🖼️ Le Portrait de Dorian Gray — Oscar Wilde

Fiche de lecture complète — Résumé chapitre par chapitre, personnages, thèmes, esthétisme, citations et FAQ

📇 Auteur
Oscar Wilde (1854–1900) — écrivain, dramaturge et esthète irlandais
📅 Publication
1890 (revue Lippincott’s Monthly Magazine) → 1891 (version révisée en livre, 20 chapitres)
📚 Genre
Roman fantastique / Roman philosophique / Roman esthétique
📐 Structure
20 chapitres (version définitive de 1891)
🌍 Cadre
Londres — haute société victorienne, fin du XIXe siècle
🔑 Pacte
Un jeune homme d’une beauté parfaite vend son âme pour rester éternellement jeune — son portrait vieillit et enlaidit à sa place
💡 Contexte : Oscar Wilde publie Le Portrait de Dorian Gray en 1890 — et provoque un scandale. Les critiques britanniques accusent le roman d’être « immoral », « empoisonné », « adapté aux perversions de la littérature française ». Le Daily Chronicle le qualifie de livre « dangereux ». Wilde répond dans sa célèbre préface (ajoutée à l’édition de 1891) : « Il n’existe pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. C’est tout. » Cette préface est un manifeste de l’esthétisme — le mouvement dont Wilde est le chef de file, qui proclame la supériorité de l’Art sur la morale (« l’Art pour l’Art »). Cinq ans plus tard, en 1895, Wilde est condamné à deux ans de travaux forcés pour « indécence grave » (homosexualité). Lors de son procès, le roman est utilisé comme preuve à charge — le procureur cite des passages pour prouver l’immoralité de Wilde. Le Portrait de Dorian Gray est donc à la fois un chef-d’œuvre littéraire et un document historique : le livre qui a contribué à envoyer son auteur en prison.
📌 L’essentiel : Dorian Gray est un jeune aristocrate londonien d’une beauté extraordinaire. Le peintre Basil Hallward, fasciné par cette beauté, fait son portrait — un chef-d’œuvre. En voyant le tableau, Dorian, influencé par les discours cyniques de Lord Henry Wotton (« la seule chose qui vaille la peine d’être vécue, c’est le plaisir »), formule un vœu : il veut rester éternellement jeune et beau — que le portrait vieillisse à sa place. Le vœu est exaucé. Dorian reste jeune et parfait pendant dix-huit ans. Pendant ce temps, le portrait se transforme : chaque péché, chaque cruauté, chaque vice laisse une marque sur la toile — rides, expression de méchanceté, yeux cruels. Dorian cache le tableau dans une pièce fermée à clé. Il mène une double vie : en public, il est le plus beau et le plus charmant des hommes ; en secret, il s’enfonce dans le vice — opium, débauche, destruction d’autrui. Il pousse une actrice au suicide, il corrompt des dizaines de jeunes gens, il assassine Basil (le peintre qui l’aime). Quand il tente finalement de détruire le portrait (dernier vestige de sa conscience), il se poignarde lui-même : les domestiques trouvent un tableau représentant un beau jeune homme — et à ses pieds, un vieillard hideux, méconnaissable, un couteau dans le cœur.

📖 Résumé chapitre par chapitre

Chapitres 1–2 — Le portrait et la tentation

Chapitre 1 : L’atelier de Basil Hallward, peintre londonien. Basil montre à son ami Lord Henry Wotton le portrait qu’il peint — celui de Dorian Gray, un jeune homme d’une beauté si parfaite que Basil refuse d’exposer le tableau : « J’ai mis trop de moi-même dans ce portrait. » Basil est obsédé par Dorian — pas seulement comme modèle, mais comme incarnation d’un idéal esthétique. Lord Henry, curieux, insiste pour rencontrer Dorian. Basil refuse — il sent que l’influence de Lord Henry serait dangereuse.

