois le 1er janvier 1677 à l’Hôtel de Bourgogne. Inspirée de l’Hippolyte d’Euripide et de la Phèdre de Sénèque, la pièce met en scène la passion coupable de Phèdre, épouse de Thésée, pour son beau-fils Hippolyte. Déchirée entre un amour irrépressible et une conscience morale implacable, Phèdre est le symbole même du héros tragique racinien : une âme lucide dans sa chute, qui voit le mal qu’elle fait et ne peut s’empêcher de le commettre. La pièce est considérée comme le chef-d’œuvre absolu de la tragédie classique française et l’un des sommets de la littérature mondiale.


📋 Sommaire


📇 1. Carte d’identité de l’œuvre

Fiche d’identité — Phèdre
Auteur Jean Racine (1639-1699)
Date de création 1er janvier 1677, Hôtel de Bourgogne, Paris
Titre complet Phèdre et Hippolyte (titre original), rebaptisée Phèdre à partir de 1687
Genre Tragédie classique en 5 actes et en vers (alexandrins)
Mouvement littéraire Classicisme
Sources antiques Hippolyte porte-couronne d’Euripide (428 av. J.-C.) et Phèdre de Sénèque (Ier siècle)
Cadre spatio-temporel Trézène (ville du Péloponnèse, Grèce antique), en l’absence de Thésée — unité de lieu respectée
Durée de l’action Moins de 24 heures — unité de temps respectée
Règles classiques Trois unités (lieu, temps, action), bienséance (morts hors scène), vraisemblance
Thèmes centraux Passion amoureuse irrépressible, fatalité (malédiction de Vénus), culpabilité, monstre intérieur, jansénisme et grâce, pouvoir et légitimité
Vers célèbre « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. » (I, 3)

🏛️ 2. Contexte et biographie de Racine

Repère Détail
L’éducation janséniste Orphelin très jeune, Racine est élevé par les religieux de Port-Royal, haut lieu du jansénisme. Cette éducation lui donne une vision de l’homme marquée par le péché originel : l’être humain est faible, dominé par ses passions, et seule la grâce divine peut le sauver — mais cette grâce est accordée de manière imprévisible. Cette vision imprègne directement Phèdre : l’héroïne est une créature privée de grâce, qui voit le bien et fait le mal.
Racine dramaturge de cour De 1664 à 1677, Racine produit une série de tragédies qui le placent au sommet du théâtre français : Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Iphigénie (1674). Phèdre est sa dernière tragédie profane — il se retire ensuite du théâtre pour devenir historiographe du roi.
La querelle de Phèdre La première représentation coïncide avec celle d’une Phèdre et Hippolyte de Nicolas Pradon, rival soutenu par la cabale hostile à Racine (la duchesse de Bouillon, le duc de Nevers). On achète des loges vides pour faire croire à l’échec de Racine. Cette cabale blesse profondément Racine et contribue à sa décision de quitter le théâtre. L’histoire donnera tort à Pradon : sa pièce est aujourd’hui totalement oubliée.
Racine vs Corneille Racine et Corneille incarnent deux conceptions de la tragédie. Chez Corneille, le héros est libre, il choisit le devoir contre la passion (le dilemme cornélien). Chez Racine, le héros est esclave de sa passion, il est lucide mais impuissant. Phèdre est l’illustration parfaite du héros racinien : elle sait que son amour est criminel et ne peut s’empêcher de l’éprouver.
Le siècle de Louis XIV Phèdre est créée au sommet du règne de Louis XIV, période d’apogée du classicisme français. Le théâtre est l’art majeur de la cour. Les tragédies de Racine rivalisent avec celles de Corneille et les comédies de Molière pour le titre d’art suprême.
La préface de Racine Dans sa préface, Racine affirme que Phèdre est « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente » : elle est entraînée par une passion qui lui vient des dieux (Vénus) et qui est la punition de la colère divine. Cette position permet à Racine de concilier la mythologie païenne et la morale chrétienne — le « péché involontaire » rejoint la conception janséniste de la faiblesse humaine.

