🐉 Léviathan — Thomas Hobbes

Fiche de lecture complète — Résumé des quatre parties, l’état de nature, « l’homme est un loup pour l’homme », le contrat social, le souverain absolu et analyse du traité fondateur de la philosophie politique moderne

✍️ Auteur
Thomas Hobbes (1588–1679) — philosophe anglais
📚 Genre
Traité de philosophie politique
📅 Publication
1651 — publié pendant la guerre civile anglaise
📐 Structure
4 parties : De l’homme, De l’État, De l’État chrétien, Du royaume des ténèbres
🔑 Titre complet
Léviathan, ou la matière, la forme et la puissance d’un État ecclésiastique et civil
💡 Importance
Texte fondateur de la philosophie politique moderne et de la théorie du contrat social — influence directe sur Locke, Rousseau et toute la pensée de l’État
💡 Contexte : Hobbes écrit le Léviathan en exil à Paris pendant la guerre civile anglaise (1642–1651) — une guerre entre le roi Charles Ier (les royalistes) et le Parlement (les parlementaires dirigés par Cromwell). La guerre est d’une violence inouïe : batailles sanglantes, pillages, famines, exécution du roi (1649). Hobbes est terrorisé par le chaos. Son expérience de la guerre civile marque tout le Léviathan : pour Hobbes, la pire chose qui puisse arriver à une société est la dissolution de l’autorité. Sans un pouvoir fort et indivisible, les hommes retombent dans l’« état de nature » — une guerre de tous contre tous. Le Léviathan est un monstre biblique d’une puissance terrifiante : Hobbes l’utilise comme métaphore de l’État, un être artificiel géant composé de tous les individus qui lui ont transféré leur pouvoir.
📌 L’essentiel : Le Léviathan répond à une question : pourquoi les hommes ont-ils besoin d’un État ? Parce que sans État, ils vivent dans un « état de nature » où chacun a le droit de tout faire, y compris tuer — et où la vie est « solitaire, pauvre, brutale et brève ». Pour échapper à cette guerre permanente, les hommes passent un contrat : ils renoncent à leur liberté naturelle et la transfèrent à un souverain (individu ou assemblée) qui a le pouvoir absolu de faire les lois et de punir. Ce souverain — le Léviathan — est tout-puissant, mais il est créé par les hommes, pas par Dieu. C’est la première théorie moderne de l’État comme construction artificielle fondée sur le consentement (même forcé) des individus.

📖 Résumé des quatre parties

📕 Partie I — De l’homme

Hobbes commence par une analyse de la nature humaine, radicalement pessimiste. L’homme est un être de désir : il cherche constamment le pouvoir, le plaisir, la sécurité. Il n’y a pas de « souverain bien » (pas de bonheur stable) — le bonheur est un mouvement perpétuel de désir en désir. Les hommes sont fondamentalement égaux en nature : même le plus faible peut tuer le plus fort (par ruse, par alliance, ou dans son sommeil). Cette égalité naturelle produit non pas la paix mais la compétition — chacun craint l’autre et cherche à le devancer.

Sans autorité commune pour les contraindre, les hommes vivent dans un état de nature qui est un état de guerre — non pas une guerre permanente de batailles, mais une « disposition connue » à la violence. La formule célèbre (empruntée à Plaute et popularisée par Hobbes) : « L’homme est un loup pour l’homme » (Homo homini lupus). Dans cet état, il n’y a ni propriété, ni justice, ni injustice — « la force et la ruse sont les deux vertus cardinales ». La vie est « solitaire, pauvre, méchante, brutale et brève » (solitary, poor, nasty, brutish, and short).

💡 L’état de nature : Ce n’est pas un événement historique réel — c’est une expérience de pensée. Hobbes demande : que se passerait-il si l’État disparaissait ? La réponse : la guerre civile. L’état de nature est le miroir de la guerre civile anglaise que Hobbes a vécue. Chaque fois qu’un État s’effondre (Somalie, Syrie, Libye), on peut observer quelque chose qui ressemble à l’état de nature hobbésien.

De l’état de nature découlent les lois de nature (des règles de prudence dictées par la raison) : la première est de chercher la paix (et si on ne peut pas l’obtenir, de se défendre par tous les moyens). La deuxième est d’accepter de renoncer à son droit sur toutes choses, à condition que les autres fassent de même — c’est le fondement du contrat social. La troisième est de respecter les contrats passés (pacta sunt servanda).

