Les Fleurs du Mal de Baudelaire : Résumé & Fiche de Lecture 📚
Les Fleurs du Mal est un recueil de poèmes de Charles Baudelaire, publié pour la première fois en 1857, puis dans une édition augmentée et remaniée en 1861. Le titre, oxymorique, annonce le programme : extraire la beauté du mal, trouver des « fleurs » — c’est-à-dire des poèmes — dans la souffrance, le péché, l’ennui et la laideur. Le recueil rassemble des poèmes écrits sur une vingtaine d’années et les organise en une architecture rigoureuse de six sections, traçant un itinéraire qui va de l’aspiration vers l’idéal à la chute dans le spleen, en passant par les paradis artificiels, la révolte et la mort. Condamné par la justice pour « offense à la morale publique » la même année que Madame Bovary, le recueil est aujourd’hui considéré comme l’un des monuments fondateurs de la poésie moderne, au carrefour du romantisme, du Parnasse et du symbolisme.
📋 Sommaire
- 1. Carte d’identité de l’œuvre
- 2. Contexte et biographie de Baudelaire
- 3. Architecture du recueil
- 4. Résumé section par section
- 5. Poèmes clés à connaître
- 6. Thèmes principaux
- 7. Style et procédés d’écriture
- 8. Le procès de 1857
- 9. Portée et postérité
- 10. Questions fréquentes (FAQ)
📇 1. Carte d’identité de l’œuvre
| Fiche d’identité — Les Fleurs du Mal | |
|---|---|
| Auteur | Charles Baudelaire (1821-1867) |
| Date de publication | 1857 (1re édition, 100 poèmes) · 1861 (2e édition, 126 poèmes) · 1868 (édition posthume, 151 poèmes) |
| Genre | Recueil de poésie |
| Mouvement littéraire | Charnière entre romantisme, Parnasse et symbolisme — Baudelaire est souvent qualifié de « père de la modernité poétique » |
| Structure (éd. 1861) | Poème liminaire (« Au Lecteur ») + 6 sections : Spleen et Idéal (85 poèmes), Tableaux parisiens (18), Le Vin (5), Fleurs du Mal (9), Révolte (3), La Mort (6) |
| Formes poétiques | Sonnets (alexandrins et octosyllabes), poèmes en strophes régulières, quelques formes libres — versification classique mais renouvellement du langage poétique |
| Dédicace | À Théophile Gautier, « poète impeccable », « parfait magicien ès lettres françaises » |
| Thèmes centraux | Spleen et idéal, beauté (classique et moderne), alchimie poétique (boue → or), femme et érotisme, mort, ville moderne (Paris), correspondances, temps, ennui |
| Procès | 20 août 1857 : condamnation pour « offense à la morale publique ». 6 poèmes censurés. Réhabilitation en 1949. |
🏛️ 2. Contexte et biographie de Baudelaire
| Repère | Détail |
|---|---|
| Enfance et blessure originelle | Né à Paris en 1821. Son père meurt quand il a 6 ans. Sa mère se remarie rapidement avec le commandant Aupick — figure autoritaire que Baudelaire détestera toute sa vie. Ce remariage est vécu comme une trahison et marque profondément sa psychologie (sentiment d’abandon, rapport complexe aux femmes, quête d’absolu). |
| La vie de bohème | Jeune homme, Baudelaire dilapide l’héritage paternel en menant une vie de dandy dans le Quartier latin. Sa famille le place sous conseil judiciaire en 1844 : il ne peut plus disposer librement de son argent. Cette tutelle humiliante le condamne à la gêne financière à vie et renforce sa posture de poète maudit. |
| Les femmes de Baudelaire | Trois figures féminines inspirent les cycles de poèmes : Jeanne Duval (la « Vénus noire », maîtresse métisse, sensualité et destruction), Mme Sabatier (la « Muse et la Madone », idéalisée puis décevante), Marie Daubrun (actrice, tendresse mélancolique). Ces trois femmes correspondent aux trois visages de l’amour dans le recueil : charnel, spirituel, mélancolique. |
| Baudelaire critique d’art | Baudelaire est aussi un critique d’art majeur (Salons de 1845 et 1846, essai sur Constantin Guys « Le Peintre de la vie moderne »). Sa théorie de la modernité — extraire l’éternel du transitoire — irrigue directement Les Fleurs du Mal. Il défend Delacroix et annonce les impressionnistes. |
| Baudelaire traducteur d’Edgar Poe | Entre 1848 et 1865, Baudelaire traduit l’œuvre de Poe en français — un travail qui l’influence profondément. De Poe, il retient le goût du macabre, la théorie de l’effet unique en poésie, et la conviction que la beauté peut naître de l’étrangeté et du morbide. |
| Le Second Empire | Les Fleurs du Mal paraissent sous Napoléon III, période de transformation de Paris par Haussmann. La ville ancienne disparaît — Baudelaire est le poète de cette mutation urbaine, le premier à faire de la grande ville un sujet poétique majeur (section « Tableaux parisiens »). |
| Fin de vie | Rongé par la syphilis, ruiné, Baudelaire s’exile en Belgique en 1864. Il est frappé d’une attaque cérébrale en 1866 (aphasie) et meurt à Paris le 31 août 1867, à 46 ans, sans avoir pu achever ses projets. |
📐 3. Architecture du recueil
Les Fleurs du Mal ne sont pas une simple collection de poèmes : c’est une œuvre architecturée, que Baudelaire a organisée avec soin. L’ordre des sections trace un itinéraire spirituel — une descente progressive, de l’aspiration vers l’idéal à l’acceptation de la mort.