Chapitre 2 : Lord Henry rencontre Dorian dans l’atelier. Dorian est jeune (vingt ans), innocent, impressionnable. Lord Henry le séduit intellectuellement avec ses aphorismes : « La jeunesse est la seule chose qui vaille la peine. Quand vous aurez perdu votre beauté, vous aurez tout perdu. » « Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y céder. » Dorian, qui n’avait jamais réfléchi à sa propre beauté, en prend soudain conscience — et cette conscience le terrfie. Le portrait est achevé. Dorian le voit et réalise que le tableau restera beau alors que lui vieillira. Il prononce le vœu fatidique : « Si seulement c’était le portrait qui vieillissait, et moi qui restais toujours jeune ! Je donnerais tout pour cela — je donnerais mon âme. »

Chapitres 3–6 — L’influence de Lord Henry et Sibyl Vane

Chapitres 3–4 : Lord Henry se renseigne sur Dorian : il est orphelin, riche, héritier d’une vieille famille. Lord Henry devient son mentor — il l’emmène dans le monde, lui apprend le cynisme, le plaisir, le mépris des conventions. Basil voit le changement avec inquiétude : Dorian, autrefois innocent, devient froid et calculateur. Dorian tombe amoureux de Sibyl Vane, une jeune actrice de théâtre qui joue Shakespeare dans un petit théâtre des bas-fonds londoniens. Elle est pauvre, belle, talentueuse — et Dorian l’appelle « mon génie ».

Chapitre 5 : L’univers de Sibyl — sa mère (une actrice ratée, cupide, qui voit en Dorian un beau parti), son frère James Vane (un marin protecteur qui jure de tuer Dorian s’il fait du mal à Sibyl). James part en mer, mais il a vu le visage de Dorian — et il ne l’oubliera pas.

Chapitre 6 : Dorian annonce à Lord Henry qu’il veut épouser Sibyl. Lord Henry est amusé et sceptique : le mariage est « le triomphe de l’imagination sur l’intelligence ». Il prédit que l’amour ne durera pas.

Chapitres 7–8 — La première cruauté et le premier signe du portrait

Chapitre 7 : Dorian emmène Lord Henry et Basil voir Sibyl jouer Roméo et Juliette. Mais ce soir-là, Sibyl joue mal — terriblement mal. Pourquoi ? Parce qu’elle est amoureuse de Dorian : avant, elle vivait dans la fiction (les rôles de Shakespeare étaient sa seule réalité) ; maintenant qu’elle connaît l’amour réel, le théâtre lui paraît faux. « Avant de te connaître, le théâtre était ma seule vie. Maintenant, je sais que c’était creux et vide. » Dorian est furieux : il aimait Sibyl pour son art, pas pour elle-même. « Sans votre art, vous n’êtes rien. » Il la quitte brutalement. Lord Henry commente avec son cynisme habituel : « Les femmes sont des sphinges sans secret. »

De retour chez lui, Dorian remarque un changement dans le portrait : un pli cruel au coin de la bouche qui n’y était pas. Le vœu a été exaucé — le portrait enregistre ses péchés. Dorian est d’abord horrifié, puis fasciné.

Chapitre 8 : Le lendemain matin, Dorian se réveille avec des remords. Il décide de retourner voir Sibyl, de s’excuser, de l’épouser quand même. Mais Lord Henry lui annonce que Sibyl est morte — elle s’est suicidée en avalant du poison (de l’acide prussique ou du plomb blanc qu’elle utilisait pour se maquiller au théâtre). Dorian est choqué — puis, sous l’influence de Lord Henry, il se convainc que la mort de Sibyl est un « événement esthétique » plutôt qu’une tragédie personnelle : « La jeune fille n’a jamais vraiment vécu, et donc n’a jamais vraiment mourru. Elle était un rôle — pas une personne. » Le portrait a absorbé la culpabilité — Dorian n’en ressent plus. C’est le tournant du roman : Dorian choisit le plaisir contre la conscience.

Chapitres 9–10 — Le portrait caché

Chapitre 9 : Basil rend visite à Dorian pour le consoler de la mort de Sibyl — il est stupéfait de voir que Dorian est déjà détaché, gai, mondain. Basil veut exposer le portrait. Dorian refuse violemment — il cache le tableau derrière un paravent. Basil est blessé et inquiet.

Chapitre 10 : Dorian fait transporter le portrait dans l’ancienne salle de classe au dernier étage de sa maison — une pièce où personne ne va jamais. Il le couvre d’un tissu violet. Personne ne doit voir le portrait — parce que le portrait dit la vérité.

