Nana — Émile Zola

Résumé complet, analyse des personnages et des thèmes — Fiche de lecture

Auteur
Émile Zola (1840–1902)
Date de publication
1880
Genre
Roman naturaliste
Mouvement
Naturalisme
Série
Les Rougon-Macquart, tome 9 sur 20
Nombre de chapitres
14 chapitres
Époque de l’action
1867–1870 (fin du Second Empire)
Personnage central
Nana Coupeau, fille de Gervaise (L’Assommoir)
L’essentiel en 30 secondes : Nana Coupeau, fille de la blanchisseuse Gervaise et du zingueur Coupeau (personnages de L’Assommoir), est devenue une courtisane parisienne d’une beauté ravageuse. Sans talent théâtral, elle triomphe sur scène grâce à son corps nu. En quelques années, elle dévore la fortune, la dignité et la vie de tous les hommes qui l’approchent — comtes, banquiers, officiers, jeunes héritiers. Nana est une « mouche d’or », née dans le ruisseau, qui empoisonne l’aristocratie par le sexe et détruit le Second Empire de l’intérieur. Elle meurt de la variole à 29 ans, au moment même où la foule crie « À Berlin ! » — la guerre de 1870 commence, et la France court à sa propre destruction, comme Nana a couru à la sienne.

Résumé détaillé

Chapitres 1 à 5 — L’apparition de Nana et la conquête de Paris

Septembre 1867. Le Tout-Paris se presse au théâtre des Variétés pour la première d’une opérette, La Blonde Vénus. La salle est pleine de grands noms : le comte Muffat de Beuville, chambellan de l’Impératrice, sa femme la comtesse Sabine, le marquis de Chouard, le banquier Steiner, le journaliste Fauchery. Tous attendent de voir la nouvelle vedette, une certaine Nana, dont on ne sait rien sinon qu’elle est très belle.

Nana apparaît sur scène dans le rôle de Vénus. Elle ne sait ni chanter, ni jouer. Sa voix est fausse, ses gestes sont gauches, le public ricane. Mais au troisième acte, elle paraît presque nue, dans un simple voile transparent, et un silence de mort tombe sur la salle. Sa beauté physique est si écrasante qu’elle anéantit toute critique. Les hommes sont subjugués. Nana triomphe non par le talent mais par le corps — et Zola pose immédiatement l’équation du roman : la chair est plus puissante que l’esprit, le désir est plus fort que la raison.

Après le spectacle, les prétendants affluent. Nana vit dans un appartement du boulevard Haussmann, entretenue successivement par différents amants. Le banquier Steiner est son premier protecteur sérieux — il la couvre de cadeaux et lui achète une propriété à la campagne, La Mignotte. Mais Nana est capricieuse, dépensière et instable. Elle accumule les amants sans s’attacher à aucun.

Le comte Muffat, homme pieux et rigide, résiste d’abord. Chambellan de l’Impératrice, catholique pratiquant, marié à une femme vertueuse, il est le dernier homme qu’on imaginerait chez une courtisane. Mais la beauté de Nana le hante. Il résiste pendant des semaines, se bat avec sa conscience, prie — et finit par céder. Sa chute est lente, progressive, et totale. Zola décrit avec une précision clinique comment le désir physique détruit les défenses morales, religieuses et sociales d’un homme.

Parallèlement, le journaliste Fauchery écrit un article célèbre intitulé La Mouche d’or, portrait à peine voilé de Nana. Il y décrit une fille née dans le ruisseau, élevée dans la misère et la promiscuité, qui monte à Paris et empoisonne l’aristocratie par le sexe. La mouche d’or est une mouche à ordures dorée par le soleil — belle à voir, mortelle au toucher. Cet article est la thèse du roman entière, résumée en une métaphore.

Chapitres 5 à 9 — La dévoration des fortunes

Nana installe un rythme de vie extravagant. Elle dépense sans compter : robes, bijoux, mobilier, chevaux, domestiques, repas pantagruéliques. Elle ne gère rien, n’économise rien, gaspille tout. Les factures s’empilent, les créanciers assiègent sa porte — mais il y a toujours un nouvel amant pour payer.

