Madame Bovary de Flaubert : Résumé & Fiche de Lecture 📚
Madame Bovary est un roman de Gustave Flaubert, publié en 1857 après une prépublication dans la Revue de Paris en 1856. Sous-titré Mœurs de province, le récit suit le destin d’Emma Bovary, une jeune femme élevée au couvent, nourrie de lectures romantiques, qui épouse Charles Bovary, un officier de santé médiocre et aimant. Déçue par la platitude de sa vie conjugale en Normandie, Emma cherche désespérément à vivre les passions qu’elle a lues dans les romans : elle prend des amants (Rodolphe, puis Léon), s’endette follement auprès de l’usurier Lheureux, et finit par se suicider à l’arsenic. Le roman est un chef-d’œuvre du réalisme, une révolution stylistique et l’acte de naissance d’un concept devenu universel : le bovarysme, cette insatisfaction chronique née du décalage entre les rêves et la réalité.
📋 Sommaire
- 1. Carte d’identité de l’œuvre
- 2. Contexte historique et biographie de Flaubert
- 3. Structure du roman
- 4. Résumé détaillé
- 5. Les personnages
- 6. Thèmes principaux
- 7. Style et procédés d’écriture
- 8. Citations et passages clés
- 9. Le procès de 1857
- 10. Portée et postérité
- 11. Questions fréquentes (FAQ)
📇 1. Carte d’identité de l’œuvre
| Fiche d’identité — Madame Bovary | |
|---|---|
| Auteur | Gustave Flaubert (1821-1880) |
| Date de publication | 1857 (prépublication en feuilleton dans la Revue de Paris, octobre-décembre 1856) |
| Sous-titre | Mœurs de province |
| Genre | Roman réaliste |
| Mouvement littéraire | Réalisme (transition vers le naturalisme) |
| Structure | 3 parties (I : 9 chapitres, II : 15 chapitres, III : 11 chapitres) |
| Cadre spatio-temporel | Normandie (Tostes, Yonville-l’Abbaye, Rouen), entre 1837 et 1856 environ |
| Registres | Réaliste, ironique, lyrique (par contamination du point de vue d’Emma), tragique |
| Thèmes centraux | Bovarysme, illusion romantique, ennui provincial, adultère, argent, médiocrité bourgeoise, condition féminine |
| Phrase célèbre de Flaubert | « Madame Bovary, c’est moi. » (authenticité discutée, mais révélatrice du lien entre l’auteur et son personnage) |
🏛️ 2. Contexte historique et biographie de Flaubert
| Repère | Détail |
|---|---|
| Flaubert et la Normandie | Né à Rouen, fils du chirurgien-chef de l’Hôtel-Dieu, Flaubert connaît intimement le monde médical normand. Charles Bovary, officier de santé maladroit, est nourri de cette observation directe. La Normandie rurale — ses bourgs, ses comices, sa petite bourgeoisie — est le décor naturel de Flaubert. |
| L’affaire Delamare | Le roman s’inspire en partie d’un fait divers réel : Delphine Delamare, épouse d’un officier de santé normand, mena une vie de dépenses et d’adultères avant de s’empoisonner en 1848, à 27 ans. Son ami Louis Bouilhet aurait suggéré ce sujet à Flaubert. |
| La rédaction (1851-1856) | Flaubert met cinq ans à écrire Madame Bovary, dans un travail acharné de style. Il écrit parfois une page par semaine, pesant chaque mot, traquant les répétitions, soumettant ses phrases au « gueuloir » (lecture à haute voix). Cette obsession de la forme fait de lui le fondateur du roman moderne. |
| Le Second Empire | Le roman est publié sous Napoléon III, période de censure morale stricte. La bourgeoisie est au pouvoir et impose ses valeurs : ordre, famille, religion. Peindre une femme adultère et suicidaire sans la condamner explicitement est jugé scandaleux. |
| Le réalisme en 1857 | Le mouvement réaliste s’affirme contre le romantisme. Champfleury, Duranty et les peintres comme Courbet prônent la représentation fidèle de la vie ordinaire. Flaubert partage cette ambition mais la dépasse : il ne se contente pas de décrire le réel, il forge un style qui fait du roman un art à part entière. |
| Romantisme et anti-romantisme | Flaubert a lui-même été tenté par le romantisme dans sa jeunesse (Mémoires d’un fou, Novembre). Madame Bovary est aussi un règlement de comptes avec ses propres illusions : il projette dans Emma ses anciennes aspirations romantiques pour mieux les critiquer. D’où le mot : « Madame Bovary, c’est moi. » |
📐 3. Structure du roman
Le roman est divisé en trois parties, qui correspondent aux trois lieux de vie d’Emma et à trois phases de sa trajectoire descendante.