Chapitre 11 — Les années de vice (résumé de 18 ans)

Le chapitre 11 est un résumé de dix-huit années de décadence. Dorian, toujours jeune et beau, explore tous les plaisirs : la musique, les parfums, les bijoux, les tapisseries, l’opium, les bas-fonds de Londres. Lord Henry lui a offert un « livre empoisonné » (probablement À Rebours de Huysmans) — un roman sur un aristocrate français qui consacre sa vie au plaisir esthétique. Ce livre devient la « bible » de Dorian. Il collectionne les sensations comme d’autres collectionnent les timbres — sans attachement, sans morale, sans limite. Des rumeurs circulent dans la haute société londonienne : des jeunes gens ruinés, des femmes déshonorées, des vies détruites — tous ceux qui ont approché Dorian de trop près. Mais personne ne peut rien prouver — le visage de Dorian est toujours celui d’un ange. Régulièrement, Dorian monte au dernier étage et contemple le portrait : le visage peint est devenu hideux — chaque péché y est inscrit. Dorian éprouve un mélange de fascination et de dégoût — mais ne change rien.

Chapitres 12–14 — Le meurtre de Basil

Chapitre 12 : Dix-huit ans après le portrait. Basil, la veille de son départ pour Paris, rend visite à Dorian. Il lui fait part des rumeurs terribles qui circulent sur son compte : corruptions, vices, destructions. Basil supplie Dorian de se justifier : « Dites-moi que ce n’est pas vrai. » Dorian, froid, lui propose de voir la vérité.

Chapitre 13 : Dorian conduit Basil au dernier étage et dévoile le portrait. Basil est horrifié — le tableau montre un visage vieilli, cruel, corrompu, monstrueux. « Ce n’est pas possible — c’est mon œuvre, ma signature est dessus — mais ce visage… » Basil supplie Dorian de se repentir, de prier. Dorian, saisi d’une haine soudaine (Basil est le créateur du portrait — donc le responsable de son malheur), attrape un couteau et poignarde Basil — plusieurs coups dans la nuque et le dos. Basil s’effondre, mort. Dorian regarde le corps avec calme. Le portrait a un sourire nouveau.

Chapitre 14 : Dorian fait chanter un ancien ami, le chimiste Alan Campbell, pour qu’il dissolve le cadavre de Basil à l’acide nitrique. Campbell obéit (Dorian le menace de révéler un secret — probablement une liaison homosexuelle, crime puni de prison dans l’Angleterre victorienne). Le corps disparaît. Aucune trace. Dorian sort dîner comme si de rien n’était.

Chapitres 15–18 — James Vane et la peur

Chapitres 15–16 : Dorian fréquente les fumeries d’opium des docks de Londres — un monde sordide, loin de la haute société. Dans une fumerie, une femme l’appelle « Prince Charmant » — le surnom que lui donnait Sibyl Vane. James Vane (le frère de Sibyl, revenu de mer après dix-huit ans) entend ce nom et reconnaît Dorian — l’homme qui a tué sa sœur. Il le plaque contre un mur et veut le tuer. Mais Dorian utilise son visage de vingt ans comme alibi : « Regardez-moi — est-ce que j’ai l’air d’un homme qui a connu votre sœur il y a dix-huit ans ? » James le relâche — le visage est trop jeune. Mais la femme de la fumerie le détrompe : « Il a fait ce pacte avec le diable — il ne vieillit jamais. » James se lance à la poursuite de Dorian.

Chapitres 17–18 : Dorian est en week-end à la campagne chez des aristocrates. Il aperçoit le visage de James Vane par la fenêtre — la terreur le saisit. Mais le lendemain, James est tué accidentellement par un chasseur lors d’une battue — touché par une balle perdue. Dorian est soulagé — le dernier témoin de ses crimes est mort. Mais la peur a fissuré quelque chose en lui.

Chapitres 19–20 — La fin

Chapitre 19 : Dorian annonce à Lord Henry qu’il veut changer — devenir bon, renoncer au vice. Il a épargné une jeune paysanne (Hetty Merton) qu’il aurait pu séduire et détruire. Lord Henry ricane : « La philanthropie est le refuge de ceux qui veulent ennuyer leurs semblables. » Dorian monte voir le portrait — espérant que son acte de bonté a amélioré le visage peint. Mais le portrait est pire qu’avant : un sourire hypocrite s’est ajouté aux rides et à la laideur. Dorian comprend : son « repentir » n’était qu’une nouvelle forme de vanité — il voulait être bon non par morale mais par curiosité, pour voir l’effet sur le portrait.

Chapitre 20 : Dorian décide de détruire le portrait — le dernier témoin de ses crimes, la dernière preuve de son âme. Il prend le couteau qui a tué Basil et poignarde la toile. Un cri terrible retentit — les domestiques montent et trouvent la porte fermée. Quand ils parviennent à entrer, ils voient : sur le mur, un portrait magnifique d’un jeune homme d’une beauté parfaite. Et au sol, un vieillard hideux, le visage ridé, méconnaissable, un couteau planté dans le cœur. Ce n’est qu’en examinant les bagues qu’ils reconnaissent Dorian Gray. En détruisant le portrait, Dorian a détruit le pacte — et les dix-huit ans de péchés se sont abattus sur son corps d’un seul coup.