📐 3. Structure de la tragédie

Acte Mouvement dramatique Événement pivot
Acte I Exposition — L’aveu Phèdre avoue à Œnone son amour interdit pour Hippolyte
Acte II Nœud — La déclaration Phèdre déclare son amour à Hippolyte, qui la repousse avec horreur
Acte III Péripétie — Le retour de Thésée Thésée revient vivant. Œnone accuse Hippolyte pour protéger Phèdre
Acte IV Catastrophe — La malédiction Thésée maudit Hippolyte et invoque Neptune. Phèdre découvre qu’Hippolyte aime Aricie
Acte V Dénouement — La mort Mort d’Hippolyte (récit de Théramène), aveu et suicide de Phèdre

La structure suit le schéma classique de la tragédie en cinq actes : exposition (I), nœud (II), péripétie (III), catastrophe (IV), dénouement (V). L’action progresse de manière implacable, chaque acte resserrant l’étau. Le retour de Thésée à l’acte III est le coup de théâtre qui transforme un drame intime en catastrophe publique.


📖 4. Résumé acte par acte

Acte I — L’aveu à Œnone

À Trézène, Hippolyte, fils de Thésée et de l’Amazone Antiope, confie à son gouverneur Théramène qu’il veut quitter la ville. Il prétend vouloir partir à la recherche de son père, absent depuis six mois, mais la vraie raison est qu’il aime secrètement Aricie, prisonnière politique que Thésée a interdite de mariage. Cet amour est doublement interdit : Aricie appartient à une famille ennemie, et Hippolyte, fier de sa pureté, se croyait insensible à l’amour.

Pendant ce temps, Phèdre se meurt. Épuisée, refusant de manger, elle se laisse mourir sans vouloir révéler la cause de son mal. Sa nourrice et confidente Œnone la supplie de parler. Phèdre finit par avouer dans un déchirement terrible : elle aime Hippolyte, le fils de son époux. Cet amour lui vient de Vénus, qui persécute toutes les femmes de sa lignée (sa mère Pasiphaé aimait un taureau, sa sœur Ariane fut abandonnée par Thésée). Phèdre a tout fait pour lutter : elle a persécuté Hippolyte, l’a fait exiler à Trézène — puis a suivi Thésée à Trézène, se retrouvant face à celui qu’elle fuyait. Elle a tenté de mourir plutôt que de céder.

On annonce alors que Thésée est mort. Cette nouvelle change tout : Phèdre n’est plus l’épouse adultère d’un roi vivant. Œnone l’encourage à vivre, à renoncer à la mort, à parler à Hippolyte — ne serait-ce que pour les intérêts politiques de son fils.

Acte II — La déclaration

Hippolyte rencontre Aricie et lui déclare son amour — scène tendre et maladroite, inhabituelle chez ce jeune homme fier. Aricie, touchée, accepte cet amour.

Puis vient la scène centrale de la pièce : Phèdre face à Hippolyte (II, 5). Elle vient en principe lui parler de la succession de Thésée et de la protection de son fils. Mais la conversation dérape. Phèdre, en décrivant Thésée jeune, glisse vers un portrait d’Hippolyte — elle substitue le fils au père, révélant de manière à peine voilée son amour. Puis elle perd tout contrôle et déclare ouvertement sa passion. Elle saisit l’épée d’Hippolyte et tente de se tuer. Hippolyte, horrifié, recule. Œnone emmène Phèdre.

Hippolyte reste pétrifié de stupeur et de dégoût. Il décide de fuir Trézène avec Aricie.

Acte III — Le retour de Thésée

Phèdre, humiliée par le rejet d’Hippolyte, oscille entre le désespoir et un espoir fou qu’Œnone pourrait le convaincre. Elle envisage de lui offrir le trône d’Athènes pour le séduire — signe de l’aveuglement de la passion.

Coup de théâtre : Thésée est vivant. Il revient à Trézène. Ce retour transforme tout. L’aveu de Phèdre, qui n’était qu’un drame intime, devient une trahison conjugale aux conséquences mortelles. Phèdre est terrifiée : elle se voit déjà démasquée. Œnone, pour sauver sa maîtresse, propose une solution monstrueuse : accuser Hippolyte d’avoir tenté de séduire Phèdre. Phèdre, dans un état de confusion et de désespoir, laisse faire.