Muffat devient son amant principal. Il lui installe un hôtel particulier avenue de Villiers et la couvre d’or. En retour, Nana le traite avec un mépris grandissant. Elle le trompe ouvertement — avec des acteurs, des cochers, des femmes. Elle prend un plaisir sadique à l’humilier : elle le fait attendre des heures dans son antichambre, elle rit de lui devant ses amis, elle le force à ramper littéralement à ses pieds. Muffat accepte tout, parce qu’il ne peut plus se passer d’elle. Zola montre la dégradation d’un homme respecté en pantin soumis, étape par étape.

Le jeune Georges Hugon, 17 ans, fils d’une bonne famille, s’éprend de Nana. Elle en fait son jouet — elle l’appelle « Bébé », le traite comme un enfant, couche avec lui par amusement. Son frère aîné Philippe Hugon, officier, est envoyé pour le ramener à la raison — et tombe lui-même amoureux de Nana. La mère Hugon, une vieille dame respectable, voit ses deux fils détruits par la même femme.

Le comte Muffat découvre que sa propre femme, la vertueuse Sabine, a pris un amant — le journaliste Fauchery, celui-là même qui a écrit l’article sur la « mouche d’or ». L’ironie est cruelle : pendant que Muffat se ruine chez Nana, sa femme l’imite à domicile. La corruption touche toute la société, de haut en bas.

Chapitres 10 à 12 — L’apogée et la destruction

Nana est au sommet de sa puissance. Elle vit dans un hôtel particulier somptueux, décoré avec un luxe tapageur et vulgaire. Elle reçoit le Tout-Paris. Les hommes les plus puissants de l’Empire font antichambre chez elle. Elle possède un haras et fait courir un cheval nommé… Nana. Lors du Grand Prix de Longchamp, le cheval Nana remporte la course dans une scène d’une intensité symbolique remarquable. La foule hurle « Nana ! Nana ! » — le nom de la courtisane se confond avec le cri de la victoire. Pendant quelques minutes, Nana règne sur Paris, sur les tribunes, sur l’Empire entier. C’est son apothéose.

Mais la mécanique de destruction est déjà lancée. Nana engloutit les fortunes avec une régularité terrifiante. Steiner est ruiné, ses affaires s’effondrent. Le vieux marquis de Chouard, beau-père de Muffat, vient ramper chez Nana pour acheter ses faveurs — un vieillard obscène qui paye en bijoux et en honte. Philippe Hugon vole dans les caisses de son régiment pour donner de l’argent à Nana — il est arrêté et déshonoré. Georges Hugon, apprenant que Nana ne l’aime pas et ne l’aimera jamais, tente de se suicider en se poignardant avec des ciseaux chez elle. Il survit, mais sa mère, Mme Hugon, est anéantie.

Muffat est la victime la plus complète. Il a donné à Nana tout son argent, sa dignité, sa foi. Quand il la surprend au lit avec le marquis de Chouard — son propre beau-père —, l’horreur atteint son comble. Un vieil homme et son gendre partagent la même courtisane. Muffat est humilié au-delà de toute réparation. Il tente un moment de se raccrocher à la religion, va prier dans une église — mais même la foi ne tient plus. Nana a tout détruit.

Chapitres 13 à 14 — La fuite et la mort

Au chapitre 13, Nana disparaît brusquement. Elle quitte Paris du jour au lendemain, abandonnant son hôtel, ses dettes, ses amants. On la signale en Russie, en Égypte, dans divers pays. Les rumeurs courent : elle aurait séduit un prince russe, un vice-roi, elle vivrait dans un luxe oriental. La vérité est plus sordide : elle fuit ses créanciers et une existence devenue insoutenable même pour elle.

Le dernier chapitre est un chef-d’œuvre d’écriture. Nana est de retour à Paris, à l’hôtel du Grand, boulevard des Capucines. Elle est mourante, atteinte de la variole — la « petite vérole ». Son visage, autrefois d’une beauté qui faisait tomber les empires, est méconnaissable : une bouillie de pus, de croûtes et de sang, un masque de mort vivante. Zola décrit la décomposition du corps avec une précision clinique effroyable. Le corps qui avait été son arme, son pouvoir et sa fortune se retourne contre elle et la dévore de l’intérieur.

Quelques anciennes amies veillent le corps. Les hommes, eux, ont disparu. Muffat ne vient pas. Steiner ne vient pas. Aucun des hommes qui ont rampé à ses pieds ne vient la voir mourir.