👥 Personnages

PersonnageCe qu’il incarneAnalyse
Dorian GrayLa beauté sans conscienceDorian est un personnage creux — et c’est voulu. Il n’a pas de convictions propres : il est modelé par Basil (qui voit en lui un idéal esthétique), puis par Lord Henry (qui en fait un hédoniste), puis par le « livre empoisonné » (qui le transforme en collectionneur de sensations). Dorian est un miroir — il reflète les désirs de ceux qui le regardent. Sa beauté est sa malédiction : parce qu’il est beau, on projette sur lui des idéaux, et il finit par croire que la beauté le dispense de la morale. Le portrait est sa conscience externalisée — et en la cachant dans une pièce fermée, Dorian vit comme un homme sans conscience. Son meurtre de Basil est la scène la plus révélatrice : il tue le créateur du portrait (= celui qui a rendu sa conscience visible) par haine de la vérité.
Lord Henry WottonLa tentation intellectuelleLord Henry est le diable du roman — un Méphisto en gants blancs. Il ne commet aucun crime lui-même : il se contente de parler. Mais ses paroles sont du poison. « La seule manière de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y céder. » « L’influence est immorale […] parce qu’influencer une personne, c’est lui donner son propre âme. » Lord Henry est un paradoxe vivant : il prêche l’hédonisme mais vit une vie bourgeoise et rangée. Il est spectateur — il regarde Dorian se détruire avec le détachement d’un entomologiste observant un insecte. Lord Henry est le personnage le plus brillant du roman (ses aphorismes sont des bijoux littéraires) et le plus dangereux : la parole comme arme de destruction.
Basil HallwardL’art et l’amour sincèreBasil est le seul personnage qui aime Dorian véritablement — pas pour ce qu’il représente mais pour ce qu’il est. Son amour est aussi une obsession esthétique : Dorian est sa muse, son inspiration, la source de tout son art. Basil a « mis trop de lui-même » dans le portrait — ce qui explique peut-être le pouvoir surnaturel de la toile. Basil représente l’art sincère : un art qui naît de l’amour, pas du calcul. Son meurtre par Dorian est la mort de l’art tué par l’esthétisme — la destruction de la beauté authentique par la beauté artificielle.
Sibyl VaneL’innocence détruiteL’actrice qui joue merveilleusement tant qu’elle ne connaît pas l’amour réel — et qui joue mal dès qu’elle aime. Sibyl est le test moral de Dorian : quand elle perd son art, Dorian la rejette (il aimait son talent, pas sa personne). Son suicide est la preuve que les mots ont des conséquences — et la première marque sur le portrait.
James VaneLa justice qui échoueLe frère de Sibyl — un marin simple, brutal, qui jure de venger sa sœur. Il traque Dorian pendant dix-huit ans mais est tué par accident avant de pouvoir le punir. James est la Némésis qui n’aboutit pas — la justice humaine est impuissante face au pacte surnaturel de Dorian.
Alan CampbellLa complicité forcéeL’ancien ami de Dorian — un chimiste brillant, forcé de dissoudre le cadavre de Basil sous la menace d’un chantage. Campbell se suicide peu après — incapable de vivre avec ce qu’il a fait. Il est la preuve que le contact avec Dorian détruit même ceux qui résistent.

🎯 Thèmes

L’art et la morale — l’esthétisme

Le roman pose la question fondamentale du mouvement esthétique (dont Wilde était le chef de file) : l’Art est-il au-dessus de la morale ? La préface affirme que oui — « il n’existe pas de livre moral ou immoral ». Mais le roman lui-même raconte l’histoire d’un homme qui vit selon ce principe et se détruit. Wilde est-il d’accord avec Lord Henry (l’art pour l’art, le plaisir avant tout) ou avec Basil (l’art naît de l’amour et porte une responsabilité morale) ? Le roman ne tranche pas — c’est sa richesse. Wilde est à la fois Lord Henry (l’esthète qui formule des paradoxes brillants) et Basil (l’artiste sincère qui paie de sa vie). Le Portrait de Dorian Gray est un roman qui critique sa propre philosophie.