📕 Partie II — De l’État (le Commonwealth)

Pour sortir de l’état de nature, les hommes passent un contrat : chacun renonce à son droit naturel sur toutes choses et transfère ce droit à un souverain (un individu ou une assemblée). Ce transfert est irréversible — une fois le contrat passé, on ne peut pas reprendre sa liberté (sauf si le souverain ne protège plus la vie de ses sujets, ce qui est sa seule obligation). Le souverain n’est pas partie au contrat — il reçoit le pouvoir des sujets mais ne s’engage à rien envers eux. Son pouvoir est absolu.

Le souverain — le Léviathan — concentre tous les pouvoirs : législatif, exécutif, judiciaire, militaire et même religieux. Il n’y a pas de séparation des pouvoirs chez Hobbes (contrairement à Montesquieu, un siècle plus tard). Diviser le pouvoir, c’est l’affaiblir — et un pouvoir affaibli mène à la guerre civile. Le souverain peut être injuste (au sens moral) mais il ne peut pas être illégitime (au sens juridique) — puisque c’est lui qui définit la loi.

Hobbes distingue trois formes de souveraineté : la monarchie (un seul homme), l’aristocratie (un petit groupe) et la démocratie (une assemblée de tous). Il préfère la monarchie — elle est plus efficace (un seul décisionnaire) et moins sujette aux factions.

⚠️ Hobbes n’est pas un défenseur de la tyrannie : Le souverain absolu de Hobbes n’est pas un tyran capricieux. Son pouvoir est absolu parce que c’est la seule garantie de la paix. Le souverain a intérêt à bien gouverner (un peuple ruiné ne peut pas le soutenir). Et si le souverain ne protège plus la vie de ses sujets, le contrat est rompu — les sujets récupèrent leur droit naturel de se défendre. La limite du pouvoir absolu est la survie.

📕 Parties III–IV — L’État chrétien et le Royaume des ténèbres

Les deux dernières parties (souvent négligées) traitent de la religion. Hobbes subordonne l’Église à l’État : le souverain est le chef de la religion sur son territoire. Il n’y a pas de pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel — le Pape n’a aucune autorité politique. Hobbes attaque violemment les prétentions du clergé catholique (le « Royaume des ténèbres ») à exercer un pouvoir supérieur au souverain civil. Pour Hobbes, la religion est une source de guerre civile quand elle échappe au contrôle de l’État.

🔑 Les concepts clés

ConceptDéfinition
État de natureSituation hypothétique sans autorité commune — « guerre de tous contre tous », la vie est « solitaire, pauvre, brutale et brève »
Droit naturelDans l’état de nature, chaque homme a le droit de faire tout ce qu’il juge nécessaire pour survivre — y compris tuer
Lois de natureRègles de prudence dictées par la raison : chercher la paix, renoncer à son droit si les autres font de même, respecter les contrats
Contrat socialAccord par lequel les individus transfèrent leur droit naturel au souverain en échange de la sécurité
Souverain / LéviathanLe détenteur du pouvoir absolu — créé par le contrat, il concentre tous les pouvoirs pour maintenir la paix
Pouvoir absoluLe souverain n’est limité par aucune loi (il est au-dessus des lois) — la seule limite est la protection de la vie des sujets

🔍 Thèmes et analyse

Le pessimisme anthropologique

Hobbes a la vision la plus sombre de la nature humaine de toute la philosophie politique. L’homme n’est pas naturellement sociable (contrairement à Aristote), ni naturellement bon (contrairement à Rousseau). Il est un être de désir et de peur — il veut le pouvoir et craint la mort. C’est la peur de la mort violente qui pousse les hommes à créer l’État. La politique n’est pas l’art du bien vivre (Aristote) — c’est l’art de ne pas mourir.

L’État comme construction artificielle

Avant Hobbes, l’autorité politique était justifiée par Dieu (droit divin des rois), par la tradition, ou par la nature (Aristote : l’homme est un « animal politique »). Hobbes est le premier à penser l’État comme une machine construite par les hommes, pour les hommes, par un acte volontaire. L’État est un automate, un « homme artificiel » — le frontispice du Léviathan montre un géant composé de centaines de petits individus. C’est l’image fondatrice de la modernité politique.

Sécurité vs liberté

Le contrat de Hobbes est un échange : la liberté naturelle (totale mais dangereuse) contre la sécurité (la paix garantie par le souverain). C’est le dilemme fondamental de la politique : combien de liberté êtes-vous prêts à sacrifier pour la sécurité ? Hobbes penche clairement du côté de la sécurité. Ses critiques (Locke, Rousseau, les libéraux) lui reprocheront de sacrifier trop de liberté — un souverain absolu peut devenir tyran, et la tyrannie est aussi dangereuse que l’anarchie.

