🎭 Les Mouches — Jean-Paul Sartre

Fiche de lecture complète — Résumé, personnages, thèmes et analyse du drame existentialiste de Sartre

📇 Auteur
Jean-Paul Sartre (1905–1980)
📅 Création
3 juin 1943, Théâtre de la Cité (Paris occupé)
📚 Genre
Drame en 3 actes — réécriture du mythe d’Oreste
🏛️ Mouvement
Existentialisme / Théâtre engagé
📐 Source
Eschyle (Les Choéphores), Sophocle (Électre), Euripide
🔑 Thème central
La liberté : l’homme est libre, même sous l’oppression — refuser le repentir imposé
🌍 Contexte
Créée sous l’Occupation allemande — lecture allégorique de la France de Vichy
📌 L’essentiel : Les Mouches est la première pièce de théâtre de Sartre, créée en pleine Occupation (1943). Sartre réécrit le mythe grec d’Oreste pour en faire un drame existentialiste et politique. Oreste revient à Argos, sa ville natale, quinze ans après le meurtre de son père Agamemnon par sa mère Clytemnestre et son amant Égisthe. Il trouve une ville écrasée par la culpabilité : les habitants se repentent sans cesse, terrorisés par les mouches (symbole des Érinyes/Furies) et par Jupiter. Oreste choisit de tuer Égisthe et Clytemnestre — non par vengeance mais par un acte de liberté : il refuse le repentir, assume son crime, et libère Argos de la tyrannie de la culpabilité. La pièce est un appel voilé à la Résistance : refuser la soumission, agir, assumer ses actes.

📖 1. Résumé acte par acte

Acte I — Le retour d’Oreste

Oreste, accompagné de son Pédagogue (un précepteur sceptique), arrive à Argos incognito. La ville est envahie de mouches grasses et noires — symboles du remords qui ronge la population. Égisthe, l’usurpateur, règne par la peur et la culpabilité : il a instauré une fête annuelle des Morts où la ville entière se flagelle de repentir pour le meurtre d’Agamemnon. Le peuple se vautre dans la honte.

Oreste rencontre Électre, sa sœur, devenue servante dans le palais. Elle est la seule à refuser le repentir — elle hait Égisthe et Clytemnestre, rêve de vengeance. Jupiter (Zeus) apparaît sous un déguisement humain : il tente de dissuader Oreste d’agir. Jupiter a besoin que les hommes restent soumis par la culpabilité — la religion est un instrument de pouvoir.

Acte II — Le meurtre

Lors de la cérémonie des Morts, Électre défie publiquement Égisthe en refusant le repentir. Oreste, d’abord hésitant (il est « libre » mais cette liberté est vide — il n’a aucun lien, aucune attache), prend sa décision : il tuera Égisthe et Clytemnestre. Ce n’est pas un acte de vengeance (il ne connaît pas son père) mais un acte de liberté : il choisit de s’engager, de se lier à Argos par un acte irréversible.

Oreste et Électre pénètrent dans le palais. Oreste tue Égisthe (qui accepte la mort avec lassitude — il est fatigué de régner par la peur) puis Clytemnestre. Le double meurtre est accompli. Les mouches — les Érinyes — se jettent sur Oreste et Électre.

Acte III — La liberté assumée

Oreste et Électre se réfugient dans le temple d’Apollon, assiégés par les Érinyes. Électre craque : elle regrette le meurtre, accepte le repentir, se soumet à Jupiter. Elle rejoint le camp de la culpabilité — elle n’était pas assez forte pour assumer sa liberté.

Jupiter offre à Oreste le même marché : repentir en échange du pardon. Oreste refuse. Dans un face-à-face philosophique avec Jupiter, il affirme que l’homme est libre — que les dieux n’ont pas de pouvoir sur un homme qui se sait libre. Jupiter révèle qu’il a besoin de la culpabilité humaine pour exister : « La peur et le sacré, voilà les armes des dieux. »

Oreste sort du temple et s’adresse au peuple d’Argos. Il assume son crime sans remords, prend sur lui toutes les mouches de la ville (il devient le « porteur de culpabilité » — un Christ inversé) et quitte Argos, libre, seul, poursuivi par les Érinyes mais non soumis.

💡 Argos = la France de Vichy : la pièce est créée en juin 1943, en pleine Occupation. Le public de l’époque comprend l’allégorie : Argos est la France occupée, Égisthe est le régime de Vichy (qui gouverne par la culpabilité et la soumission), Jupiter est l’occupant allemand (le pouvoir suprême), les mouches sont le repentir imposé par la propagande vichyste. Le message de Sartre : refusez le repentir, agissez, résistez. La censure allemande n’a pas compris — la pièce n’a pas été interdite.

