📖 Trois Contes — Gustave Flaubert

Fiche de lecture complète — Un cœur simple, La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias : résumé, analyse et thèmes

📇 Auteur
Gustave Flaubert (1821–1880)
📅 Publication
1877
📚 Genre
Recueil de trois nouvelles (contes)
🏛️ Mouvement
Réalisme (Un cœur simple) / Merveilleux médiéval (Saint Julien) / Récit biblique (Hérodias)
📐 Contenu
3 récits : Un cœur simple, La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias
🔑 Thème commun
La sainteté — trois figures de sainteté à travers trois époques
📌 L’essentiel : Trois Contes est le dernier recueil publié par Flaubert — et peut-être son œuvre la plus parfaite. Trois récits brefs, trois époques, trois formes de sainteté : une servante normande du XIXe siècle qui meurt en confondant un perroquet empaillé avec le Saint-Esprit (Un cœur simple), un chasseur médiéval qui tue ses parents et se rachète par la charité (La Légende de saint Julien), et le festin où Salomé obtient la tête de Jean-Baptiste (Hérodias). Le recueil inverse la chronologie (du XIXe siècle à l’Antiquité) et forme un triptyque sur la foi, le sacrifice et la grâce — écrit par un homme qui ne croyait en rien. C’est l’une des œuvres les plus étudiées de Flaubert au lycée et en prépa.

🏛️ 1. Contexte

En 1875, Flaubert traverse la pire crise de sa vie. Sa nièce Caroline a ruiné la famille par de mauvais investissements. Flaubert, qui a sacrifié sa fortune pour la sauver, est au bord de la faillite. Il est seul (ses amis sont morts ou dispersés), déprimé, incapable d’écrire. Son ami George Sand lui suggère d’écrire un texte simple et touchant — quelque chose qui émeuve au lieu de provoquer.

Flaubert commence Un cœur simple — et découvre que la simplicité est plus difficile que la complexité. Il lui faudra deux ans pour achever les trois contes. Le recueil paraît en 1877. C’est le dernier livre publié de son vivant (il meurt en 1880, laissant Bouvard et Pécuchet inachevé). Les critiques sont unanimes : Trois Contes est un chef-d’œuvre absolu.

❤️ 2. Un cœur simple — Résumé

L’histoire

Félicité est une servante normande qui entre au service de Mme Aubain, une veuve bourgeoise de Pont-l’Évêque, à l’âge de dix-huit ans. Elle y restera cinquante ans — toute sa vie. Félicité est pauvre, illettrée, dévouée corps et âme. Elle n’a rien à elle : ni argent, ni maison, ni famille.

Sa vie est une succession de pertes. Jeune fille, elle a aimé un garçon, Théodore, qui l’a abandonnée pour épouser une vieille femme riche. Elle reporte son amour sur les enfants de Mme Aubain — Paul et Virginie — qui grandissent et l’oublient. Elle aime son neveu Victor, un marin qui meurt de la fièvre jaune à La Havane. Elle aime Virginie, qui meurt de tuberculose à quatorze ans. Elle aime Mme Aubain, qui meurt à son tour.

Après toutes ces pertes, il ne reste à Félicité qu’un perroquet — Loulou, un ara vert offert par un voisin. Elle s’y attache passionnément. Quand Loulou meurt, elle le fait empailler et l’installe dans sa chambre, à côté d’une image du Saint-Esprit. Peu à peu, dans son esprit vieillissant, le perroquet empaillé et le Saint-Esprit se confondent. La colombe de Dieu et le perroquet de Félicité deviennent un seul et même être.

À la fin du récit, Félicité est vieille, sourde, presque aveugle. Elle meurt pendant la procession de la Fête-Dieu, alors que les fidèles passent devant sa fenêtre. Son dernier souffle est accompagné d’une vision : « elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête. » Le Saint-Esprit est venu la chercher — sous la forme d’un perroquet.

💡 Le perroquet et le Saint-Esprit : la scène finale d’Un cœur simple est l’une des plus débattues de la littérature française. Flaubert se moque-t-il de la naïveté de Félicité (l’ironie) ou la célèbre-t-il (la tendresse) ? Les deux lectures coexistent — et c’est ce qui fait la grandeur du texte. Flaubert, athée, écrit avec une compassion absolue sur une femme qui confond un oiseau empaillé avec Dieu. Il ne juge pas. Il montre. Et ce qu’il montre est à la fois ridicule et bouleversant.