| Section | Nb poèmes | Mouvement | Logique dans l’itinéraire |
|---|---|---|---|
| « Au Lecteur » | 1 | Prologue | Pacte avec le lecteur : nous sommes tous complices du mal. L’Ennui est le pire des vices. |
| I. Spleen et Idéal | 85 | Oscillation | Tension entre l’aspiration à la beauté, à l’amour, à l’élévation spirituelle (Idéal) et la chute dans l’ennui, l’angoisse, le dégoût (Spleen). Le Spleen finit par l’emporter. |
| II. Tableaux parisiens | 18 | Sortie dans le monde | Le poète sort de lui-même et cherche dans la ville un remède au spleen. Il y trouve la beauté fugitive, la solitude dans la foule, la misère et le crépuscule. |
| III. Le Vin | 5 | Premier remède | Le vin comme paradis artificiel — tentative d’échapper au spleen par l’ivresse. Consolation éphémère. |
| IV. Fleurs du Mal | 9 | Plongée dans le vice | La débauche, la destruction, la volupté morbide. Le poète explore le mal comme ultime source de stimulation. C’est la section qui a valu au recueil sa condamnation. |
| V. Révolte | 3 | Blasphème | Révolte contre Dieu et invocation de Satan. Le poète crie sa rage face à l’injustice de la condition humaine. |
| VI. La Mort | 6 | Ultime issue | La mort comme dernier voyage, ultime espoir de trouver du « nouveau ». Le recueil se clôt sur l’ouverture vers l’inconnu. |
Cette architecture fait des Fleurs du Mal un véritable roman poétique : le recueil raconte l’histoire d’une âme qui cherche, échoue, sombre et finit par accepter la mort comme seul horizon. Chaque section est une tentative de fuite (l’art, l’amour, la ville, le vin, le vice, la révolte) — et chaque tentative échoue, jusqu’à l’ultime départ.
📖 4. Résumé section par section
« Au Lecteur » — Le pacte
Le poème liminaire établit un lien de complicité entre le poète et le lecteur. Baudelaire dresse un inventaire des vices humains (la sottise, l’erreur, le péché, la lésine) et affirme que le pire de tous est l’Ennui — ce monstre délicat qui noie le monde dans un bâillement. Le lecteur est interpellé directement : il est « semblable » au poète, il est son « frère ». Ce pacte inaugural avertit que le recueil ne cherchera pas à édifier mais à regarder le mal en face.
I. Spleen et Idéal — Le cœur du recueil
C’est la section la plus longue et la plus riche, qui contient la majorité des poèmes célèbres. Elle s’ouvre sur la figure du poète (« Bénédiction », « L’Albatros ») : un être maudit, incompris par la société, dont le génie est une souffrance autant qu’un don. « L’Albatros » compare le poète à l’oiseau majestueux en vol mais ridicule une fois posé sur le pont du navire — métaphore de l’artiste écrasé par le monde.
Viennent ensuite les poèmes de l’Idéal : la beauté (« La Beauté », « Hymne à la Beauté »), les correspondances entre les sens et l’au-delà (« Correspondances »), l’élévation de l’âme (« Élévation »). Baudelaire y développe sa vision d’une beauté mystérieuse, à la fois divine et diabolique, qui peut venir aussi bien du ciel que de l’enfer.