| Partie | Lieu | Contenu | Mouvement |
|---|---|---|---|
| Partie I (9 ch.) | Tostes | Jeunesse de Charles, mariage avec Emma, bal à la Vaubyessard, désillusion, ennui, maladie nerveuse d’Emma | L’illusion naît et se heurte au réel |
| Partie II (15 ch.) | Yonville-l’Abbaye | Installation, naissance de Berthe, liaison avec Rodolphe, comices agricoles, opération du pied-bot, abandon par Rodolphe, maladie | La passion et la chute |
| Partie III (11 ch.) | Yonville / Rouen | Liaison avec Léon à Rouen, endettement auprès de Lheureux, saisie, refus d’aide de tous, suicide à l’arsenic, mort de Charles | La destruction |
La structure est celle d’une tragédie classique transposée dans le roman : exposition (Partie I), nœud dramatique (Partie II), dénouement fatal (Partie III). Chaque partie répète un même schéma : espoir → désillusion → fuite en avant — en spirale descendante.
📖 4. Résumé détaillé
Partie I — Tostes : le mariage et la désillusion
Le roman commence par l’entrée de Charles Bovary au collège — un garçon gauche et timide, moqué par ses camarades. Il devient officier de santé (un grade inférieur à celui de médecin), se marie une première fois avec une veuve choisie par sa mère, puis rencontre Emma Rouault, fille d’un fermier aisé, en soignant la jambe cassée du père. Devenu veuf, il l’épouse.
Emma a été élevée au couvent, où elle s’est nourrie de romans sentimentaux, de rêveries sur la passion, le luxe et les contrées lointaines. Le mariage avec Charles la déçoit rapidement : il est terne, sans conversation, incapable de lui offrir la vie exaltante qu’elle imagine. Un événement cristallise sa frustration : le bal à la Vaubyessard, chez le marquis d’Andervilliers. Emma y découvre le monde aristocratique, la valse, le champagne, les conversations brillantes — tout ce que sa vie à Tostes n’est pas. De retour chez elle, l’ennui s’installe, profond, chronique. Emma tombe malade (une sorte de dépression nerveuse). Charles décide de déménager à Yonville-l’Abbaye.
Partie II — Yonville : Rodolphe, les comices, la chute
À Yonville, Emma rencontre les figures du bourg : le pharmacien Homais, bavard, scientiste, anticlérical et vaniteux ; le clerc de notaire Léon Dupuis, jeune homme sensible avec qui Emma partage des goûts romantiques. Une attirance naît entre eux, mais Léon, timide, part pour Paris sans se déclarer. Emma donne naissance à une fille, Berthe, qu’elle confie à une nourrice — elle aurait préféré un garçon.
Entre en scène Rodolphe Boulanger, un propriétaire terrien séducteur et cynique. Il identifie immédiatement la vulnérabilité d’Emma et entreprend de la séduire. La scène des comices agricoles (II, 8) est l’un des morceaux de bravoure du roman : Flaubert monte en parallèle le discours pompeux du conseiller de préfecture, les mugissements des bêtes et les déclarations galantes de Rodolphe à Emma — trois niveaux de « bêtise » qui se contaminent. Emma succombe.
