📝 Les Mots — Jean-Paul Sartre

Fiche de lecture complète — Résumé, thèmes et analyse de l’autobiographie intellectuelle de Sartre

📇 Auteur
Jean-Paul Sartre (1905–1980)
📅 Publication
1964 (Gallimard)
📚 Genre
Autobiographie
🏛️ Mouvement
Existentialisme
📐 Structure
2 parties : « Lire » et « Écrire »
⏳ Période couverte
L’enfance de Sartre (1905–1916, environ)
🏆 Prix Nobel
Sartre refuse le Nobel de littérature 1964 — l’année de publication des Mots
📌 L’essentiel : Les Mots est l’autobiographie de Sartre — mais une autobiographie paradoxale. Sartre y raconte son enfance chez son grand-père maternel Charles Schweitzer (grand-oncle d’Albert Schweitzer), la découverte de la lecture puis de l’écriture, et la naissance de sa vocation littéraire. Mais au lieu de célébrer cette vocation (comme le ferait une autobiographie classique), Sartre la démonte impitoyablement : il montre que son désir d’écrire était une illusion, un « mandat » inventé pour donner un sens à une existence contingente. L’enfant qui se croyait destiné à être un grand écrivain était un petit bourgeois qui se racontait des histoires. Les Mots est une anti-autobiographie — un texte où l’auteur règle ses comptes avec lui-même, avec la littérature, et avec la notion même de « vocation ».

📖 1. Résumé

Première partie — « Lire »

Sartre naît en 1905 à Paris. Son père, Jean-Baptiste Sartre, officier de marine, meurt en 1906 — Sartre a quinze mois. Il ne connaîtra jamais son père. Sa mère, Anne-Marie, retourne vivre chez ses parents, les Schweitzer, à Meudon puis à Paris. Le petit Jean-Paul est élevé par son grand-père Charles Schweitzer, professeur d’allemand à la Sorbonne — un patriarche barbu, théâtral, qui adore son petit-fils et lui donne accès à une immense bibliothèque.

L’enfant découvre les livres avant de savoir lire : il les touche, les sent, les feuillette. Puis il apprend à lire — et c’est la révélation. Les mots deviennent son monde. Il dévore les classiques (Corneille, Hugo, Flaubert), les romans d’aventures (Jules Verne, Alexandre Dumas), les encyclopédies. La lecture remplace la réalité : l’enfant Sartre vit dans les livres plus que dans le monde.

Sartre analyse cette enfance avec une lucidité impitoyable. Il n’était pas un enfant heureux — il était un enfant qui jouait la comédie. Sans père, sans identité propre, il était un « enfant de vitrine » que les adultes exposaient et cajolaient. Le grand-père le traitait en « merveille » ; la mère le protégeait ; les visiteurs l’admiraient. Mais derrière cette façade, Sartre sentait un vide : il n’avait aucune raison d’exister. Les livres comblaient ce vide — ils donnaient un sens à une existence contingente.

Deuxième partie — « Écrire »

De la lecture, Sartre passe à l’écriture. À huit ans, il commence à écrire des récits d’aventures — des imitations de ses lectures (batailles, héros, exploits). Le grand-père l’encourage. L’enfant se convainc qu’il est « destiné » à devenir écrivain. C’est ce que Sartre appelle le « mandat » : l’illusion que l’on est né pour écrire, que la littérature est une mission sacrée, que l’écrivain est un être supérieur.

Sartre démonte cette illusion avec une férocité jubilatoire. L’enfant qui se croyait « appelé » par la littérature était simplement un petit bourgeois sans père qui cherchait une justification d’exister. L’écriture n’était pas une vocation — c’était une névrose, une tentative de combler le vide existentiel par la production de mots. « Je confondis les choses avec leurs noms : c’est croire. »

Le texte se termine par une réflexion rétrospective : Sartre reconnaît que la « névrose littéraire » de son enfance l’a effectivement conduit à devenir écrivain — mais il refuse d’en faire une gloire. « Que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. » La littérature n’est pas une mission sacrée — c’est un travail, aussi contingent que n’importe quel autre.

🎯 2. Thèmes principaux

La mauvaise foi de l’enfant

Sartre applique à sa propre enfance le concept de mauvaise foi (développé dans L’Être et le Néant). L’enfant Sartre se ment à lui-même : il « joue » le rôle de l’enfant prodige pour plaire aux adultes, il se convainc d’avoir une mission littéraire pour échapper à la contingence. Ce qui est fascinant, c’est que Sartre se montre lui-même en flagrant délit de mauvaise foi — il est à la fois le sujet et le juge de sa propre illusion.

L’absence du père

La mort du père est le fait fondateur. Sartre écrit : « La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie : elle rendit ma mère à ses chaînes et me donna la liberté. » Sans père, Sartre n’a pas de surmoi (au sens freudien) — pas d’autorité, pas de modèle, pas de destin. Cette absence est à la fois une liberté (personne ne lui dit quoi faire) et un vide (personne ne lui dit qui il est). L’écriture comble ce vide — elle invente une identité que la biologie n’a pas fournie.

