Le Bourgeois gentilhomme — Molière
Résumé acte par acte, analyse des personnages et du comique — Fiche de lecture
1. Résumé acte par acte
2. Personnages
3. Thèmes et analyse
4. Les procédés comiques
5. La comédie-ballet
6. « La belle marquise » et la prose
7. Contexte historique
8. Exercices
9. Questions fréquentes
Résumé acte par acte
Acte I — Les maîtres de musique et de danse
La pièce s’ouvre chez Monsieur Jourdain, un riche bourgeois d’une cinquantaine d’années. Sa maison est envahie de maîtres qu’il a engagés pour devenir un « homme de qualité ». Le maître de musique et le maître à danser préparent un divertissement pour lui. En coulisses, ils se moquent de leur élève — mais le payent grassement, et c’est tout ce qui compte.
Jourdain arrive, vêtu d’une robe de chambre bariolée par-dessus laquelle il porte un habit neuf, à l’imitation de ce qu’il croit être le style de la noblesse. Il veut tout apprendre : la musique pour donner des sérénades, la danse pour paraître dans les bals. Il n’a aucun talent pour l’un ni pour l’autre, mais son enthousiasme est total et son aveuglement parfait.
Les deux maîtres flattent Jourdain pour garder leur emploi tout en se disputant entre eux sur la supériorité de leurs arts respectifs. Un maître d’armes arrive et affirme que l’escrime est le plus noble des arts. Les trois maîtres finissent par se battre entre eux — sous les yeux médusés de Jourdain, qui ne comprend rien à la querelle.
Acte II — La leçon de philosophie et l’habit neuf
Un maître de philosophie est introduit. Jourdain attend de lui qu’il lui enseigne « tout ». Le philosophe, hautain, prétend être au-dessus des querelles des autres maîtres — mais il finit par se battre avec eux aussi, la vanité des intellectuels n’étant pas moindre que celle des artistes.
La scène la plus célèbre de la pièce se déroule ensuite. Le maître de philosophie donne à Jourdain une leçon de prononciation des voyelles (A, E, I, O, U), avec des contorsions de bouche que Jourdain imite avec un sérieux absolu. Puis Jourdain lui demande d’écrire un billet galant pour une marquise. Il veut y mettre : « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. » Le philosophe lui propose différentes tournures (en inversant les mots), et Jourdain s’émerveille de chacune — avant de conclure que sa version initiale était la meilleure.
C’est alors que survient l’échange le plus célèbre de la pièce. Jourdain apprend qu’il existe deux manières de s’exprimer : la prose et les vers. Le philosophe lui explique que tout ce qui n’est pas vers est prose, et tout ce qui n’est pas prose est vers. Jourdain, stupéfait, découvre qu’il fait de la prose depuis plus de quarante ans sans le savoir. Sa joie est immense — il est convaincu d’avoir fait une découverte prodigieuse.
Un maître tailleur arrive avec l’habit neuf de Jourdain. L’habit est ridicule — les fleurs sont à l’envers —, mais les garçons tailleurs, à force de flatteries (« mon gentilhomme », « monseigneur », « Votre Grandeur »), soutirent à Jourdain des pourboires de plus en plus gros. Chaque titre de noblesse fictif coûte une pièce d’or à Jourdain, qui paie avec ravissement.
Acte III — Mme Jourdain, Nicole, et l’intrigue amoureuse
L’acte III introduit les personnages du camp de la raison. Mme Jourdain, l’épouse, est une femme de bon sens, lucide et exaspérée par les folies de son mari. La servante Nicole éclate de rire en voyant l’accoutrement de Jourdain — un rire irrépressible qui est une des grandes scènes comiques de la pièce. Jourdain la menace, mais Nicole ne peut pas s’arrêter.
L’intrigue amoureuse se noue. Jourdain courtise la marquise Dorimène, une vraie noble. Pour l’impressionner, il organise un dîner somptueux. Mais il est manipulé par le comte Dorante, un gentilhomme ruiné et endetté qui prétend servir d’intermédiaire auprès de Dorimène — alors qu’en réalité, il courtise la marquise pour lui-même et utilise l’argent de Jourdain pour financer ses propres cadeaux. Dorante se fait rembourser des sommes considérables par Jourdain, sous prétexte de frais de cour, tout en offrant les cadeaux à Dorimène en son propre nom.