Le double — le portrait comme conscience

Le portrait est le double de Dorian — son miroir moral. Tant que le portrait est caché, Dorian peut vivre sans conscience (il ne voit pas les conséquences de ses actes). Quand il le regarde, il voit la vérité — et il la fuit. Le thème du double relie le roman à toute une tradition littéraire : L’Étrange Cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde de Stevenson (1886), Le Horla de Maupassant (1887), Le Double de Dostoïevski. Mais Wilde va plus loin : chez Stevenson, Hyde est une créature séparée — chez Wilde, le double est un objet (un tableau), ce qui rend le fantastique plus discret et plus troublant.

L’influence et la corruption

Lord Henry corrompt Dorian par la parole — pas par l’action. Il ne commet aucun crime : il parle, et ses mots font le reste. Wilde montre que l’influence intellectuelle est la forme la plus dangereuse de pouvoir : on peut résister à la violence, mais pas à une idée séduisante bien formulée. Dorian est « empoisonné » par les aphorismes de Lord Henry comme il est « empoisonné » par le livre jaune (À Rebours). Les mots sont des armes — et Wilde, le maître du mot, le sait mieux que personne.

La beauté et la jeunesse — le pacte faustien

Dorian vend son âme pour la jeunesse éternelle — une version moderne du pacte de Faust (Goethe, Marlowe). Mais le prix est plus subtil que chez Faust : Dorian ne brûle pas en enfer — il vit dans un enfer terrestre, fait de solitude, de peur et de dépendance au plaisir. La beauté de Dorian est sa prison : parce qu’il ne vieillit pas, il ne peut pas changer. Il est figé dans sa perfection — tandis que son âme pourrit. Wilde montre que la jeunesse éternelle n’est pas un cadeau mais une malédiction : vieillir, c’est apprendre, mûrir, se transformer — ne pas vieillir, c’est rester un enfant cruel dans un corps parfait.

L’hypocrisie victorienne

Dorian est accepté par la haute société londonienne tant que sa surface est impeccable — beau visage, bonnes manières, nom de famille illustre. Les rumeurs circulent, mais personne ne l’accuse ouvertement : la société victorienne préfère l’apparence à la vérité. Wilde, qui vivait lui-même une double vie (écrivain célèbre en public, homosexuel en secret), dénonce une société qui punit non le vice mais sa visibilité. Tant que Dorian garde son visage de jeune homme, il est intouchable — c’est le portrait (caché, invisible) qui dit la vérité. La société victorienne fonctionne comme Dorian : elle cache ses portraits dans le grenier.

💬 Citations clés

CitationQuiAnalyse
« Il n’existe pas de livre moral ou immoral. Les livres sont bien ou mal écrits. C’est tout. »Préface (Wilde)Le manifeste de l’esthétisme — l’art n’a pas de comptes à rendre à la morale. Mais le roman qui suit cette préface est précisément une histoire de conséquences morales — paradoxe volontaire de Wilde.
« Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y céder. »Lord HenryL’aphorisme le plus célèbre de Wilde — une inversion provocante de la morale chrétienne (« résistez à la tentation »). Lord Henry préfère l’excès à la frustration. Mais le roman montre que céder à toutes les tentations mène à la destruction.
« Quand vous aurez perdu votre beauté, vous aurez tout perdu. »Lord HenryLa phrase qui déclenche le vœu de Dorian — l’idée que la jeunesse est la seule valeur. C’est une philosophie séduisante et mortelle : si la beauté est tout, alors la perte de la beauté est la fin de tout — et Dorian préfère vendre son âme plutôt que de vieillir.
« Chaque portrait peint avec amour est un portrait de l’artiste, pas du modèle. »BasilBasil a mis « trop de lui-même » dans le portrait de Dorian — c’est ce qui rend le tableau vivant. L’art sincère est un acte d’amour — et l’amour rend vulnérable.
« Sans votre art, vous n’êtes rien. »Dorian à SibylLa cruauté résumée en une phrase. Dorian aimait Sibyl comme œuvre d’art, pas comme personne. Quand l’art disparaît, l’amour disparaît — preuve que l’esthétisme poussé à l’extrême détruit l’humain.