Thésée retrouve un accueil glacial : Hippolyte veut fuir, Phèdre se dérobe. Son soupçon s’éveille.

Acte IV — La malédiction

Œnone exécute le plan : elle accuse Hippolyte devant Thésée. L’épée d’Hippolyte, restée entre les mains de Phèdre (depuis la scène de l’acte II), sert de « preuve ». Thésée, fou de rage, confronte son fils. Hippolyte, trop fier pour se défendre en accusant la femme de son père, ne révèle pas la vérité. Il évoque seulement son amour pour Aricie — ce que Thésée interprète comme un stratagème.

Thésée prononce la malédiction : il invoque Neptune, le dieu de la mer, qui lui doit l’exaucement d’un vœu, et lui demande de punir Hippolyte. C’est l’acte irrévocable : une fois la prière lancée, elle ne peut être retirée.

Phèdre, rongée par la culpabilité, est sur le point d’avouer la vérité à Thésée. Mais elle apprend alors qu’Hippolyte aime Aricie. La jalousie la submerge et la fait basculer : elle qui était prête à se sacrifier est maintenant dévorée par la rage de n’être pas aimée. Elle renonce à sauver Hippolyte. La jalousie devient le dernier obstacle à la vérité.

Acte V — La catastrophe

Hippolyte fait ses adieux à Aricie et part en exil. Sur la route le long de la mer, le vœu de Thésée s’accomplit : Neptune envoie un monstre marin qui terrifie les chevaux d’Hippolyte. Le récit de cette mort est fait par Théramène dans un long monologue célèbre (V, 6) — l’un des morceaux les plus fameux du théâtre français. Le monstre surgit des flots, les chevaux s’emballent, Hippolyte est traîné par ses propres coursiers et meurt le corps déchiqueté. Aricie, accourue, s’évanouit.

Œnone, accablée par la culpabilité, s’est jetée dans la mer. Phèdre se présente devant Thésée. Elle avoue tout : c’est elle qui aimait Hippolyte, c’est elle qui est coupable, Hippolyte était innocent. Elle révèle qu’elle a déjà pris du poison. Elle meurt sous les yeux de Thésée, qui reste seul avec le poids de sa malédiction irréparable. Il décide d’adopter Aricie comme sa propre fille — seul geste de réparation possible face à l’horreur.


👤 5. Les personnages

Personnage Rôle et signification
Phèdre Épouse de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé, petite-fille du Soleil. Elle incarne le héros tragique racinien par excellence : elle est consciente de la monstruosité de son amour pour Hippolyte mais ne peut le combattre. Sa passion lui vient de Vénus, qui persécute sa lignée. Phèdre est « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente » (préface de Racine) : coupable d’avoir laissé la calomnie frapper Hippolyte, innocente car sa passion lui est imposée par les dieux. Son parcours va de l’aveu à la culpabilité, de la jalousie au sacrifice, et s’achève dans la vérité retrouvée par la mort.
Hippolyte Fils de Thésée et de l’Amazone Antiope. Jeune homme pur et fier, voué à Diane (la chasse, la chasteté), il se croyait insensible à l’amour. Son amour secret pour Aricie le rend vulnérable — il n’est plus le héros invincible mais un jeune homme maladroit qui découvre ses propres faiblesses. Sa noblesse le conduit à sa perte : il refuse de dénoncer Phèdre pour protéger l’honneur de son père. Innovation de Racine par rapport aux sources antiques : chez Euripide, Hippolyte est un misogyne radical ; Racine le rend amoureux pour le rendre plus humain et plus tragique.
Thésée Roi d’Athènes, héros mythologique aux multiples exploits (Minotaure, Amazones). Mais dans la pièce, il est un père trompé et manipulé, qui commet l’erreur fatale de croire la calomnie et de maudire son fils. Sa malédiction à Neptune est irrévocable — c’est l’acte qui scelle la tragédie. Il représente le pouvoir aveuglé par la colère et l’honneur blessé.
Œnone Nourrice et confidente de Phèdre. C’est elle qui propose et exécute la calomnie contre Hippolyte. Son dévouement à Phèdre est total mais destructeur : elle agit par amour mais engendre le mal. Elle est le bras armé de la fatalité — l’instrument par lequel la catastrophe se produit. Accablée par la culpabilité, elle se jette dans la mer avant le dénouement. Phèdre la maudit avant de mourir.
Aricie Princesse athénienne, dernière descendante d’une famille ennemie de Thésée (les Pallantides). Thésée lui a interdit tout mariage pour éteindre sa lignée. Elle aime Hippolyte en secret. Elle représente l’amour pur et légitime, en contraste avec la passion monstrueuse de Phèdre. Innovation de Racine : le personnage n’existe pas chez Euripide. Il permet de rendre Hippolyte amoureux et de susciter la jalousie de Phèdre.
Théramène Gouverneur d’Hippolyte, confident et narrateur. Son rôle dramatique culminant est le récit de la mort d’Hippolyte (V, 6) — morceau de bravoure de la pièce, qui respecte la bienséance classique (la mort violente n’est pas montrée sur scène mais racontée).