Parallèlement, la fille de Jourdain, Lucile, est amoureuse de Cléonte, un jeune homme honnête mais roturier. Cléonte demande la main de Lucile à Jourdain, qui refuse catégoriquement : sa fille n’épousera qu’un gentilhomme. Mme Jourdain, furieuse, soutient Cléonte et s’oppose à son mari. Le conflit est posé : l’ambition sociale absurde de Jourdain empêche le bonheur de sa fille.
Acte IV — Le dîner galant et la cérémonie turque
Le dîner pour Dorimène a lieu. Jourdain multiplie les maladresses : il fait des compliments ridicules, mélange les codes, et son ignorance des manières nobles éclate à chaque réplique. Dorante, en habile parasite, gère la situation et présente les cadeaux de Jourdain comme les siens. Dorimène est charmée par Dorante, pas par Jourdain.
Mme Jourdain fait irruption au milieu du dîner et provoque un esclandre. Elle accuse son mari de dilapider leur fortune pour séduire une aristocrate. La soirée est ruinée. Dorante emmène Dorimène chez lui pour « sauver » la situation — et achever sa propre conquête.
Arrive alors le coup de génie de Covielle, le valet de Cléonte. Puisque Jourdain veut un gendre noble, Covielle va lui en fabriquer un. Il déguise Cléonte en « fils du Grand Turc » et organise une fausse ambassade ottomane. Covielle lui-même se déguise en interprète. La cérémonie turque, le morceau de bravoure de la pièce, commence : Jourdain est intronisé « Mamamouchi » (un titre inventé, mélange de turc et de charabia) dans une cérémonie burlesque avec des costumes orientaux, des chants en faux turc, des révérences exagérées et des coups de bâton rituels. Jourdain, ébloui, croit devenir un dignitaire ottoman.
Acte V — Le dénouement
Jourdain, devenu « Mamamouchi », est méconnaissable. Mme Jourdain est horrifiée. Nicole est morte de rire. Mais le stratagème fonctionne : Jourdain accepte de donner sa fille en mariage au « fils du Grand Turc » — qui n’est autre que Cléonte déguisé.
Dorante, qui est dans la confidence, en profite pour demander à Mme Jourdain la permission d’épouser Dorimène, assurant ainsi sa propre intrigue amoureuse. Mme Jourdain, ravie de se débarrasser de cette rivale supposée, accepte.
Un notaire est convoqué. Deux contrats de mariage sont préparés : Lucile et « le fils du Grand Turc » (Cléonte), et Dorante et Dorimène. Jourdain signe le contrat de sa fille avec enthousiasme. Quand Mme Jourdain tente de lui ouvrir les yeux, Lucile elle-même, qui a d’abord résisté au mariage avec un Turc inconnu, reconnaît Cléonte et accepte avec joie.
La pièce se termine par un grand ballet final, le « Ballet des Nations », où des Espagnols, des Italiens et des Français chantent et dansent. Jourdain n’a rien compris — il est toujours convaincu d’être un Mamamouchi turc. Mais tout le monde est marié, et la comédie se clôt dans la musique et la danse.
Personnages
| Personnage | Rôle | Caractéristiques |
|---|---|---|
| Monsieur Jourdain | Riche bourgeois, ~50 ans | Vaniteux, naïf, obsédé par la noblesse. Ridicule mais attachant — il ne fait de mal à personne, il rêve simplement d’être ce qu’il n’est pas. |
| Mme Jourdain | Son épouse | Femme de bon sens, terre à terre, lucide. Elle voit clair dans les manipulations de Dorante et refuse de jouer le jeu des apparences. |
| Lucile | Fille de Jourdain | Jeune, amoureuse de Cléonte. Elle refuse d’abord le « fils du Grand Turc » avant de reconnaître son amoureux. |
| Cléonte | Amoureux de Lucile, roturier honnête | Courageux et droit. Il refuse de mentir sur ses origines — c’est Covielle qui ment à sa place. |
| Covielle | Valet de Cléonte | Le vrai meneur de jeu. C’est lui qui invente le stratagème du Grand Turc. Héritier de Scapin. |
| Nicole | Servante de Jourdain | Rieuse, franche, insolente. Son rire incontrôlable face à l’habit de Jourdain est une scène culte. |
| Comte Dorante | Gentilhomme ruiné, parasite | Élégant, manipulateur, endetté. Il exploite la vanité de Jourdain pour financer sa cour auprès de Dorimène. |
| Marquise Dorimène | Vraie noble, veuve | Charmante, un peu naïve — elle ne sait pas que les cadeaux viennent de Jourdain, pas de Dorante. |
| Les maîtres | Musique, danse, armes, philosophie | Quatre flatteurs qui exploitent la vanité de Jourdain. Chacun prétend que son art est le plus noble. |
| Le maître tailleur | Tailleur de Jourdain | Fournit un habit ridicule et soutire des pourboires par des titres de noblesse inventés. |
Thèmes et analyse
La vanité sociale — le ridicule de l’imitation
Le thème central de la pièce est la vanité d’un homme qui veut être ce qu’il n’est pas. Jourdain ne veut pas simplement vivre bien — il veut être noble. Il ne se contente pas d’être riche (il l’est) : il veut le prestige, les manières, le titre. Mais tout ce qu’il fait pour y parvenir le rend plus ridicule : son habit est à l’envers, sa galanterie est maladroite, ses leçons ne lui apprennent rien. Molière montre que l’imitation du supérieur produit toujours du ridicule quand elle n’est pas soutenue par l’éducation et la culture réelles.