Les cycles amoureux occupent une place centrale : les poèmes inspirés par Jeanne Duval (sensualité exotique et destructrice : « La Chevelure », « Le Serpent qui danse »), par Mme Sabatier (amour idéalisé : « Harmonie du soir », « L’Aube spirituelle ») et par Marie Daubrun (tendresse crépusculaire : « L’Invitation au voyage », « Chant d’automne »). L’amour est toujours ambivalent chez Baudelaire : source d’élévation et de destruction.
La section bascule ensuite vers le Spleen — les quatre poèmes intitulés « Spleen » (LXXV à LXXVIII) forment une progression vers l’enfermement total : le ciel devient un couvercle, l’espoir une chauve-souris, l’angoisse un tyran. Le dernier « Spleen » est l’un des poèmes les plus désespérés de la littérature française : le spleen y triomphe définitivement sur l’idéal.
II. Tableaux parisiens — La ville
Section ajoutée dans l’édition de 1861. Le poète quitte son intériorité pour observer la ville moderne. Paris y apparaît comme un lieu de beauté fugitive et de souffrance anonyme. « Le Cygne » est une méditation sur la perte et l’exil dans une ville en perpétuelle transformation (les travaux d’Haussmann). « À une passante » saisit l’éclair d’un regard croisé dans la foule — une beauté entrevue et aussitôt perdue. « Les Petites Vieilles » et « Les Aveugles » portent le regard vers les exclus, les figures marginales de la modernité urbaine.
III. Le Vin — L’ivresse
Cinq poèmes explorent le vin comme consolation des misérables : le vin des chiffonniers, des amants, du solitaire, de l’assassin. L’ivresse est un paradis artificiel qui offre un répit temporaire mais ne résout rien. Cette section fait le lien avec l’essai en prose de Baudelaire, Les Paradis artificiels (1860).
IV. Fleurs du Mal — Le vice
La section éponyme du recueil est la plus transgressive. Elle explore la débauche, le sadisme, la fascination pour la destruction et la mort érotisée. C’est ici que figuraient les six poèmes condamnés par le tribunal. Baudelaire y pousse la logique de l’alchimie poétique à son extrême : si la beauté peut naître du mal, alors même le vice le plus sombre peut devenir matière poétique.
V. Révolte — Le blasphème
Trois poèmes seulement, mais parmi les plus provocateurs. Baudelaire y interpelle Dieu directement et invoque Satan comme figure de révolte et de connaissance. Cette section n’est pas un athéisme : elle exprime la colère d’un esprit qui croit mais refuse l’injustice de la création. C’est un cri de défi, pas un manifeste philosophique.
VI. La Mort — L’ultime voyage
La section finale présente la mort comme le dernier remède au spleen. Elle est tour à tour la consolation des amants, des pauvres, des artistes. Le recueil se clôt sur « Le Voyage », long poème-bilan dédié à Maxime Du Camp : après avoir tout exploré — la beauté, l’amour, la ville, le vin, le vice, la révolte — le poète se tourne vers la mort, non par désespoir mais par soif de découverte. Le dernier vers appelle à plonger dans l’inconnu pour « trouver du nouveau ».
🔑 5. Poèmes clés à connaître
| Poème | Section | Pourquoi le connaître |
|---|---|---|
| « Au Lecteur » | Liminaire | Pacte inaugural. Définit l’ennui comme le mal suprême. Établit la complicité poète-lecteur. Donne le ton du recueil. |
| « L’Albatros » | Spleen et Idéal | Allégorie du poète incompris. L’albatros majestueux en vol est ridicule au sol — comme le poète inadapté à la société. Poème emblématique de la condition de l’artiste. |
| « Correspondances » | Spleen et Idéal | Sonnet fondateur du symbolisme. La nature est un « temple » dont les « piliers vivants » émettent des symboles. Les sens se répondent (synesthésies). Ce poème est le manifeste théorique du recueil. |
| « L’Invitation au voyage » | Spleen et Idéal | Rêverie vers un ailleurs idéal (la Hollande de Marie Daubrun). Musicalité exceptionnelle grâce au pentasyllabe et au refrain. Incarne l’aspiration baudelairienne vers un « là-bas » lumineux. |
| « La Chevelure » | Spleen et Idéal | Cycle Jeanne Duval. La chevelure de la femme aimée devient un océan, un port, un voyage — les sens ouvrent sur l’infini. Illustre l’alchimie poétique et les correspondances. |
| « Harmonie du soir » | Spleen et Idéal | Pantoum (forme malaise à vers repris). Musicalité hypnotique, synesthésies (sons, parfums, couleurs). Illustration parfaite du pouvoir musical de la poésie baudelairienne. |