🎯 6. Thèmes principaux

La passion amoureuse comme force destructrice

L’amour, chez Racine, n’est jamais heureux. C’est une maladie, une « flamme » qui consume, un « poison » qui tue. Phèdre décrit son amour pour Hippolyte en termes de souffrance physique : elle pâlit, elle brûle, elle ne peut ni manger ni dormir. La passion racinienne n’est pas un sentiment : c’est une force qui s’empare du sujet et le détruit. Phèdre aime malgré elle, contre sa volonté, contre sa raison. Cette conception de l’amour-passion, irrationnelle et fatale, est au cœur de toute l’œuvre de Racine.

La fatalité et la malédiction divine

Phèdre est victime d’une malédiction de Vénus qui frappe toute sa lignée. Sa mère Pasiphaé a aimé un taureau (d’où est né le Minotaure), sa sœur Ariane a été abandonnée par Thésée. Phèdre n’a pas choisi sa passion : elle lui est imposée par les dieux. Cette fatalité mythologique rejoint la vision janséniste de la condition humaine : l’homme est marqué par le péché originel et ne peut se sauver par ses propres forces. Phèdre est une figure de la créature sans grâce — elle voit le bien, veut le bien, et fait le mal.

La culpabilité et la conscience morale

Ce qui rend Phèdre tragique, c’est qu’elle est lucide. Elle sait que son amour est criminel. Elle a tout fait pour le combattre (persécution d’Hippolyte, exil, tentative de suicide). Cette lucidité dans la faute est spécifiquement racinienne : le héros racinien n’est pas un être aveugle qui commet le mal par ignorance — c’est un être qui voit le mal et ne peut l’éviter. Cette conscience malheureuse est la source de la terreur et de la pitié tragiques.

Le monstre — intérieur et extérieur

Le mot « monstre » revient tout au long de la pièce. Phèdre se qualifie elle-même de monstre. Hippolyte est accusé d’être un monstre par son père. Et c’est un monstre marin envoyé par Neptune qui tue Hippolyte. Le monstre est à la fois la passion intérieure (le désir incestueux qui dévore Phèdre), l’accusation sociale (le monstre moral que les autres voient en vous) et la créature mythologique (le monstre de Neptune). Cette triple dimension fait du monstre le symbole central de la tragédie.

Le jansénisme et la question de la grâce

Racine, élevé à Port-Royal, transpose dans la mythologie antique la problématique janséniste. Le jansénisme enseigne que l’homme est incapable de faire le bien par ses propres forces : seule la grâce divine, accordée mystérieusement, peut le sauver. Phèdre est l’incarnation de cette doctrine : elle veut la vertu, elle aspire à la pureté, mais la grâce ne lui est pas accordée. Elle est condamnée à pécher. Le Soleil, ancêtre de Phèdre, symbolise la lumière de la conscience qui éclaire le mal sans le guérir.

Le pouvoir et la parole

La tragédie est aussi une tragédie du langage. Tout se joue dans des paroles : l’aveu de Phèdre, la calomnie d’Œnone, la malédiction de Thésée. Chaque parole prononcée est un acte irréversible qui précipite la catastrophe. Le silence d’Hippolyte (qui refuse de se justifier en accusant Phèdre) est lui aussi un acte — un acte noble qui le condamne. Dans Phèdre, parler, c’est agir — et parler est toujours dangereux.