Pendant ce temps, dans la rue, la foule défile en hurlant « À Berlin ! À Berlin ! ». La guerre franco-prussienne vient d’être déclarée — c’est le 19 juillet 1870. Nana meurt au moment exact où la France entre dans la guerre qui va détruire le Second Empire. Sa mort et la mort du régime se superposent. Le corps pourri de Nana et le corps pourri de l’Empire ne font qu’un.

Personnages

PersonnageIdentitéSort dans le roman
Nana (Anna Coupeau)Courtisane, fille de Gervaise et CoupeauTriomphe par le corps, dévore les fortunes, meurt de la variole à 29 ans
Comte MuffatChambellan de l’Impératrice, catholique rigideVictime principale : ruiné financièrement, humilié, trahi par sa femme et par Nana
Comtesse Sabine de MuffatÉpouse de Muffat, apparemment vertueusePrend un amant (Fauchery), prouvant que la corruption touche aussi la noblesse « légitime »
SteinerBanquier, premier protecteur de NanaRuiné par Nana, fait faillite
Georges HugonJeune homme de 17 ans, « Bébé »Amoureux fou de Nana, tente de se suicider chez elle
Philippe HugonOfficier, frère aîné de GeorgesVole dans les caisses de son régiment pour Nana, arrêté et déshonoré
Mme HugonMère de Georges et PhilippeVoit ses deux fils détruits, incarne la souffrance maternelle
Marquis de ChouardVieillard, beau-père de MuffatVient ramper chez Nana malgré son âge et son rang, symbole de la pourriture aristocratique
FaucheryJournaliste, auteur de l’article « La Mouche d’or »Amant de Sabine de Muffat, il critique Nana tout en étant lui-même corrompu
FontanActeur médiocre, amant de NanaLe seul homme que Nana aime vraiment — et le seul qui la maltraite physiquement
SatinProstituée, amie et amante de NanaRelation la plus sincère de Nana — la seule personne qui l’aime sans calcul
ZoéFemme de chambre de NanaCalcule froidement comment tirer profit de la situation, finit par ouvrir sa propre maison close
💡 Le paradoxe Fontan : parmi tous les hommes riches et puissants qui s’offrent à elle, Nana tombe amoureuse de Fontan — un acteur médiocre, brutal, qui la bat et la trompe. Elle quitte son luxe pour vivre avec lui dans un appartement misérable, supporte les coups, et ne le quitte que lorsqu’il la met à la porte. C’est un retournement cruel : la femme qui domine tous les hommes est elle-même dominée par le seul qui ne la respecte pas. Zola montre que le désir n’obéit à aucune logique sociale — il est une force aveugle qui détruit aussi bien les victimes que les bourreaux.

Thèmes et analyse

Le corps comme arme et comme destin

Le corps de Nana est le moteur de toute l’intrigue. C’est par son corps qu’elle triomphe au théâtre, qu’elle conquiert ses amants, qu’elle accumule les fortunes. Et c’est par son corps qu’elle meurt : la variole détruit littéralement le visage qui faisait sa puissance. Zola construit une symétrie terrible entre le premier chapitre (Nana nue sur scène, triomphante) et le dernier (Nana défigurée sur son lit de mort). Le corps qui donne tout reprend tout. C’est la logique naturaliste poussée à son extrême : le corps est un destin biologique, pas un choix moral.

La prostitution comme système social

Zola ne présente pas Nana comme une anomalie morale — il la montre comme le produit logique d’une société inégalitaire. Nana est née dans la misère (fille d’alcooliques dans L’Assommoir), n’a reçu aucune éducation, et n’a que son corps comme capital. La prostitution n’est pas un vice individuel : c’est un mécanisme social où les hommes riches achètent les corps des femmes pauvres. Zola dénonce les deux côtés : Nana est vénale et destructrice, mais les hommes qui la paient sont tout aussi responsables de leur propre ruine. Le système fonctionne parce que les deux parties y trouvent leur compte — jusqu’à ce qu’il détruise tout le monde.

La pourriture du Second Empire

Nana est une allégorie politique. Le Second Empire de Napoléon III (1852–1870) est présenté par Zola comme un régime brillant en surface mais pourri en profondeur. L’aristocratie impériale — les Muffat, les Chouard, les Steiner — affiche la respectabilité, la piété, l’ordre moral, mais derrière la façade, elle se vautre dans la corruption, l’adultère et la débauche. Nana est le révélateur de cette pourriture : elle ne la crée pas, elle la met en lumière. La mort de Nana au moment de la déclaration de guerre est le coup de grâce symbolique : le corps de Nana et le corps de l’Empire pourrissent ensemble.