✍️ Le style de Wilde — l’aphorisme comme arme

Wilde écrit dans un style unique : une prose élégante et ciselée, saturée d’aphorismes (des phrases courtes, paradoxales, qui inversent les évidences — « l’expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs »). Le roman est aussi un festin sensoriel : les descriptions de parfums, de bijoux, de tissus, de musiques occupent des chapitres entiers (surtout le chapitre 11). Ce style est à la fois la force et la faiblesse du roman : la force, parce que chaque page contient une phrase mémorable ; la faiblesse, parce que Lord Henry parle trop bien — ses aphorismes sont si séduisants que le lecteur risque de se laisser convaincre par le personnage le plus dangereux du roman. Mais c’est peut-être l’effet voulu par Wilde : le lecteur, comme Dorian, est séduit par les mots — et c’est précisément le danger que le roman dénonce.

📝 Pistes de réflexion pour le bac

SujetPistes
Le portrait de Dorian Gray est-il un roman moral ou immoral ?I. Immoral selon la préface (l’art est au-dessus de la morale) / II. Moral par son intrigue (le vice est puni — Dorian meurt) / III. Le roman dépasse l’opposition : il montre que séparer l’art de la morale est une tentation aussi dangereuse que le pacte de Dorian
Quel rôle joue le portrait dans le roman ?I. Le portrait comme conscience (il enregistre les péchés que Dorian refuse de voir) / II. Le portrait comme double (thème du Doppelgänger — Jekyll/Hyde, Horla) / III. Le portrait comme vérité (la société victorienne juge les apparences — le portrait montre la réalité cachée)
Lord Henry est-il le vrai méchant du roman ?I. Oui : il corrompt Dorian par la parole (sans Lord Henry, Dorian serait resté innocent) / II. Non : Dorian est responsable de ses choix (Lord Henry ne l’a pas forcé) / III. Lord Henry est le catalyseur, pas la cause — il révèle ce qui était déjà latent chez Dorian

❓ FAQ

Le Portrait de Dorian Gray est-il au programme ?
Le roman est étudié au lycée (objet d’étude « Le roman et le récit ») et très fréquemment proposé en lecture cursive. Il est aussi au programme de l’option anglais (en VO) et en prépa (lettres et philosophie). Les scènes les plus étudiées : le vœu de Dorian (ch. 2), la rupture avec Sibyl (ch. 7), le meurtre de Basil (ch. 13), la fin (ch. 20).
Le Portrait de Dorian Gray est-il un roman fantastique ?
Oui — le portrait qui vieillit à la place de Dorian est un élément surnaturel inexpliqué (Wilde ne donne aucune explication rationnelle). Mais le fantastique est discret : pas de monstre, pas de magie visible — juste un tableau qui change dans une pièce fermée. Le roman est à la croisée de plusieurs genres : fantastique (le portrait vivant), philosophique (la question de l’art et de la morale), gothique (le secret, le meurtre, la double vie) et social (la satire de la haute société victorienne).
Quel est le « livre empoisonné » que Lord Henry offre à Dorian ?
Wilde ne le nomme jamais explicitement, mais les critiques s’accordent : il s’agit d’À Rebours (1884) de Joris-Karl Huysmans — un roman sur le duc des Esseintes, un aristocrate français décadent qui consacre sa vie aux sensations raffinées (parfums, pierres précieuses, fleurs exotiques). Le livre a réellement existé et a été un texte culte du mouvement décadent. Lors du procès de Wilde (1895), le procureur a tenté de faire identifier le « livre empoisonné » — Wilde a refusé de le nommer.
Pourquoi le roman a-t-il fait scandale en 1890 ?
L’Angleterre victorienne était une société profondément puritaine : la morale officielle condamnait le plaisir, l’hédonisme, et surtout l’homosexualité (crime puni de prison). Le roman de Wilde célèbre la beauté masculine, décrit une relation ambiguë entre Basil et Dorian (que les critiques ont lue comme homosexuelle), et proclame la supériorité du plaisir sur la morale. Les critiques ont accusé Wilde d’écrire un livre « corrupteur ». Cinq ans plus tard, le roman a été utilisé comme preuve lors du procès de Wilde pour homosexualité — un des moments les plus injustes de l’histoire littéraire.
Dorian Gray est-il un personnage sympathique ?
C’est la question la plus intéressante du roman. Dorian est séduisant (par sa beauté, par son charme) mais moralement monstrueux (il détruit tout ce qu’il touche — Sibyl, Basil, Alan Campbell, des dizaines de jeunes gens anonymes). Wilde ne rend jamais Dorian complètement antipathique — le lecteur est fasciné par lui comme les personnages du roman le sont. Cette fascination est le piège du roman : si le lecteur « aime » Dorian malgré ses crimes, c’est la preuve que la beauté peut aveugler la morale — exactement la thèse du livre.