✍️ 7. Style et procédés d’écriture

Procédé Description et effet
L’alexandrin racinien Racine porte l’alexandrin à une perfection musicale inégalée. La musique du vers épouse le mouvement de la passion : les coupes irrégulières traduisent le trouble (enjambements, rejets), les rythmes binaires expriment le déchirement, les sonorités créent une atmosphère envoûtante. L’alexandrin de Racine est à la fois parfaitement régulier et constamment vivant — il fait oublier la contrainte par la grâce de la musique.
L’aveu indirect et le langage du corps La scène de déclaration de Phèdre (II, 5) est un chef-d’œuvre de parole oblique. Phèdre ne dit pas directement qu’elle aime Hippolyte : elle parle de Thésée jeune, puis glisse vers un portrait qui est celui d’Hippolyte. Le langage trahit ce que la conscience veut cacher. Parallèlement, le corps de Phèdre parle : elle rougit, pâlit, tremble. La tragédie racinienne est une tragédie du corps autant que du verbe.
Le champ lexical de la lumière et de l’ombre Phèdre, petite-fille du Soleil, est obsédée par la lumière. Elle cherche le soleil (I, 3) puis le fuit (IV, 6). La lumière représente à la fois la vérité, la conscience et le regard des dieux. L’ombre est le lieu de la honte, du secret, de la mort. Ce réseau d’images solaires et obscures traverse toute la pièce et crée un système symbolique cohérent.
Le récit de Théramène (V, 6) Le long récit de la mort d’Hippolyte est un morceau d’épopée inséré dans la tragédie. Il obéit à la règle de bienséance (la violence n’est pas montrée sur scène) tout en créant un effet de terreur par la puissance des images : le monstre surgissant des flots, les chevaux affolés, le corps déchiqueté. Ce récit a été débattu depuis le XVIIe siècle (Fénelon le jugeait trop « fleuri »), mais il reste l’un des passages les plus mémorables du théâtre français.
L’ironie tragique Le spectateur sait toujours plus que les personnages. Quand Thésée maudit Hippolyte, le spectateur sait qu’Hippolyte est innocent. Quand Phèdre est sur le point d’avouer la vérité, elle apprend l’amour d’Hippolyte pour Aricie et renonce. Ce décalage entre le savoir du spectateur et l’ignorance des personnages crée une tension insoutenable.
La mythologie comme système tragique Racine utilise la mythologie non comme un décor mais comme un mécanisme tragique. La malédiction de Vénus, le vœu de Neptune, la lignée du Soleil et du Minotaure ne sont pas des ornements : ils sont les ressorts de l’action. Le mythe donne à la tragédie une dimension cosmique — les dieux eux-mêmes sont partie prenante de la catastrophe.
Le système des confidents Chaque personnage principal a son confident (Phèdre / Œnone, Hippolyte / Théramène, Aricie / Ismène). Les confidents permettent l’expression de l’intériorité sur scène : les personnages leur avouent ce qu’ils ne peuvent dire publiquement. Mais les confidents sont aussi des agents de l’action : Œnone commet la calomnie, Théramène rapporte la mort.

🌍 8. Portée et postérité

Phèdre est considérée comme le sommet de la tragédie classique française. Son influence se déploie à plusieurs niveaux.

Au théâtre, Phèdre est restée le rôle le plus prestigieux du répertoire tragique français. Toutes les grandes actrices l’ont incarnée, de la Champmeslé (créatrice du rôle, maîtresse de Racine) à Rachel, Sarah Bernhardt, Marie Bell et Dominique Blanc. Le rôle est un test suprême pour une comédienne : il exige à la fois la maîtrise du vers, l’intensité émotionnelle et la capacité de faire entendre la musique racinienne.

En littérature, Phèdre est devenue le modèle de la passion destructrice. Le personnage a été repris, transformé, réinterprété par des auteurs aussi différents que Sénèque (dont Racine s’inspire lui-même), Jean Cocteau (La Machine infernale), Sarah Kane (Phaedra’s Love), et de nombreux romanciers qui explorent la passion coupable.