La liaison avec Rodolphe dure plusieurs mois. Emma s’y jette avec excès, rêvant d’une fuite romantique. Pendant ce temps, Homais et Emma convainquent Charles de tenter l’opération du pied-bot d’Hippolyte, le garçon d’écurie. L’opération est un désastre : la gangrène s’installe, il faut amputer. Cet épisode dévoile la médiocrité de Charles aux yeux d’Emma et approfondit son mépris.
Emma supplie Rodolphe de l’enlever. Il accepte en façade, puis l’abandonne par lettre la veille du départ prévu — une lettre froidement calculée, où il pleure de fausses larmes. Emma, effondrée, tombe gravement malade pendant des semaines. Elle traverse une phase de mysticisme, puis replonge.
Partie III — Rouen, Léon, la ruine et la mort
Charles emmène Emma à l’opéra de Rouen, où elle retrouve Léon, revenu de Paris, plus assuré. Cette fois, la liaison se noue. Emma prend prétexte de leçons de piano pour se rendre chaque semaine à Rouen. Leur première rencontre se déroule dans un fiacre qui sillonne la ville — scène fameuse, entièrement elliptique, où le lecteur ne voit que le véhicule aux rideaux tirés parcourant les rues.
Mais la passion s’use. Léon, d’abord soumis à Emma, se lasse. Emma, elle, s’endette de manière catastrophique auprès du marchand Lheureux, un manipulateur qui lui fait signer des billets à ordre, des renouvellements, des emprunts. Les sommes s’accumulent : tissus, meubles, cadeaux pour Léon, dépenses compulsives. Lheureux finit par faire saisir les biens du ménage Bovary.
Acculée, Emma cherche désespérément de l’aide. Elle se tourne vers Léon (qui se dérobe), vers le notaire Guillaumin (qui exige des faveurs sexuelles en échange), vers Rodolphe (qui refuse de l’aider financièrement). Personne ne la secourt. Dans un état de désespoir absolu, Emma entre dans la pharmacie d’Homais, monte au capharnaüm et avale de l’arsenic.
La scène de l’agonie est l’une des pages les plus célèbres du roman : une description clinique, impitoyable, de la mort par empoisonnement — vomissements, convulsions, sueur noire. Charles, effondré, ne comprend pas. L’Aveugle, un mendiant dont la chanson grimaçante accompagne Emma depuis ses trajets à Rouen, chante sous la fenêtre au moment de sa mort — image grotesque et terrifiante.
Après la mort d’Emma, Charles découvre les lettres de Rodolphe et de Léon. Il pardonne tout. Il se laisse mourir, ruiné, tenant dans ses mains une mèche de cheveux d’Emma. Leur fille Berthe est envoyée chez une tante pauvre et finira ouvrière dans une filature de coton. Le dernier mot du roman revient à Homais, qui reçoit la Légion d’honneur — la médiocrité triomphe.
👤 5. Les personnages
| Personnage | Rôle et signification |
|---|---|
| Emma Bovary | Héroïne tragique. Élevée au couvent dans les lectures romantiques, elle incarne le bovarysme : une insatisfaction chronique née du décalage entre ses rêves et la médiocrité du réel. Emma n’est ni une victime pure ni une coupable — elle est prisonnière d’un monde qui ne lui offre aucune issue. Ses désirs sont réels, mais les moyens qu’elle choisit (adultère, dépenses, fuite) ne font que creuser le vide. Flaubert la peint avec une empathie distanciée : il comprend son mal mais montre lucidement ses erreurs. |
| Charles Bovary | Officier de santé, mari d’Emma. C’est un homme bon, aimant, mais médiocre. Il aime Emma profondément sans jamais la comprendre. Son incapacité à percevoir le malheur de sa femme est à la fois touchante et pathétique. L’épisode du pied-bot résume sa condition : il tente de s’élever et échoue. Le roman commence et finit avec lui — il en est le cadre tragique. |
| Rodolphe Boulanger | Premier amant d’Emma. Propriétaire terrien, séducteur expérimenté et cynique. Il séduit Emma par calcul, utilise le langage romantique comme un outil, puis l’abandonne quand elle devient encombrante. Sa lettre de rupture est un chef-d’œuvre d’hypocrisie. Il incarne la fausseté des discours amoureux. |