⚔️ 3. La Légende de saint Julien l’Hospitalier — Résumé

L’histoire

Julien naît dans un château médiéval. Deux prophéties contradictoires entourent sa naissance : un ermite prédit qu’il sera un saint, un vieux mendiant prédit qu’il appartiendra à une famille impériale. L’enfant grandit et développe une passion pour la chasse — une passion qui devient obsession, puis frénésie meurtrière. Il tue tout ce qui bouge : cerfs, sangliers, oiseaux, lièvres. Un jour, un grand cerf, transpercé par ses flèches, se retourne et lui lance une malédiction : « Maudit ! Maudit ! Maudit ! Un jour, tu assassineras ton père et ta mère ! »

Terrifié, Julien quitte le château et s’en va par le monde. Il devient un guerrier célèbre, combat les infidèles, libère des royaumes, et épouse la fille d’un empereur. Mais la prophétie le hante. Un jour, en son absence, ses parents — vieillis, errants — arrivent à son château. Sa femme les accueille et les fait dormir dans le lit conjugal. Julien, rentrant de nuit, trouve deux corps dans son lit et, croyant à un adultère, les tue tous les deux. Il découvre qu’il a assassiné son père et sa mère.

Brisé, Julien part en pénitence. Il devient passeur sur un fleuve, aidant les voyageurs à traverser. Une nuit, un lépreux appelle à l’aide. Julien le fait traverser, le couche dans son lit, le réchauffe de son corps. Le lépreux se transforme en Christ — et emporte Julien vers le ciel. Julien est devenu saint.

👑 4. Hérodias — Résumé

L’histoire

Le récit se situe en Palestine au Ier siècle, dans la forteresse de Machaerous. Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, a répudié sa première femme pour épouser Hérodias, sa belle-sœur — un mariage incestueux selon la loi juive. Le prophète Iaokanann (Jean-Baptiste) dénonce cette union depuis sa prison souterraine, avec une violence verbale terrifiante.

Hérodias veut la mort d’Iaokanann. Hérode hésite — il craint le peuple, qui vénère le prophète. Lors d’un grand banquet réunissant les dignitaires romains, juifs et arabes, Hérodias fait danser sa fille Salomé. La danse est si envoûtante qu’Hérode, subjugué, promet à Salomé tout ce qu’elle voudra. Salomé, soufflée par sa mère, demande la tête d’Iaokanann.

La tête est apportée sur un plateau. Le récit se clôt sur le départ de trois hommes qui emportent la tête vers la Galilée — vers le Christ. Le conte s’achève là où le christianisme commence.

🎯 5. Thèmes principaux

La sainteté

Les trois contes sont trois variations sur la sainteté. Félicité atteint la grâce par l’amour simple (elle donne tout sans rien demander). Julien atteint la grâce par le péché et la pénitence (il tue et se rachète). Iaokanann atteint la grâce par le sacrifice (il meurt pour la vérité). Trois chemins vers le divin — dans un recueil écrit par un auteur athée.

Le sacrifice et la perte

Chaque conte est une histoire de perte. Félicité perd tout ce qu’elle aime — amant, enfants, perroquet. Julien perd ses parents en les tuant. Iaokanann perd sa tête. Mais chaque perte mène à une forme de transfiguration : le perroquet devient le Saint-Esprit, le lépreux devient le Christ, la tête coupée annonce le christianisme.

Le triptyque inversé

Les trois contes forment un triptyque chronologiquement inversé : le XIXe siècle (Un cœur simple), le Moyen Âge (Saint Julien), l’Antiquité biblique (Hérodias). Ce mouvement à rebours dans le temps est aussi un mouvement vers les origines du sacré : de la foi naïve d’une servante à la naissance du christianisme. Flaubert remonte aux sources de la croyance — non pas pour la célébrer, mais pour en comprendre le mécanisme.

✍️ 6. Style et procédés

Trois styles pour trois époques

Flaubert adapte son écriture à chaque conte. Un cœur simple est écrit dans un style sobre et réaliste — des phrases courtes, un vocabulaire simple, qui mime la simplicité de Félicité. Saint Julien adopte le style du vitrail médiéval — des couleurs vives, des scènes successives, un ton de légende. Hérodias est baroque et somptueux — accumulation de détails archéologiques, phrases longues, éclat des bijoux et des costumes. Trois contes, trois époques, trois musiques.

L’impersonnalité flaubertienne

Flaubert ne commente jamais. Dans Un cœur simple, il ne dit pas « Félicité était admirable » ni « Félicité était ridicule » — il montre une femme qui confond un perroquet avec le Saint-Esprit, et laisse le lecteur décider. Cette impersonnalité — « l’auteur dans son œuvre doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part » — atteint dans les Trois Contes sa perfection.

📝 7. Exercices

Exercice 1 — Commentaire guidé

Sujet : Comment Flaubert construit-il le personnage de Félicité dans Un cœur simple ?