En philosophie, la pièce est devenue un objet d’étude pour les réflexions sur la liberté et le déterminisme. Phèdre pose la question : peut-on être coupable de ce qu’on n’a pas choisi ? Cette question traverse la pensée occidentale, de saint Augustin à Sartre. Lucien Goldmann, dans Le Dieu caché (1956), a proposé une lecture janséniste de Racine qui fait de Phèdre l’incarnation de la « vision tragique » de Port-Royal.


❓ 9. Questions fréquentes (FAQ)

Quel est le résumé de Phèdre de Racine ?

Phèdre raconte la passion coupable de Phèdre, épouse de Thésée, pour son beau-fils Hippolyte. En l’absence de Thésée, présumé mort, Phèdre avoue son amour à Hippolyte, qui la repousse. Quand Thésée revient vivant, la nourrice Œnone accuse Hippolyte d’avoir voulu séduire Phèdre. Thésée maudit son fils et invoque Neptune, qui envoie un monstre marin tuer Hippolyte. Phèdre, rongée par la culpabilité, avoue la vérité et se suicide par le poison.

Pourquoi Phèdre aime-t-elle Hippolyte ?

L’amour de Phèdre pour Hippolyte est présenté comme une malédiction divine. Vénus persécute toute la lignée de Phèdre : sa mère Pasiphaé a aimé un taureau, sa sœur Ariane a été abandonnée par Thésée. Phèdre n’a pas choisi sa passion — elle lui est imposée par les dieux. Racine précise dans sa préface que Phèdre est « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente » : sa passion est involontaire, mais elle est responsable de n’avoir pas empêché la calomnie contre Hippolyte.

Qui est responsable de la mort d’Hippolyte ?

La responsabilité est partagée, ce qui est caractéristique de la tragédie racinienne. Œnone porte la calomnie. Phèdre laisse faire par faiblesse. Thésée prononce la malédiction sans vérifier les faits. Neptune exécute le vœu. Et les dieux (Vénus) ont déclenché toute la chaîne en imposant à Phèdre une passion qu’elle n’a pas choisie. La tragédie montre un engrenage fatal où chaque personnage contribue à la catastrophe sans en être le seul responsable.

Qu’est-ce que le récit de Théramène ?

Le récit de Théramène (acte V, scène 6) est un long monologue dans lequel le gouverneur d’Hippolyte raconte la mort de son protégé. Un monstre marin envoyé par Neptune surgit des flots et terrorise les chevaux d’Hippolyte, qui est traîné et mis en pièces. Ce récit respecte la règle de bienséance classique (la violence n’est pas montrée sur scène) tout en créant un effet de terreur par la puissance des images. C’est l’un des passages les plus célèbres du théâtre français.

Quel est le rôle d’Œnone dans Phèdre ?

Œnone est la nourrice et confidente de Phèdre. Son rôle est ambivalent : elle agit par dévouement absolu envers Phèdre mais ses actions sont désastreuses. C’est elle qui pousse Phèdre à avouer son amour (acte I), puis qui invente la calomnie contre Hippolyte pour protéger sa maîtresse (acte III). Elle est l’instrument par lequel la catastrophe se produit. Accablée par la culpabilité, elle se suicide en se jetant dans la mer.

En quoi Phèdre est-elle une tragédie classique ?

Phèdre respecte toutes les règles de la tragédie classique : les trois unités (lieu : Trézène ; temps : moins de 24h ; action : une seule intrigue principale), la bienséance (les morts ont lieu hors scène), la vraisemblance, la forme en cinq actes et en alexandrins, et les personnages de rang élevé (rois et princes). La pièce vise les deux effets définis par Aristote : la terreur (devant la fatalité) et la pitié (devant la souffrance de Phèdre).

Quelle est la différence entre Racine et Corneille ?

Chez Corneille, le héros est libre : il choisit le devoir contre la passion (le « dilemme cornélien »). Chez Racine, le héros est esclave de sa passion : il est lucide mais impuissant. Corneille peint des héros volontaires et glorieux, Racine des êtres fragiles détruits par leurs désirs. Phèdre illustre parfaitement la conception racinienne : elle sait que son amour est criminel et ne peut s’empêcher de l’éprouver. La tragédie de Corneille est héroïque, celle de Racine est psychologique.


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