| Léon Dupuis | Second amant d’Emma. Clerc de notaire, sensible et romantique au début, puis conformiste et lâche. Sa trajectoire est un miroir inversé d’Emma : il renonce à ses idéaux pour s’intégrer dans la société bourgeoise. La liaison s’étiole dans la routine — Emma retrouve dans l’adultère le même ennui que dans le mariage. |
| Homais | Pharmacien d’Yonville, personnage central et satirique. Bavard, prétentieux, anticlérical par mode, scientiste par vanité, il incarne la bêtise bourgeoise satisfaite. Il parle de tout avec assurance et ne comprend rien. Sa victoire finale (la Légion d’honneur) est la conclusion amère du roman : dans ce monde, ce sont les médiocres qui triomphent. |
| Lheureux | Marchand d’étoffes et usurier. C’est le personnage le plus froidement destructeur du roman. Il exploite méthodiquement la faiblesse d’Emma, lui proposant des crédits, des renouvellements, des billets à ordre qu’elle ne comprend pas. Il représente la violence économique cachée derrière la politesse commerciale. |
| L’abbé Bournisien | Curé d’Yonville, incapable de percevoir la détresse d’Emma. Quand elle vient lui demander de l’aide, il ne comprend que les souffrances physiques. Il forme avec Homais un duo satirique : l’un représente la bêtise religieuse, l’autre la bêtise scientiste. Tous deux veillent le corps d’Emma à la fin — réconciliés dans leur commune incompréhension. |
| Berthe Bovary | Fille d’Emma et Charles, personnage presque absent, confiée à une nourrice. Emma ne parvient pas à l’aimer — elle aurait voulu un garçon. Le destin final de Berthe (ouvrière dans une filature) est la conclusion sociale la plus cruelle du roman : l’enfant paie pour les illusions de ses parents. |
| L’Aveugle | Mendiant défiguré qui hante la route de Rouen. Sa chanson apparaît à chaque trajet d’Emma vers ses rendez-vous avec Léon, et résonne au moment de sa mort. Il est une figure allégorique : le destin, la misère, la vérité crue que la société refuse de voir. |
🎯 6. Thèmes principaux
Le bovarysme
Concept né du roman, défini par le philosophe Jules de Gaultier (1902) comme « le pouvoir de se concevoir autre que l’on est ». Emma vit dans un décalage permanent entre ses aspirations (passion, luxe, ailleurs) et la réalité (Tostes, Yonville, un mari terne). Ce décalage n’est pas un simple caprice : il est le produit de son éducation (le couvent, les romans), de sa condition sociale (femme de province sans ressources propres) et d’une sensibilité réelle mais sans objet. Le bovarysme est devenu un concept universel pour décrire l’insatisfaction née de l’illusion romanesque — et, plus largement, de tout écart entre le rêve et le réel.
L’ennui et la médiocrité provinciale
Le sous-titre Mœurs de province annonce le programme. Flaubert peint avec une précision impitoyable la monotonie de la vie à Tostes et Yonville : les mêmes conversations, les mêmes visages, les mêmes repas. L’ennui d’Emma n’est pas un trait de caractère — c’est une condition objective, celle d’une femme intelligente et sensible enfermée dans un monde qui ne lui offre aucune stimulation intellectuelle, aucune perspective d’action. Le roman montre que l’ennui peut être mortel.
L’illusion romantique et ses dangers
Emma a lu trop de romans. Elle attend de la vie ce que la littérature romantique promet : des passions absolues, des paysages sublimes, des amants héroïques. Mais la réalité ne ressemble jamais aux livres. Ses amants sont médiocres (Rodolphe est cynique, Léon est faible), ses escapades tournent à la routine. Flaubert montre que la lecture non critique peut devenir un poison — une illusion qui empêche de voir et d’accepter le réel.