L’argent et le gaspillage

Nana dépense des fortunes astronomiques — et ne possède rien. Elle vit dans le luxe le plus extravagant mais est perpétuellement endettée. Les milliers de francs que Muffat lui verse disparaissent comme de l’eau dans du sable. Zola montre que l’argent de Nana n’est pas de l’argent « productif » (il ne crée rien, n’investit rien) — c’est de l’argent de destruction. Chaque franc dépensé par Nana est un franc arraché à un homme qui l’a lui-même arraché à la société. L’argent circule de la classe productive vers la classe parasitaire, et se dissipe en pure perte. C’est l’économie du Second Empire vue comme une hémorragie.

Hérédité et déterminisme

Nana est la fille de Gervaise Macquart et de Coupeau — une mère alcoolique et un père mort de delirium tremens. Dans la logique des Rougon-Macquart, elle porte en elle l’hérédité de la « fêlure » familiale. Zola ne la juge pas moralement — il l’explique biologiquement et socialement. Nana n’a pas choisi d’être ce qu’elle est : elle est le produit de son hérédité (la « tare » alcoolique) et de son milieu (la misère du faubourg). Le naturalisme refuse la notion de libre arbitre : Nana est un cas clinique, pas un péché.

La « mouche d’or » — allégorie du Second Empire

L’article de Fauchery, La Mouche d’or, est la clé de lecture du roman. Zola y résume sa thèse en une métaphore saisissante : Nana est une mouche née sur un tas d’ordures (le faubourg ouvrier), qui s’envole vers les beaux quartiers et empoisonne tout ce qu’elle touche. Elle est dorée par le soleil — belle, scintillante — mais elle porte en elle la pourriture de ses origines. Elle ne détruit pas l’aristocratie par méchanceté : elle la détruit parce que c’est dans sa nature, comme une mouche contamine la nourriture qu’elle touche.

La métaphore politique : la mouche d’or, c’est aussi le Second Empire lui-même. Le régime de Napoléon III brille de l’extérieur (les grands boulevards, les Expositions universelles, les fêtes impériales) mais il est né d’un coup d’État (1851) et il porte en lui les germes de sa propre destruction. Nana est le miroir du régime : belle et corrompue, triomphante et condamnée. La simultanéité de sa mort et de la déclaration de guerre (juillet 1870) n’est pas un hasard narratif — c’est la thèse du roman.

Structure et narration

Le roman comporte 14 chapitres qui couvrent environ trois ans (1867–1870). La structure est circulaire : le premier chapitre montre Nana triomphante sur scène, le dernier la montre défigurée sur son lit de mort. Entre les deux, une trajectoire ascendante puis descendante, comme une courbe parabolique.

Chaque chapitre est construit comme un tableau — une grande scène qui se suffit à elle-même. Le chapitre 1 est le tableau du théâtre. Le chapitre 5 est le tableau de La Mignotte (la campagne). Le chapitre 11 est le tableau du Grand Prix de Longchamp. Le chapitre 14 est le tableau de l’agonie. Cette construction en tableaux est caractéristique du naturalisme zolien : chaque scène est un « document humain » observé avec la précision d’un scientifique.

Le narrateur est omniscient mais adopte souvent le point de vue collectif — celui de « on », de la rumeur, de la société parisienne qui observe, commente et juge Nana. Ce choix narratif est significatif : Nana n’est pas un cas isolé, elle est un phénomène social que toute la ville regarde, discute et alimente. Paris est à la fois le public et le complice de sa propre corruption.

Lien avec L’Assommoir

Nana est la suite directe de L’Assommoir (1877), le septième tome des Rougon-Macquart. Dans L’Assommoir, on suit Gervaise Macquart, une blanchisseuse du faubourg parisien, qui sombre dans la misère et l’alcoolisme. Sa fille Anna (« Nana »), apparaît enfant dans le roman : elle grandit dans la promiscuité, la violence domestique et la pauvreté. À la fin de L’Assommoir, la petite Nana, adolescente, commence déjà à traîner dans les rues et à vendre ses charmes.