L’exploitation des naïfs
Jourdain est entouré de parasites. Les maîtres le flattent pour garder leur emploi. Le tailleur le flatte pour vendre plus cher. Dorante le flatte pour lui soutirer de l’argent. Chacun a compris que la vanité de Jourdain est une mine d’or : il suffit de l’appeler « monseigneur » ou « homme de qualité » pour qu’il ouvre sa bourse. Molière dresse un portrait impitoyable de la flatterie comme mécanisme d’exploitation — ce qui résonne bien au-delà du XVIIe siècle.
Le bon sens contre les apparences
Mme Jourdain et Nicole incarnent le bon sens populaire face à la folie des apparences. Mme Jourdain ne rêve pas de noblesse — elle veut un gendre honnête, un ménage stable, et que son mari arrête de dilapider leur fortune. Sa lucidité est la force morale de la pièce. Elle dit à Jourdain ce que personne d’autre n’ose lui dire : qu’il est ridicule, que Dorante l’exploite, et que sa fille mérite d’épouser un homme qui l’aime, pas un titre.
Le mariage — amour contre intérêt
Comme dans beaucoup de comédies de Molière, l’intrigue repose sur un père qui bloque le mariage de sa fille pour des raisons absurdes. Jourdain veut un gendre noble — pas parce que sa fille serait plus heureuse, mais parce que cela le rapprocherait lui-même de la noblesse. Le mariage devient un instrument de sa propre vanité. La ruse de Covielle résout le problème en retournant cette vanité contre elle-même : Jourdain accepte un roturier déguisé en prince turc, parce que le déguisement satisfait son fantasme.
L’éducation et la culture
Les leçons de Jourdain sont une satire de l’éducation réduite au vernis superficiel. Jourdain n’apprend rien de substantiel : il apprend à prononcer des voyelles, à tenir une épée, à faire des révérences. Il ne cherche pas le savoir pour lui-même — il cherche les signes extérieurs de la culture. La scène de la prose est emblématique : Jourdain est émerveillé de découvrir qu’il parle en prose, mais cette « découverte » ne lui apporte aucune compétence réelle. L’éducation sans curiosité authentique ne produit que du ridicule.
Les procédés comiques
| Type de comique | Exemple dans la pièce |
|---|---|
| Comique de caractère | Toute la pièce repose sur le défaut central de Jourdain : sa vanité. Chaque scène exploite ce trait de caractère dans une situation nouvelle. |
| Comique de situation | Le dîner galant interrompu par Mme Jourdain — la collision entre le monde de l’illusion (Jourdain en galant) et la réalité (sa femme furieuse). |
| Comique de gestes | La leçon d’escrime où Jourdain mime les mouvements avec une maladresse totale. La cérémonie turque avec ses révérences et ses coups de bâton. |
| Comique de mots | La découverte de la prose. Les inversions de la phrase « Belle marquise ». Le charabia turc de la cérémonie. |
| Comique de répétition | Le rire de Nicole, impossible à arrêter. Les titres de noblesse croissants du tailleur (« mon gentilhomme », « monseigneur », « Votre Grandeur »), chacun plus cher que le précédent. |
| Comique de satire | La querelle des maîtres — chacun prétend que son art est supérieur — caricature la vanité des intellectuels et des artistes. |
La comédie-ballet : un spectacle total
Le Bourgeois gentilhomme n’est pas une simple comédie : c’est une comédie-ballet, un genre inventé par Molière et le compositeur Jean-Baptiste Lully. La pièce alterne des scènes parlées (la comédie) et des intermèdes musicaux et dansés (le ballet). Les deux dimensions ne sont pas séparées — la musique et la danse sont intégrées à l’action.