L’argent et la dette
L’argent est le moteur concret de la tragédie. L’endettement d’Emma auprès de Lheureux suit une progression implacable : d’abord de petits achats, puis des billets à ordre, puis des renouvellements à taux usuraires, puis la saisie. Flaubert montre le lien entre désir et consommation : Emma achète pour combler un vide intérieur. La dette est la traduction matérielle du bovarysme. C’est finalement l’argent — et non la passion — qui précipite le suicide.
La condition féminine au XIXe siècle
Sans le formuler explicitement, Flaubert dresse un constat accablant de la condition féminine. Emma n’a aucune autonomie : elle ne peut ni exercer une profession, ni gérer ses finances (c’est Charles qui signe), ni divorcer, ni voyager seule sans susciter la suspicion. Ses seuls « choix » sont le mariage, la maternité ou la religion — trois voies qui la laissent insatisfaite. L’adultère est la seule forme de révolte accessible, mais elle ne mène qu’à une nouvelle dépendance. Le roman peut se lire comme la tragédie d’une femme enfermée dans un monde d’hommes.
La bêtise
C’est l’obsession de Flaubert. La bêtise n’est pas l’ignorance — c’est la certitude satisfaite. Homais en est l’incarnation absolue : il croit au progrès, à la science, à lui-même, avec une assurance que rien n’ébranle. Le discours des comices, la lettre de Rodolphe, les platitudes de Léon — tout le roman est traversé de discours creux que les personnages prennent pour des vérités. Flaubert montre que la bêtise est le tissu même de la vie sociale.
✍️ 7. Style et procédés d’écriture
| Procédé | Description et effet |
|---|---|
| Le style indirect libre | Procédé central du roman. Flaubert mêle la voix du narrateur et les pensées du personnage sans guillemets ni verbe introducteur. Exemple : « Elle allait donc enfin posséder ces plaisirs de l’amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. » Le lecteur ne sait plus si c’est le narrateur qui décrit ou Emma qui rêve. Ce procédé crée une ambiguïté ironique permanente : Flaubert épouse les illusions d’Emma tout en les exposant comme telles. |
| L’impersonnalité narrative | Flaubert refuse de juger ses personnages. Il ne condamne jamais explicitement Emma, ne loue jamais Charles. Le narrateur montre sans commenter. Cette impersonnalité oblige le lecteur à se forger son propre jugement. C’est une révolution dans le roman : avant Flaubert, le narrateur guidait l’interprétation. |
| Le montage parallèle (comices agricoles) | La scène des comices (II, 8) alterne entre le discours du conseiller, la séduction de Rodolphe et les cris des animaux. Ce montage cinématographique avant la lettre met sur le même plan trois formes de discours creux. Le lecteur comprend, par le rapprochement, que les déclarations de Rodolphe ont la même valeur que les mugissements des vaches. |
| La description réaliste comme révélateur | Les descriptions de Flaubert ne sont jamais gratuites. La casquette de Charles (I, 1) — objet composite, grotesque, indescriptible — annonce la médiocrité du personnage. Le gâteau de mariage, surchargé de décorations, préfigure les illusions d’Emma. Chaque objet est un symbole silencieux. |
| L’ironie flaubertienne | Différente de l’ironie voltairienne (explicite, mordante), l’ironie de Flaubert est structurelle. Elle naît du décalage entre ce que pensent les personnages et ce que le lecteur perçoit. Flaubert ne dit jamais « Emma se trompe » — il montre Emma rêvant au moment précis où sa ruine se prépare. L’ironie est dans la juxtaposition, pas dans le commentaire. |
| Le « mot juste » et le rythme de la phrase | Flaubert est obsédé par le mot exact et la musicalité de la prose. Il passe des heures à éliminer les répétitions, les assonances disgracieuses, les rythmes boiteux. Sa prose a une qualité quasi poétique — sans jamais verser dans le lyrisme gratuit. C’est cette exigence qui fait de Madame Bovary un monument stylistique. |