Nana reprend le personnage quelques années plus tard, à 18 ans, devenue courtisane. Le lien entre les deux romans est fondamental pour comprendre la thèse de Zola : Nana n’est pas née courtisane — elle a été fabriquée par la misère. L’Assommoir montre les causes (la pauvreté, l’alcoolisme, l’absence d’éducation), Nana montre les conséquences (la prostitution, la destruction sociale). Les deux romans forment un diptyque indissociable.

⚠️ Il n’est pas nécessaire d’avoir lu L’Assommoir pour comprendre Nana — mais la lecture du premier enrichit considérablement la compréhension du second. Si vous n’avez pas lu L’Assommoir, retenez simplement que Nana est issue du prolétariat le plus pauvre, qu’elle a grandi dans la violence et l’alcool, et que son destin est présenté par Zola comme le résultat logique de ses origines.

Contexte historique

L’action se déroule pendant les dernières années du Second Empire (1867–1870). C’est l’époque des grands boulevards haussmanniens, des cafés-concerts, des courses hippiques, des bals de l’Opéra — un Paris brillant et festif qui masque des tensions profondes. L’Empire de Napoléon III, né d’un coup d’État en 1851, repose sur un mélange de prospérité économique, de censure politique et de corruption généralisée.

Le roman se termine le 19 juillet 1870, jour de la déclaration de guerre à la Prusse. Cette guerre, désastreuse pour la France, conduira à la chute de l’Empire (septembre 1870), à la Commune de Paris (mars–mai 1871) et à l’avènement de la Troisième République. Zola, en faisant mourir Nana ce jour-là, établit une équivalence entre la décomposition du corps de la courtisane et la décomposition du régime impérial.

La publication de Nana en 1880 a provoqué un scandale considérable. Les descriptions du corps de Nana, de la prostitution, de l’homosexualité féminine (la relation avec Satin) et de la mort par variole ont choqué les critiques bien-pensants. Mais le succès commercial a été fulgurant : 55 000 exemplaires vendus le premier jour. Nana est devenu l’un des plus grands succès de librairie du XIXe siècle.

Exercices

Exercice 1 — La scène du Grand Prix

Au chapitre 11, le cheval Nana remporte le Grand Prix de Longchamp. Analysez la portée symbolique de cette scène. Pourquoi Zola donne-t-il au cheval le même nom que la courtisane ? Que représente la victoire du cheval ?
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Le cheval Nana et la courtisane Nana se confondent symboliquement. Quand la foule crie « Nana ! Nana ! », elle acclame simultanément un animal et une femme — ce qui ramène la courtisane à sa dimension animale, purement physique. La victoire du cheval est l’apothéose de Nana : elle règne sur Paris non par l’esprit mais par le corps, comme un pur-sang domine une course par sa seule puissance physique. Mais la victoire aux courses est aussi éphémère qu’un galop : elle ne dure que quelques secondes. De même, le triomphe de Nana est précaire — il annonce déjà sa chute. Zola fait du Grand Prix un condensé du roman entier : la beauté, la puissance, la foule, et la vanité de tout cela.

Exercice 2 — Premier et dernier chapitre

Comparez la description de Nana au chapitre 1 (apparition sur scène) et au chapitre 14 (agonie et mort). En quoi cette symétrie illustre-t-elle la vision naturaliste de Zola ?
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Au chapitre 1, le corps de Nana est décrit dans toute sa splendeur : peau dorée, formes parfaites, éclat qui subjugue la salle entière. Au chapitre 14, le même corps est une masse informe de pustules, de pus et de chairs décomposées. Zola établit une symétrie parfaite entre l’apparition et la disparition, la beauté et l’horreur. Cette symétrie illustre la vision naturaliste : le corps est une matière biologique soumise aux lois de la nature (naissance, maturité, décomposition). La beauté de Nana n’était pas un don moral — c’était un accident biologique temporaire. Quand la biologie reprend ses droits (la maladie), le corps redevient ce qu’il est fondamentalement : de la chair périssable. Le naturalisme refuse l’idéalisation romantique du corps — il le montre dans sa réalité totale, de la splendeur à la pourriture.