| « Spleen » (LXXVIII) | Spleen et Idéal | Le plus célèbre des quatre « Spleen ». Le ciel est un couvercle, la pluie dessine les barreaux d’une prison, l’Angoisse plante son drapeau noir. Victoire définitive du spleen sur l’idéal. |
| « Le Cygne » | Tableaux parisiens | Dédié à Victor Hugo. Méditation sur l’exil et la perte dans le Paris en transformation. Le cygne échappé d’une ménagerie cherche l’eau sur le pavé sec — allégorie de tous les déracinés. |
| « À une passante » | Tableaux parisiens | Sonnet fulgurant : une femme croisée dans la rue, un regard échangé, et la beauté disparaît dans la foule. Incarne la modernité baudelairienne : la beauté est fugitive, l’amour est un éclair perdu dans la ville. |
| « Le Voyage » | La Mort | Long poème final, bilan de tous les échecs. Après avoir tout exploré, le poète se tourne vers la Mort comme dernier capitaine. La dernière strophe appelle à plonger dans l’inconnu pour « trouver du nouveau ». Conclusion du recueil. |
🎯 6. Thèmes principaux
Le Spleen
Mot anglais que Baudelaire adopte pour désigner un état de mélancolie profonde, d’ennui existentiel, d’angoisse sans objet. Le spleen n’est pas une simple tristesse : c’est un sentiment d’enfermement dans le temps, dans la matière, dans la finitude. Il se manifeste par des images d’oppression (couvercle, prison, cachot), de stagnation (pluie, brouillard) et de décomposition. Les quatre poèmes « Spleen » constituent une progression vers l’étouffement total. Le spleen est l’ennemi central du recueil — c’est contre lui que toutes les tentatives de fuite sont dirigées.
L’Idéal
L’idéal est l’aspiration vers le beau, le pur, l’infini. Baudelaire cherche l’idéal dans l’art (« La Beauté »), dans l’amour (les cycles féminins), dans les correspondances entre le monde sensible et un au-delà spirituel (« Correspondances », « Élévation »). Mais l’idéal est toujours fugitif, inaccessible ou décevant. La tension entre le spleen et l’idéal est le moteur du recueil : le poète oscille entre les deux pôles sans jamais trouver de repos.
L’alchimie poétique : la « boue » transformée en « or »
Le titre même du recueil annonce ce projet : extraire des fleurs (la beauté, la poésie) du mal (la souffrance, le péché, la laideur). Baudelaire compare le poète à un alchimiste qui transforme la matière vile en métal précieux. Dans un projet d’épilogue, il écrit qu’il a pétri de la boue et en a fait de l’or. Cette alchimie est le geste fondamental de la poésie baudelairienne : elle justifie que le laid, le morbide et le scandaleux deviennent des sujets poétiques légitimes.
La beauté moderne
Baudelaire rompt avec l’idée d’une beauté éternelle et parfaite. Pour lui, la beauté est double : elle contient une part d’éternel et une part de transitoire. La modernité consiste à saisir la beauté dans le fugitif, le circonstanciel, l’éphémère — une passante dans la rue, un crépuscule sur Paris, un regard dans la foule. Cette conception, développée dans « Le Peintre de la vie moderne », fait de Baudelaire le fondateur de l’esthétique moderne.
La femme : ange et démon
La femme chez Baudelaire est toujours ambivalente. Elle est à la fois source d’élévation (Mme Sabatier, la madone, l’ange) et de destruction (Jeanne Duval, le vampire, le serpent). L’amour charnel est indissociable de la mort, de la pourriture, du gouffre. L’érotisme baudelairien est traversé par une fascination morbide — le désir est toujours proche de l’anéantissement.
Le temps et la mort
Le temps est l’ennemi : il détruit la beauté, creuse le spleen, rapproche de la mort. Baudelaire personnifie souvent le Temps en tyran. Mais la mort elle-même est ambivalente : elle est à la fois l’horreur suprême et le dernier espoir — la possibilité de trouver enfin quelque chose de « nouveau » au-delà de ce monde épuisé.
La ville moderne
Baudelaire est le premier grand poète de la ville. Paris n’est pas un simple décor : c’est un personnage, un labyrinthe, un miroir de l’âme. La section « Tableaux parisiens » invente une poésie urbaine qui sera reprise par Rimbaud, Apollinaire, et toute la modernité. La ville est le lieu de la foule, de la solitude, de la rencontre fugitive et de la beauté moderne.