👥 2. Personnages principaux

PersonnageRôleFonction
OresteFils d’Agamemnon, revenu à ArgosLe héros existentialiste — il est « libre » mais sa liberté est d’abord vide ; il la remplit par un acte (le meurtre) qu’il assume sans repentir.
ÉlectreSœur d’Oreste, servante au palaisLa révolte qui échoue — elle rêve de vengeance mais ne supporte pas le poids de la liberté. Elle se soumet au repentir.
Jupiter (Zeus)Roi des dieuxLe pouvoir divin comme instrument de domination — il a besoin de la culpabilité humaine pour exister. Figure de l’oppresseur.
ÉgistheUsurpateur, assassin d’AgamemnonLe tyran fatigué — il règne par la peur mais est lui-même prisonnier de son régime. Il accueille la mort comme une libération.
ClytemnestreMère d’Oreste, complice d’ÉgistheLa culpabilité intériorisée — elle vit dans le remords mais refuse de le dépasser.

🎯 3. Thèmes principaux

La liberté existentialiste

Oreste incarne la thèse centrale de l’existentialisme sartrien : l’homme est condamné à être libre. Personne — ni les dieux, ni la société, ni la nature — ne peut décider à sa place. Mais cette liberté est un fardeau : elle implique la responsabilité totale de ses actes, sans excuse, sans pardon, sans repentir. Oreste tue et assume — il refuse de se repentir, refusant ainsi de se soumettre à un ordre moral extérieur.

Le refus du repentir

Le repentir, dans la pièce, est un instrument de domination. Jupiter et Égisthe maintiennent le peuple d’Argos dans la soumission par la culpabilité. Se repentir, c’est accepter le jugement d’un autre — c’est renoncer à sa liberté. Oreste refuse le repentir non pas parce qu’il nie la gravité de son acte, mais parce qu’il refuse que quiconque — même un dieu — lui dise quoi penser de ses actes.

L’engagement

Oreste arrive à Argos sans attaches — il est « libre » mais sa liberté est abstraite, vide. Le meurtre d’Égisthe est le moment où Oreste transforme sa liberté en engagement : il se lie à Argos, il assume les conséquences de son acte, il se donne une identité. Sartre montre que la liberté sans engagement est stérile — il faut agir pour être libre.

📝 4. Exercices

Exercice 1 — Commentaire guidé

Sujet : Le face-à-face entre Oreste et Jupiter (acte III) : en quoi cette scène illustre-t-elle la philosophie existentialiste ?

Corrigé synthétique : Le face-à-face Oreste/Jupiter est le moment où la philosophie existentialiste s’exprime le plus directement. Jupiter affirme que l’ordre du monde repose sur la soumission des hommes — la culpabilité est le ciment social. Oreste répond que l’homme libre échappe au pouvoir des dieux : « Je suis ma liberté. » La scène inverse le rapport de force traditionnel entre l’humain et le divin : ce n’est plus l’homme qui a besoin de Dieu, mais Dieu qui a besoin de la soumission des hommes pour exister. Sartre dramatise ainsi l’athéisme existentialiste : si Dieu existe mais que l’homme est libre, alors Dieu est impuissant. La liberté humaine est plus forte que le pouvoir divin.
Exercice 2 — Dissertation

Sujet : Les Mouches sont-elles une pièce de théâtre engagé ?

Corrigé synthétique : Oui, à double titre. D’abord, la pièce est un appel voilé à la Résistance sous l’Occupation : Argos est la France soumise, Oreste est le résistant qui refuse la collaboration. Ensuite, la pièce est engagée au sens existentialiste : elle défend la thèse que l’homme doit s’engager par ses actes pour être libre — la liberté abstraite est vide. Mais l’engagement sartrien est ambigu : Oreste libère Argos en tuant, et le peuple ne le suit pas (il reste soumis). La pièce montre que l’engagement est nécessaire mais que son résultat est incertain — la liberté n’est pas une garantie de bonheur.

❓ 5. Questions fréquentes

Les Mouches ont-elles été censurées pendant l’Occupation ?
Non, et c’est remarquable. La pièce a été créée le 3 juin 1943 au Théâtre de la Cité (ancien Théâtre Sarah-Bernhardt, rebaptisé par les nazis). La censure allemande n’a pas compris l’allégorie politique — elle a vu une réécriture du mythe grec, pas un appel à la Résistance. Le public français, lui, a parfaitement compris. La pièce n’a pas été un grand succès public (le sujet mythologique rebutait) mais elle a marqué l’histoire du théâtre engagé.
Quelle est la différence entre Les Mouches et Huis clos ?
Les deux pièces explorent la liberté existentialiste mais sous des angles opposés. Les Mouches montrent un héros qui conquiert sa liberté par l’action (Oreste agit et s’affranchit). Huis clos (1944) montre des personnages prisonniers de leur mauvaise foi (ils refusent d’assumer leur liberté et se torturent mutuellement). Les Mouches sont une pièce d’espoir (la liberté est possible) ; Huis clos est une pièce de constat (la plupart des hommes fuient la liberté).
Que symbolisent les mouches ?
Les mouches ont une double signification. Dans le mythe grec, ce sont les Érinyes (Furies) — les déesses de la vengeance qui poursuivent les criminels. Dans la pièce de Sartre, elles symbolisent la culpabilité imposée — le remords collectif entretenu par le pouvoir pour maintenir le peuple dans la soumission. Les mouches disparaissent quand Oreste assume son acte sans repentir : la culpabilité n’a de pouvoir que sur ceux qui l’acceptent.