⚖️ Critiques et comparaisons

PenseurPosition par rapport à Hobbes
Locke (1689)L’état de nature n’est pas une guerre — il y a des droits naturels (vie, liberté, propriété). Le souverain qui viole ces droits peut être renversé. Le pouvoir doit être limité et divisé
Rousseau (1762)L’homme est naturellement bon — c’est la société qui le corrompt. L’état de nature est paisible. Le contrat social doit préserver la liberté, pas la détruire (la « volonté générale »)
Montesquieu (1748)Le pouvoir absolu est dangereux — il faut la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) pour empêcher la tyrannie
Carl Schmitt (XXe s.)Reprend Hobbes pour justifier l’état d’exception : en situation de crise, le souverain peut suspendre les lois. Lecture controversée (Schmitt a adhéré au nazisme)

✏️ Exercices

Exercice 1 — L’état de nature aujourd’hui

Hobbes décrit l’état de nature comme une « guerre de tous contre tous ». Peut-on observer des situations similaires dans le monde contemporain (États faillis, zones de non-droit, situations de crise) ? L’état de nature hobbésien est-il une fiction ou une réalité observable ?
Voir la réponse
L’état de nature hobbésien est une fiction théorique mais il trouve des échos réels dans les situations d’effondrement étatique : la Somalie (1991-2012, sans gouvernement central), la Libye après 2011, certaines zones de la Syrie en guerre civile. Dans ces situations, l’absence d’autorité centrale produit la violence généralisée, les milices, le banditisme — un état proche de la « guerre de tous contre tous ». De même, les relations internationales ressemblent à un état de nature : il n’y a pas de souverain mondial, les États sont en compétition, et la force reste le dernier recours. Hobbes n’est pas un historien — il est un analyste qui montre ce qui arrive quand l’autorité disparaît.

Exercice 2 — Hobbes vs Rousseau

Hobbes pense que l’homme est naturellement violent et a besoin d’un État fort. Rousseau pense que l’homme est naturellement bon et que c’est la société qui le corrompt. Qui a raison ? Les deux positions sont-elles conciliables ?
Voir la réponse
Les deux ont partiellement raison. Hobbes voit juste : sans institutions, la violence est possible — l’histoire des guerres civiles et des génocides le confirme. Rousseau voit juste aussi : les êtres humains sont capables de coopération, d’empathie et de solidarité spontanée. La réalité est probablement les deux : l’homme n’est ni un loup ni un ange — il est un être plastique dont le comportement dépend des institutions et des circonstances. De bonnes institutions produisent de la coopération (Rousseau). L’absence d’institutions produit de la compétition et de la violence (Hobbes). La question pertinente n’est pas « l’homme est-il bon ou mauvais ? » mais « quelles institutions permettent aux humains de vivre ensemble sans se détruire ? »

❓ Questions fréquentes sur le résumé du Léviathan

Qu’est-ce que le Léviathan dans la Bible ?
Le Léviathan est un monstre marin décrit dans le Livre de Job — une créature d’une puissance terrifiante que personne ne peut dompter. Hobbes utilise cette image pour représenter l’État : un être artificiel si puissant qu’il domine tous les individus. Le frontispice du livre montre un géant couronné, composé de centaines de petits hommes, tenant une épée et une crosse (pouvoir temporel et spirituel).
Hobbes défend-il la dictature ?
Pas exactement. Hobbes défend un pouvoir absolu (indivisible et sans limite légale) mais pas arbitraire. Le souverain a intérêt à bien gouverner — un peuple affamé et mécontent se révoltera. Et si le souverain ne protège plus la vie de ses sujets, le contrat est rompu. Hobbes ne défend pas la tyrannie — il défend l’ordre contre le chaos. Mais son système offre peu de protections contre les abus de pouvoir.
Quelle différence entre le contrat social de Hobbes et celui de Rousseau ?
Chez Hobbes, le contrat transfère tout le pouvoir à un souverain séparé du peuple — le peuple obéit, le souverain commande. Chez Rousseau, le contrat crée une « volonté générale » où le peuple est à la fois souverain et sujet — la démocratie directe. Hobbes sacrifie la liberté pour la sécurité ; Rousseau cherche à préserver la liberté dans l’État.
Le Léviathan est-il difficile à lire ?
Les deux premières parties sont accessibles — Hobbes écrit dans un anglais (ou un français, selon la traduction) clair et direct, avec un goût pour les formules percutantes. Les parties III et IV (sur la religion) sont plus ardues et moins lues. Pour une première approche, les chapitres 13 à 18 (état de nature, contrat social, souveraineté) sont les plus essentiels.