| L’ellipse narrative | La scène du fiacre (III, 1) est l’exemple le plus célèbre : on ne voit rien de ce qui se passe à l’intérieur, seulement le véhicule qui circule dans Rouen pendant des heures. L’ellipse dit plus que la description directe — elle laisse le lecteur imaginer et amplifie la charge érotique par la suggestion. |
💬 8. Citations et passages clés
| Citation / Passage | Contexte et analyse |
|---|---|
| « Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous… » | Éducation sentimentale d’Emma au couvent (I, 6). Flaubert énumère les lectures qui ont façonné son imaginaire. Ce passage est la genèse du bovarysme : il montre comment la fiction romanesque construit des attentes impossibles. |
| Le bal à la Vaubyessard (I, 8) | Scène-clé : Emma découvre le luxe aristocratique. Les détails sensoriels (le champagne glacé, la valse, le vicomte) créent un monde enchanté qui rendra insupportable le retour à Tostes. Le bal fonctionne comme un objet de cristallisation au sens de Stendhal. |
| Les comices agricoles (II, 8) | Tour de force narratif. Le montage parallèle entre le discours officiel, la séduction de Rodolphe et les prix agricoles crée un contrepoint ironique dévastateur. Rodolphe murmure des mots d’amour pendant qu’on récompense les fumiers — la métaphore est transparente. |
| La lettre de Rodolphe (II, 13) | Rodolphe rédige sa lettre de rupture en calculant chaque effet, arrosant le papier de fausses larmes. Flaubert décompose la mécanique de la manipulation sentimentale. Le langage romantique est montré pour ce qu’il est : un outil de domination. |
| La scène du fiacre (III, 1) | Le fiacre traverse Rouen pendant des heures, rideaux tirés. Rien n’est décrit, tout est suggéré. L’ellipse a fait scandale lors de la publication et reste un modèle de narration par le non-dit. |
| L’agonie d’Emma (III, 8) | Description clinique de la mort par arsenic. Flaubert décrit les symptômes avec une précision médicale héritée de son père chirurgien. L’irruption de la chanson de l’Aveugle au moment de la mort crée un effet de grotesque tragique saisissant. |
| « Il vient de recevoir la croix d’honneur. » | Dernière phrase du roman. Homais, le pharmacien bavard et médiocre, reçoit la Légion d’honneur. La bêtise triomphe. Cette chute sèche, sans commentaire, est le verdict définitif de Flaubert sur la société bourgeoise. |
⚖️ 9. Le procès de 1857
En janvier 1857, Flaubert est poursuivi pour outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs. Le procureur Ernest Pinard reproche au roman de peindre l’adultère sans le condamner et de décrire des scènes jugées immorales (notamment la scène du fiacre et la description de l’extrême-onction).
L’avocat de Flaubert, Jules Sénard, plaide que le roman est au contraire moral par ses conséquences : Emma est punie (suicide, ruine, abandon), le vice ne triomphe pas. Flaubert est acquitté le 7 février 1857 — mais le jugement comporte un blâme moral.
Le procès a un effet paradoxal : il assure au roman une publicité considérable. Le même procureur Pinard poursuit quelques mois plus tard Baudelaire pour Les Fleurs du Mal — avec une condamnation cette fois. L’année 1857 est ainsi un tournant dans l’histoire de la liberté littéraire en France.
🌍 10. Portée et postérité
Madame Bovary est considéré comme le premier roman moderne. Son influence est immense.
Sur le plan littéraire, Flaubert invente une nouvelle façon d’écrire le roman : l’impersonnalité du narrateur, le style indirect libre systématique, l’obsession du « mot juste », le refus du jugement moral explicite. Ces principes sont repris par toute la tradition romanesque moderne, de Maupassant (son disciple direct) à Proust, Joyce, Nabokov et au Nouveau Roman.
Sur le plan psychologique, le bovarysme est devenu un concept utilisé bien au-delà de la littérature : en psychologie (l’insatisfaction chronique), en sociologie (le décalage entre aspirations et conditions de vie), en philosophie (la question du désir et de l’illusion). Le personnage d’Emma est l’un des plus analysés de la littérature mondiale.