✍️ 7. Style et procédés d’écriture
| Procédé | Description et effet |
|---|---|
| Les correspondances et synesthésies | Baudelaire établit des passerelles entre les sens : les parfums sont « frais comme des chairs d’enfants, doux comme les hautbois, verts comme les prairies » (« Correspondances »). Ce mélange sensoriel — la synesthésie — suggère un monde caché derrière le visible, un réseau de symboles que le poète est seul capable de déchiffrer. C’est le fondement théorique du symbolisme. |
| L’oxymore et le paradoxe | Le titre lui-même est un oxymore (Fleurs / Mal). Baudelaire associe constamment les contraires : la beauté et l’horreur, le ciel et le gouffre, le parfum et la pourriture. Ce procédé traduit sa vision d’un monde fondamentalement double, où le bien et le mal sont inséparables. |
| L’allégorie | Baudelaire personnifie abondamment les abstractions : l’Ennui, la Beauté, la Mort, l’Angoisse, l’Espérance, le Temps. Ces allégories peuplent le recueil comme des personnages de théâtre intérieur. L’Albatros est l’allégorie du poète, le Cygne celle de l’exilé. |
| La musicalité | Baudelaire accorde une importance extrême au rythme et aux sonorités. Il utilise des formes musicales (le pantoum dans « Harmonie du soir », le refrain dans « L’Invitation au voyage »), travaille les allitérations, les assonances et les rejets. La musique de la phrase est un outil de suggestion : elle crée une atmosphère avant même que le sens ne soit compris. |
| Le sonnet réinventé | Baudelaire utilise massivement le sonnet (environ un tiers des poèmes) mais le renouvelle : il y introduit des sujets considérés comme « indignes » (la charogne, le vin, la laideur urbaine), il joue avec les attentes formelles, il fait du tercet final un lieu de chute ironique ou fulgurante. |
| Le registre macabre et la « beauté de l’horrible » | Baudelaire introduit dans la poésie des sujets jusque-là exclus : la charogne, les vers, la putréfaction, le sang, la vermine. Ce n’est pas du goût pour le choc : c’est l’application radicale de l’alchimie poétique — la preuve que la poésie peut tout transfigurer, même l’abject. |
| La structure architecturale | Contrairement à un recueil thématique lâche, Les Fleurs du Mal est construit comme une cathédrale : chaque poème a une place qui fait sens par rapport aux poèmes voisins et à l’ensemble. L’ordre des sections trace un itinéraire (aspiration → chute → tentatives de fuite → mort). Cette architecture donne au recueil une cohérence romanesque unique en poésie. |
⚖️ 8. Le procès de 1857
Le 20 août 1857, quelques semaines seulement après l’acquittement de Flaubert pour Madame Bovary, Baudelaire est condamné pour offense à la morale publique et aux bonnes mœurs. Le même procureur, Ernest Pinard, mène l’accusation dans les deux procès.
Le tribunal ordonne la suppression de six poèmes jugés obscènes et condamne Baudelaire à 300 francs d’amende (réduits à 50 en appel). Les six poèmes censurés sont : « Les Bijoux », « Le Léthé », « À celle qui est trop gaie », « Lesbos », « Femmes damnées (Delphine et Hippolyte) » et « Les Métamorphoses du vampire ». Ces poèmes seront publiés clandestinement en Belgique sous le titre Les Épaves en 1866.
Contrairement à Flaubert, Baudelaire est condamné, et il vit cette condamnation comme une blessure profonde. Mais il rebondit : l’édition de 1861, augmentée de 35 nouveaux poèmes (dont la section « Tableaux parisiens »), est considérée comme la version définitive et supérieure du recueil. La censure a paradoxalement stimulé la création.
Les six poèmes condamnés ne seront officiellement réhabilités qu’en 1949, par un arrêt de la Cour de cassation — presque un siècle après le procès.
🌍 9. Portée et postérité
Les Fleurs du Mal est unanimement considéré comme l’un des recueils poétiques les plus influents de l’histoire de la littérature. Son impact se mesure à plusieurs niveaux.
Fondation de la poésie moderne — Baudelaire rompt avec le romantisme lyrique (le « moi » épanché) et avec le Parnasse (l’art pour l’art). Il invente une poésie qui part du réel le plus cru (la ville, le corps, la laideur) pour atteindre le spirituel. Cette démarche ouvre la voie à Rimbaud (qui le considère comme un « premier voyant »), à Mallarmé (qui pousse la musicalité vers l’abstraction), à Verlaine, et à tout le symbolisme.