Par exemple, la leçon de musique de l’acte I est suivie d’un concert « en situation » ; la leçon de danse se termine par un menuet maladroit de Jourdain ; la cérémonie turque est un grand numéro musical et chorégraphique ; le dénouement est un ballet complet (le « Ballet des Nations »).
Ce format répondait à une commande de Louis XIV, qui adorait la danse et le spectacle. La pièce a été créée au château de Chambord, devant le roi, le 14 octobre 1670. Le roi a d’abord réagi froidement, ce qui a inquiété Molière — mais lors de la deuxième représentation, Louis XIV a exprimé son enthousiasme, et la pièce est devenue un triomphe.
« La belle marquise » et la prose
Deux scènes de l’acte II sont devenues des références culturelles françaises universelles.
La leçon de prose
Le maître de philosophie explique à Jourdain que tout ce qu’on dit est soit en vers, soit en prose. Jourdain demande confirmation que ce qu’il dit quotidiennement — « Nicole, apportez-moi mes pantoufles » — est bien de la prose. Le philosophe confirme. Jourdain est transporté de joie : il fait de la prose depuis quarante ans sans le savoir. Cette scène est devenue une expression proverbiale en français. Dire de quelqu’un qu’il « fait de la prose sans le savoir » signifie qu’il fait quelque chose de banal en croyant faire quelque chose d’extraordinaire.
Les inversions de « Belle marquise »
Jourdain veut écrire un billet galant à Dorimène. Sa phrase de départ est simple : « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. » Le philosophe lui propose des permutations : « D’amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux » ou « Vos beaux yeux d’amour me font, belle marquise, mourir ». Jourdain essaie chaque version, s’émerveille, et conclut que la première — la sienne — est la meilleure. La scène est drôle parce qu’elle montre à la fois l’absurdité de l’exercice rhétorique et le bon sens involontaire de Jourdain : sa version initiale est effectivement la plus claire.
Contexte historique
La pièce se déroule dans le Paris de Louis XIV, à une époque où la frontière entre bourgeoisie et noblesse est un enjeu social majeur. La noblesse est un statut héréditaire, juridiquement distinct : les nobles ne paient pas les mêmes impôts, portent l’épée, et ont accès à la cour. Mais la bourgeoisie s’enrichit — les marchands, les financiers, les manufacturiers possèdent parfois plus d’argent que les nobles. Cette richesse sans titre crée une frustration que Jourdain incarne de manière caricaturale.
Louis XIV lui-même avait une politique ambiguë envers la bourgeoisie : il l’utilisait dans l’administration (Colbert était fils de marchand) mais maintenait fermement la supériorité symbolique de la noblesse. La pièce plaît au roi parce qu’elle conforte l’ordre social : elle montre qu’un bourgeois qui veut devenir noble est ridicule — ce qui signifie implicitement que chacun doit rester à sa place.
Pourtant, la lecture peut être plus subversive. Ce ne sont pas les bourgeois qui sont les plus ridicules dans la pièce — ce sont les nobles. Dorante est un escroc qui vit aux crochets de Jourdain. Les maîtres (représentants de la culture aristocratique) sont vaniteux et incompétents. Seuls les bourgeois « assumés » (Mme Jourdain, Cléonte) ont de vraies qualités morales. Molière, lui-même fils de tapissier du roi, savait de quoi il parlait.
Exercices
Exercice 1 — Comique de caractère
Voir des pistes de réponse
Scène 2 — Le refus de Cléonte (acte III) : la vanité de Jourdain est aussi le moteur de l’intrigue. En refusant un gendre roturier, il bloque le mariage de sa fille et provoque la ruse de Covielle. Sans cette vanité, il n’y aurait pas de conflit dramatique.
Scène 3 — La cérémonie turque (acte IV) : la vanité de Jourdain est exploitée par Covielle pour le tromper. Jourdain croit devenir « Mamamouchi » parce que son désir de noblesse est si puissant qu’il accepte n’importe quel titre, même absurde. Le comique est à son sommet : la vanité aveugle le personnage au point qu’il ne voit pas la mascarade évidente.
