📝 Les Mots — Jean-Paul Sartre
Fiche de lecture complète — Résumé, thèmes et analyse de l’autobiographie intellectuelle de Sartre
📖 1. Résumé
Première partie — « Lire »
Sartre naît en 1905 à Paris. Son père, Jean-Baptiste Sartre, officier de marine, meurt en 1906 — Sartre a quinze mois. Il ne connaîtra jamais son père. Sa mère, Anne-Marie, retourne vivre chez ses parents, les Schweitzer, à Meudon puis à Paris. Le petit Jean-Paul est élevé par son grand-père Charles Schweitzer, professeur d’allemand à la Sorbonne — un patriarche barbu, théâtral, qui adore son petit-fils et lui donne accès à une immense bibliothèque.
L’enfant découvre les livres avant de savoir lire : il les touche, les sent, les feuillette. Puis il apprend à lire — et c’est la révélation. Les mots deviennent son monde. Il dévore les classiques (Corneille, Hugo, Flaubert), les romans d’aventures (Jules Verne, Alexandre Dumas), les encyclopédies. La lecture remplace la réalité : l’enfant Sartre vit dans les livres plus que dans le monde.
Sartre analyse cette enfance avec une lucidité impitoyable. Il n’était pas un enfant heureux — il était un enfant qui jouait la comédie. Sans père, sans identité propre, il était un « enfant de vitrine » que les adultes exposaient et cajolaient. Le grand-père le traitait en « merveille » ; la mère le protégeait ; les visiteurs l’admiraient. Mais derrière cette façade, Sartre sentait un vide : il n’avait aucune raison d’exister. Les livres comblaient ce vide — ils donnaient un sens à une existence contingente.
Deuxième partie — « Écrire »
De la lecture, Sartre passe à l’écriture. À huit ans, il commence à écrire des récits d’aventures — des imitations de ses lectures (batailles, héros, exploits). Le grand-père l’encourage. L’enfant se convainc qu’il est « destiné » à devenir écrivain. C’est ce que Sartre appelle le « mandat » : l’illusion que l’on est né pour écrire, que la littérature est une mission sacrée, que l’écrivain est un être supérieur.
Sartre démonte cette illusion avec une férocité jubilatoire. L’enfant qui se croyait « appelé » par la littérature était simplement un petit bourgeois sans père qui cherchait une justification d’exister. L’écriture n’était pas une vocation — c’était une névrose, une tentative de combler le vide existentiel par la production de mots. « Je confondis les choses avec leurs noms : c’est croire. »
Le texte se termine par une réflexion rétrospective : Sartre reconnaît que la « névrose littéraire » de son enfance l’a effectivement conduit à devenir écrivain — mais il refuse d’en faire une gloire. « Que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. » La littérature n’est pas une mission sacrée — c’est un travail, aussi contingent que n’importe quel autre.
🎯 2. Thèmes principaux
La mauvaise foi de l’enfant
Sartre applique à sa propre enfance le concept de mauvaise foi (développé dans L’Être et le Néant). L’enfant Sartre se ment à lui-même : il « joue » le rôle de l’enfant prodige pour plaire aux adultes, il se convainc d’avoir une mission littéraire pour échapper à la contingence. Ce qui est fascinant, c’est que Sartre se montre lui-même en flagrant délit de mauvaise foi — il est à la fois le sujet et le juge de sa propre illusion.
L’absence du père
La mort du père est le fait fondateur. Sartre écrit : « La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie : elle rendit ma mère à ses chaînes et me donna la liberté. » Sans père, Sartre n’a pas de surmoi (au sens freudien) — pas d’autorité, pas de modèle, pas de destin. Cette absence est à la fois une liberté (personne ne lui dit quoi faire) et un vide (personne ne lui dit qui il est). L’écriture comble ce vide — elle invente une identité que la biologie n’a pas fournie.
La littérature comme illusion et comme salut
Sartre est pris dans une contradiction : il démystifie la littérature (ce n’est pas une vocation sacrée, c’est une névrose bourgeoise) tout en utilisant la littérature pour se démystifier (Les Mots est un chef-d’œuvre littéraire). La littérature est à la fois le mal (l’illusion) et le remède (la lucidité). C’est le paradoxe de toute autobiographie critique : l’outil de la démystification est lui-même mystificateur.
✍️ 3. Style
L’ironie autobiographique
Les Mots est écrit dans un style d’une brillance sarcastique — des phrases acérées, des formules assassines, un humour noir constant. Sartre se moque de l’enfant qu’il a été avec la même cruauté qu’il met à analyser les « salauds » de La Nausée. Le résultat est une autobiographie qui refuse l’attendrissement — pas de nostalgie, pas de complaisance, juste une intelligence en action.
La phrase sartrienne
Sartre manie l’alexandrin de la prose : des phrases longues, complexes, dont la chute est toujours inattendue et souvent drôle. « Je n’avais pas de vrai père : c’est un trait qui m’a permis de me former plus vite que la plupart des autres enfants. » L’ironie est permanente — chaque phrase dit le contraire de ce qu’elle semble dire.
📝 4. Exercices
Sujet : Comment Sartre déconstruit-il le mythe de la vocation littéraire dans « Écrire » ?
Sujet : Les Mots sont-ils une autobiographie ou une anti-autobiographie ?