La modernité poétique — La théorie de Baudelaire (extraire l’éternel du transitoire, trouver la beauté dans le fugitif) a influencé non seulement la poésie mais aussi les arts visuels (les impressionnistes, puis les surréalistes), la philosophie (Walter Benjamin consacre une œuvre majeure à Baudelaire) et la conception même de l’artiste dans la société moderne.
Influence sur la poésie mondiale — Les poètes du XXe siècle, de T.S. Eliot (qui le cite dans The Waste Land) à Paul Valéry, de Pessoa à Octavio Paz, reconnaissent en Baudelaire un ancêtre fondateur. Le concept de « poète maudit », théorisé par Verlaine, trouve sa figure la plus accomplie en Baudelaire.
❓ 10. Questions fréquentes (FAQ)
Quel est le résumé des Fleurs du Mal ?
Les Fleurs du Mal est un recueil de poèmes organisé en six sections qui tracent un itinéraire spirituel. Le poète oscille d’abord entre l’aspiration vers la beauté (Idéal) et la chute dans l’angoisse (Spleen), puis cherche des remèdes dans la ville, le vin et le vice, se révolte contre Dieu, et se tourne finalement vers la mort comme dernier voyage vers l’inconnu. Le titre exprime le projet central : extraire la beauté poétique de la souffrance et du mal.
Qu’est-ce que le spleen chez Baudelaire ?
Le spleen est un état de mélancolie profonde, d’ennui existentiel et d’angoisse sans objet. Chez Baudelaire, il se manifeste par des images d’enfermement (couvercle, prison, cachot), de stagnation (pluie, brouillard) et de temps oppressant. Le spleen s’oppose à l’idéal dans une tension qui structure tout le recueil. Les quatre poèmes intitulés « Spleen » constituent une progression vers l’étouffement total, culminant dans la victoire de l’angoisse sur l’espoir.
Pourquoi Les Fleurs du Mal ont-elles été condamnées ?
En 1857, Baudelaire est condamné pour offense à la morale publique. Six poèmes sont jugés obscènes en raison de leur contenu érotique ou de leur évocation de l’homosexualité féminine. Le tribunal ordonne leur suppression et inflige une amende. Les poèmes censurés ne seront réhabilités qu’en 1949. Le même procureur, Pinard, avait poursuivi Flaubert pour Madame Bovary la même année.
Que signifie le titre Les Fleurs du Mal ?
Le titre est un oxymore : les « fleurs » (symbole de beauté, de poésie) naissent du « mal » (la souffrance, le péché, la laideur). Il résume le projet poétique de Baudelaire : pratiquer une alchimie poétique qui transforme la « boue » du réel en « or » poétique. La poésie peut extraire la beauté de tout, même du plus sombre. Le titre a été suggéré par l’ami de Baudelaire, Hippolyte Babou.
Quels sont les poèmes les plus importants des Fleurs du Mal ?
Les poèmes les plus fréquemment étudiés sont : « L’Albatros » (allégorie du poète), « Correspondances » (manifeste du symbolisme), « L’Invitation au voyage » (rêverie idéale), « Spleen LXXVIII » (victoire de l’angoisse), « À une passante » (beauté fugitive dans la ville moderne), « La Chevelure » (érotisme et voyage), « Harmonie du soir » (musicalité du pantoum), « Le Cygne » (exil et modernité urbaine) et « Le Voyage » (bilan final, appel à l’inconnu).
Quel est le mouvement littéraire de Baudelaire ?
Baudelaire est un poète inclassable, situé à la charnière de plusieurs mouvements. Il hérite du romantisme (le lyrisme, le « moi » souffrant, la révolte), partage avec le Parnasse le culte de la forme parfaite (dédicace à Gautier), et annonce le symbolisme par sa théorie des correspondances et sa recherche de la suggestion. Rimbaud, Mallarmé et Verlaine le considèrent comme leur précurseur direct.
Quelles femmes ont inspiré Les Fleurs du Mal ?
Trois femmes principales inspirent des cycles de poèmes : Jeanne Duval (la « Vénus noire », maîtresse métisse, cycle de la sensualité exotique et destructrice), Apollonie Sabatier (la « Présidente », cycle de l’amour idéalisé et spirituel), et Marie Daubrun (actrice, cycle de la tendresse mélancolique). Ces trois muses correspondent aux trois facettes de l’amour baudelairien : charnel, spirituel et nostalgique.
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