La littérature comme illusion et comme salut

Sartre est pris dans une contradiction : il démystifie la littérature (ce n’est pas une vocation sacrée, c’est une névrose bourgeoise) tout en utilisant la littérature pour se démystifier (Les Mots est un chef-d’œuvre littéraire). La littérature est à la fois le mal (l’illusion) et le remède (la lucidité). C’est le paradoxe de toute autobiographie critique : l’outil de la démystification est lui-même mystificateur.

✍️ 3. Style

L’ironie autobiographique

Les Mots est écrit dans un style d’une brillance sarcastique — des phrases acérées, des formules assassines, un humour noir constant. Sartre se moque de l’enfant qu’il a été avec la même cruauté qu’il met à analyser les « salauds » de La Nausée. Le résultat est une autobiographie qui refuse l’attendrissement — pas de nostalgie, pas de complaisance, juste une intelligence en action.

La phrase sartrienne

Sartre manie l’alexandrin de la prose : des phrases longues, complexes, dont la chute est toujours inattendue et souvent drôle. « Je n’avais pas de vrai père : c’est un trait qui m’a permis de me former plus vite que la plupart des autres enfants. » L’ironie est permanente — chaque phrase dit le contraire de ce qu’elle semble dire.

📝 4. Exercices

Exercice 1 — Commentaire guidé

Sujet : Comment Sartre déconstruit-il le mythe de la vocation littéraire dans « Écrire » ?

Corrigé synthétique : Sartre montre que la « vocation littéraire » de l’enfant est une construction sociale : le grand-père l’encourage, la mère l’admire, les visiteurs l’applaudissent — l’enfant intériorise ces attentes et se convainc d’être « destiné » à écrire. Mais cette vocation n’est pas innée : elle est le produit d’un milieu (la bibliothèque bourgeoise), d’un manque (l’absence du père) et d’une stratégie inconsciente (combler le vide existentiel). Sartre applique à lui-même l’analyse existentialiste : il n’y a pas d’essence (de vocation) qui précède l’existence — il n’y a que des choix, conditionnés par l’environnement et la mauvaise foi.
Exercice 2 — Dissertation

Sujet : Les Mots sont-ils une autobiographie ou une anti-autobiographie ?

Corrigé synthétique : Les Mots respectent le pacte autobiographique (Sartre raconte sa propre enfance, à la première personne, avec des faits vérifiables). Mais ils le subvertissent de l’intérieur : au lieu de célébrer l’enfance comme un temps de formation positive, Sartre la démonte comme un tissu d’illusions et de mauvaise foi. L’autobiographie classique dit « voici comment je suis devenu ce que je suis » avec gratitude ; Les Mots dit « voici comment je me suis menti à moi-même » avec ironie. C’est une autobiographie qui refuse d’être un monument au moi — et qui devient, par cette refus même, l’un des plus grands textes autobiographiques du XXe siècle.

❓ 5. Questions fréquentes

Pourquoi Sartre a-t-il refusé le prix Nobel ?
En octobre 1964, quelques mois après la publication des Mots, Sartre reçoit le prix Nobel de littérature — et le refuse. C’est le seul lauréat à avoir volontairement décliné le prix. Ses raisons : il refuse toute distinction institutionnelle, il ne veut pas être « récupéré » par l’establishment, et il estime que l’écrivain ne doit pas se transformer en institution. Le refus est cohérent avec la thèse des Mots : la littérature n’est pas une vocation sacrée qui mérite des prix — c’est un travail comme un autre.
Les Mots sont-ils fiables historiquement ?
Partiellement. Sartre reconstruit son enfance de manière sélective et tendancieuse : il accentue le ridicule de sa famille, dramatise sa solitude, simplifie les événements. Certains biographes ont montré que l’enfance de Sartre n’était pas aussi isolée ni aussi comique qu’il la décrit. Les Mots ne sont pas un document historique mais une reconstruction littéraire — une autobiographie qui utilise les techniques du roman pour créer un récit cohérent et mordant.
Quel est le lien entre Les Mots et Les Confessions de Rousseau ?
Les deux textes sont des autobiographies intellectuelles qui racontent comment un enfant devient écrivain. Mais les approches sont opposées. Rousseau écrit pour se justifier — il veut montrer que son cœur est bon malgré ses erreurs. Sartre écrit pour se déconstruire — il veut montrer que sa vocation littéraire était une illusion bourgeoise. Rousseau est sincère et pathétique ; Sartre est ironique et impitoyable. Les Mots sont une anti-Confessions : au lieu de se mettre à nu pour être aimé, Sartre se met à nu pour être jugé — par lui-même, sans indulgence.