Plan proposé :

I. Un personnage défini par le manque (pas de famille, pas d’éducation, pas de propriété — Félicité est le degré zéro du personnage romanesque)
II. Un personnage défini par l’amour (chaque perte est remplacée par un nouvel objet d’amour — jusqu’au perroquet)
III. Un personnage transfiguré (la confusion finale perroquet/Saint-Esprit n’est pas une erreur mais une grâce — Flaubert donne à la simplicité de Félicité une dimension mystique)

Corrigé synthétique : Félicité est le personnage le plus dépouillé de toute l’œuvre de Flaubert — une femme sans nom de famille, sans éducation, sans biens, définie uniquement par sa capacité à aimer. Flaubert construit le personnage par soustraction : chaque chapitre lui retire quelqu’un (Théodore, Victor, Virginie, Mme Aubain), jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un perroquet empaillé. Mais cette soustraction produit paradoxalement une ascension spirituelle : moins Félicité possède, plus elle s’approche du sacré. La scène finale — le perroquet devenu Saint-Esprit — est le moment où Flaubert, l’athée, reconnaît que la foi simple est peut-être la seule forme de grandeur humaine qui ne soit pas une illusion.
Exercice 2 — Dissertation

Sujet : Les Trois Contes forment-ils un triptyque cohérent ou trois récits indépendants ?

Corrigé synthétique : Les trois récits sont à la fois indépendants (trois époques, trois personnages, trois styles) et profondément unis. Le fil conducteur est la question de la sainteté : comment un être humain accède-t-il au sacré ? Par l’amour naïf (Félicité), par le crime et la pénitence (Julien), par le martyre (Iaokanann). La chronologie inversée (XIXe siècle → Moyen Âge → Antiquité) crée un mouvement de remontée vers les origines de la foi chrétienne. Chaque conte éclaire les deux autres : Félicité est une sainte moderne sans le savoir, Julien est un pécheur médiéval racheté, Iaokanann est le prophète originel sacrifié. Le triptyque est une méditation complète sur le sacré — écrite par un homme qui n’y croyait pas.

❓ 8. Questions fréquentes

Quel est le conte le plus connu des Trois Contes ?
Un cœur simple est de loin le plus lu et le plus étudié — c’est l’un des textes les plus commentés de la littérature française, au programme de nombreuses classes de première et de prépa. Le personnage de Félicité et la scène du perroquet sont devenus des références incontournables. Saint Julien est aussi étudié (pour la question du merveilleux), tandis qu’Hérodias est plus rare au programme mais admiré des spécialistes.
Flaubert croyait-il en Dieu ?
Non. Flaubert était athée — ou au mieux agnostique. Il considérait les religions comme des illusions humaines. Ce qui rend les Trois Contes fascinants, c’est que cet athée écrit trois récits sur la sainteté avec une compassion qui ne se distingue pas de la foi. Flaubert ne croit pas au Saint-Esprit — mais il croit à l’amour de Félicité pour son perroquet, et il le traite avec un respect total. La grandeur de Flaubert est là : il peut écrire sur la foi sans la partager, en la montrant comme une vérité humaine (sinon divine).
Quel est le lien entre Un cœur simple et Madame Bovary ?
Les deux textes sont des portraits de femmes normandes — mais tout les oppose. Emma Bovary rêve de grandeur et s’autodétruit par ses illusions romanesques (voir notre résumé). Félicité ne rêve de rien et trouve la grâce dans la simplicité. Emma est éduquée, ambitieuse, malheureuse ; Félicité est illettrée, modeste, et atteint une forme de paix. Flaubert, en écrivant Un cœur simple vingt ans après Madame Bovary, semble répondre à sa propre question : y a-t-il une vie qui ne soit pas une illusion ? Félicité en est peut-être la preuve.
Pourquoi Flaubert a-t-il écrit les Trois Contes ?
Pour se sauver. En 1875, Flaubert est ruiné, déprimé, incapable d’avancer sur Bouvard et Pécuchet (son grand projet en cours). George Sand lui conseille d’écrire quelque chose de simple et d’émouvant. Flaubert commence Un cœur simple — et découvre que la simplicité est un défi technique aussi exigeant que la complexité de Salammbô. Le projet s’élargit à trois contes, et Flaubert retrouve le plaisir d’écrire. Les Trois Contes sont un dernier souffle de génie, produit dans la détresse.
Dans quel ordre lire les trois contes ?
Dans l’ordre du recueil : Un cœur simple d’abord (le plus accessible et le plus émouvant), puis Saint Julien (le plus spectaculaire), puis Hérodias (le plus érudit). Cet ordre suit un mouvement de remontée dans le temps (XIXe → Moyen Âge → Antiquité) et une intensification du registre (réaliste → merveilleux → épique). Mais chaque conte se lit aussi très bien de manière indépendante — c’est d’ailleurs souvent le cas au programme scolaire, où Un cœur simple est étudié seul.