Exercice 3 — Dissertation

Nana est-elle responsable de la destruction des hommes qui l’entourent, ou est-elle elle-même une victime du système social décrit par Zola ? Vous répondrez en vous appuyant sur le roman et sur votre connaissance du naturalisme.
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I. Nana semble être le bourreau — elle ruine Steiner, détruit Muffat, pousse Georges au suicide, fait voler Philippe. Elle prend un plaisir visible à humilier ses amants. Le texte la compare à un agent de destruction (la « mouche d’or »).
II. Mais elle est aussi une victime du déterminisme — fille d’alcooliques (L’Assommoir), élevée dans la misère et la violence, elle n’a jamais eu d’autre choix que son corps. Zola ne la juge pas moralement : il l’explique par l’hérédité et le milieu. Sa mort par la variole est la preuve ultime qu’elle n’échappe pas aux lois biologiques.
III. En réalité, le vrai « coupable » est le système — une société qui produit la misère, qui n’éduque pas les filles pauvres, et qui permet aux hommes riches d’acheter des corps sans conséquence. Nana est un symptôme, pas une cause. Le roman ne dénonce pas une femme : il dénonce un monde. Ouverture : comparer avec Pot-Bouille, où la même bourgeoisie est critiquée mais sans figure de courtisane — la corruption vient de l’intérieur.

Questions fréquentes

Faut-il avoir lu L’Assommoir avant Nana ?
Ce n’est pas indispensable, mais c’est recommandé. L’Assommoir raconte l’enfance de Nana dans le faubourg ouvrier parisien, la misère de sa mère Gervaise, l’alcoolisme de son père Coupeau. Connaître ces origines donne une profondeur supplémentaire au personnage de Nana : on comprend pourquoi elle est devenue ce qu’elle est, et on ne la réduit pas à un simple personnage de « méchante ». Cela dit, Nana est un roman autonome — Zola fournit suffisamment d’éléments de contexte pour qu’on puisse le lire seul.
Pourquoi Nana meurt-elle de la variole et pas d’une autre cause ?
La variole (petite vérole) est une maladie qui détruit spécifiquement le visage — elle le couvre de pustules et de cicatrices. Zola choisit cette maladie parce qu’elle frappe Nana dans ce qui a fait sa puissance : son visage et son corps. C’est une mort symbolique autant que biologique. Le corps qui a été l’instrument de sa domination se retourne contre elle. De plus, la variole est une maladie contagieuse, ce qui renforce la métaphore de la « mouche d’or » : Nana est elle-même un agent de contagion morale, et elle meurt d’une contagion physique.
Nana est-il un roman féministe ?
C’est un débat complexe. D’un côté, Zola montre que Nana est le produit d’un système patriarcal qui ne laisse aux femmes pauvres aucune autre ressource que leur corps. En ce sens, le roman dénonce la condition féminine. De l’autre, Zola ne donne à Nana aucune intériorité psychologique profonde — elle est décrite de l’extérieur, comme un phénomène naturel, pas comme un sujet pensant. Nana n’a ni conscience politique, ni révolte articulée, ni projet d’émancipation. Les critiques féministes modernes sont partagées : certaines voient en Nana une figure de résistance (elle retourne contre les hommes le pouvoir qu’ils ont sur elle), d’autres y voient une vision masculine de la féminité réduite au corps.
Quelle est la place de Nana dans les Rougon-Macquart ?
Nana est le 9e tome sur 20 du cycle des Rougon-Macquart, sous-titré « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Anna Coupeau (Nana) appartient à la branche Macquart de la famille — la branche « dégénérée », marquée par l’alcoolisme et la « fêlure » héréditaire. Elle est la fille de Gervaise Macquart (L’Assommoir) et la petite-fille d’Antoine Macquart (La Fortune des Rougon). Le roman suit la logique du cycle : chaque tome explore un milieu social différent (les ouvriers dans L’Assommoir, les bourgeois dans Pot-Bouille, le monde de la prostitution dans Nana) et montre comment l’hérédité et le milieu déterminent les destins individuels.
Pourquoi la foule crie-t-elle « À Berlin » dans le dernier chapitre ?
Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Dans les rues de Paris, la foule manifeste un enthousiasme patriotique en criant « À Berlin ! », convaincue d’une victoire rapide. En réalité, la guerre sera un désastre : la France sera écrasée en six semaines, Napoléon III sera capturé à Sedan, et le Second Empire s’effondrera. Zola fait coïncider la mort de Nana avec ce cri pour créer un parallèle entre deux aveuglement : celui de la société qui se ruine pour Nana en croyant se divertir, et celui de la France qui part en guerre en croyant vaincre. Dans les deux cas, la fête masque la catastrophe.