Sur le plan social, le roman reste pertinent partout où la consommation est utilisée comme substitut au bonheur, où les images idéalisées (aujourd’hui : réseaux sociaux, publicité) créent des attentes impossibles, où la condition des femmes est contrainte par les normes sociales. Madame Bovary est, en ce sens, un roman intemporel.
❓ 11. Questions fréquentes (FAQ)
Quel est le résumé de Madame Bovary ?
Madame Bovary raconte l’histoire d’Emma, une jeune femme romanesque qui épouse Charles Bovary, un officier de santé médiocre. Déçue par la vie conjugale en province, elle cherche l’exaltation dans deux liaisons adultères (avec Rodolphe puis Léon) et dans des dépenses compulsives. Ruinée par l’usurier Lheureux, abandonnée par ses amants, elle s’empoisonne à l’arsenic. Charles meurt de chagrin, et leur fille Berthe finit ouvrière.
Qu’est-ce que le bovarysme ?
Le bovarysme est un concept tiré du roman, défini comme le pouvoir de se concevoir autre que l’on est. C’est l’insatisfaction chronique née du décalage entre les rêves (souvent nourris par les lectures, les images ou les récits) et la réalité. Emma Bovary rêve de passions absolues et de vie luxueuse, mais sa condition (femme de médecin de campagne) ne lui permet pas de réaliser ces aspirations. Le bovarysme désigne aujourd’hui toute forme d’illusion sur soi-même et sur la vie.
Pourquoi Emma Bovary se suicide-t-elle ?
Le suicide d’Emma est déclenché par la saisie de ses biens pour dettes. Elle a accumulé des emprunts auprès de Lheureux sans que Charles le sache. Quand la saisie est prononcée, elle cherche de l’aide auprès de Léon, du notaire et de Rodolphe — tous refusent. C’est l’impasse totale (financière, amoureuse, sociale) qui la pousse au suicide, pas un seul facteur. L’arsenic est un choix significatif : c’est un poison disponible à la pharmacie, lié au quotidien bourgeois d’Yonville.
Pourquoi Madame Bovary a-t-il fait l’objet d’un procès ?
En 1857, Flaubert est poursuivi pour outrage à la morale publique. Le procureur lui reproche de peindre l’adultère sans le condamner et de proposer des descriptions jugées immorales (scène du fiacre, extrême-onction). Flaubert est acquitté : son avocat démontre que le roman est moral par ses conséquences puisque Emma est punie par le suicide et la ruine. Le procès a rendu le roman célèbre.
Quel est le rôle de Homais dans Madame Bovary ?
Homais est le pharmacien d’Yonville, personnage satirique incarnant la bêtise bourgeoise. Bavard, vaniteux, anticlérical par mode, il représente la médiocrité satisfaite d’elle-même. Il pousse Charles à l’opération désastreuse du pied-bot et ne perçoit jamais le drame qui se joue autour de lui. Sa victoire finale (la Légion d’honneur) clôt le roman sur une note amère : la bêtise triomphe toujours.
Que signifie « Madame Bovary, c’est moi » ?
Cette phrase, attribuée à Flaubert (son authenticité est discutée), signifie que Flaubert a projeté dans Emma ses propres aspirations romantiques de jeunesse. Lui-même avait connu l’exaltation lyrique, le rêve d’ailleurs, la déception devant le réel. Écrire Madame Bovary était un moyen de se guérir de son propre romantisme en le soumettant au regard impitoyable du réalisme.
En quoi Madame Bovary est-il un roman réaliste ?
Madame Bovary est réaliste par son sujet (la vie ordinaire d’une femme de province), son cadre (la Normandie rurale décrite avec précision), son style (impersonnalité du narrateur, refus du lyrisme, descriptions minutieuses) et sa méthode (Flaubert s’est documenté sur la médecine, l’arsenic, les procédures de saisie). Mais il dépasse le simple réalisme par son travail sur le style, qui élève le trivial au rang de l’art.
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